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Triste sort de la Place des artistes et du bastion Bab Doukkala à Essaouira

Un patrimoine artistique à l’agonie




C’est le moins que l’on puisse dire de l’état actuel de la fameuse place des artistes et du majestueux bastion Bab Doukkala laissés à l’abandon depuis plusieurs années. Jadis, lieu de culture, de créativité, de rencontre entre artistes, la place des artistes est aujourd’hui réduite à des toilettes à ciel ouvert… Un vrai point noir à l’entrée de la ville offrant une image de désolation aux visiteurs et touristes qui constatent de visu la place accordée à la culture par  les édiles et les responsables à Mogador, ville qui lutte pour préserver son identité culturelle plurielle.
« La place des artistes a été inaugurée en 1992. L’idée était de créer des ateliers  artistiques et des galeries d’art pour les artistes peintres d’Essaouira qui manquaient de logistiques et de moyens de travail ainsi que de lieux de rencontre avec les amoureux de l’art pictural, une composante de l’identité culturelle de Mogador. 24 ateliers et galeries y ont été créés ainsi qu’un café des artistes qui servait de lieu d’exposition et de rencontre pour les artistes d’Essaouira », a souligné Hassan Cheikh, artiste peintre et l’un des initiateurs et bénéficiaires du projet de la place.
 La place, avec son café, fut alors un passage obligé pour les visiteurs de la ville impressionnés par la singularité de l’idée et le génie pictural des artistes peintres souiris.
Tayeb Seddiki, Hassan Cheikh, Mohammed Zouzaf, Saadia Bayrou, Seddick Seddicki, Mustapha Boumezough, Nacer Boumezough, Ben Tajer, Afif Mohammed, Tifardine, des artistes  de renom et d’autres plus jeunes  qui avaient  ouvert leurs ateliers et galeries d’art à la place des artistes donnant ainsi une plus grande valeur artistique et culturelle à cet espace. Celui-ci servait de lieu de rencontre entre artistes d’une part, et entre artistes et grand public d’autre part.  
« C’était vraiment magnifique de voir de grands artistes peintres et des sculpteurs à des moments de créativité et d’inspiration dans leurs ateliers ouverts devant le grand public. C’était une passion, une culture et un savoir-faire dont se délectait le grand public, abstraction faite de l’âge, de la nationalité ou du centre d’intérêt», a regretté un habitant d’Essaouira.
Mais que s’est-il vraiment passé? Comment ce singulier espace culturel s’est-il transformé en un simple souk avant de devenir délabré?
«Si l’intention était louable d’en faire un lieu de création du fait que les petites galeries ont été attribuées à de jeunes artistes émergents et prometteurs, il y a eu également des dérives car au bout de quelques mois, on a vu s’y installer des commerces de chaussures et autres qui handicaperont l’aura de cette place », a déploré Kamal Outtmani, galeriste et passionné d’art.
Un constat confirmé par plusieurs témoins qui condamnent le manque d’engagement de la part de quelques artistes qui ont porté atteinte à la noblesse du projet.
« Malheureusement, certains artistes peintres n’avaient pas respecté le concept qui était à l’origine de la création de la place des artistes. Ils ont ainsi procédé à la vente des fonds de commerce à des marchands attirés par l’emplacement stratégique de la place qui s’est progressivement transformée en simple marché. Toutefois, certains artistes ont résisté à cette vague mercantiliste et continué à consacrer leurs ateliers à la création et l’exposition artistique. Une vraie résistance artistique et culturelle menée par une minorité notamment Saadia Bayrou, Rochd Abderrahmane, Ben Tajer, Affif Mohammed», nous a affirmé Hassan Cheikh non sans amertume.
La situation de la place des artistes et la bastion Bab Doukkala, classé patrimoine mondial, interpelle la responsabilité de la commune et du ministère de la Culture. C’est une  vraie honte que de voir le bastion laissé à l’abandon sans la moindre intervention depuis plusieurs années.
 Les artistes résistants, réduits à douze après démolition des onze autres magasins par respect des normes de préservation du mur historique de la Médina, n’arrivent plus à ouvrir leurs galeries faute de réaménagement du pavé de la place affreusement dégradé. Ils réclament une mise en valeur de ce patrimoine inestimable.
Contacté par «Libé» le maire d’Essaouira a évoqué un projet de réhabilitation de la place. Après son étude de faisabilité, la commune est en quête de financement auprès du ministère de l’Habitat, a déclaré le maire. Et de confirmer l’existence de complications juridiques ayant retardé la réhabilitation de la place, à l’instar du magasin dont il fallait régler le problème du fonds de commerce et du titre foncier.  
Quant à la situation du bastion Bab Doukkala relevant du patrimoine municipal, le maire affirme ignorer son état actuel. Tandis que les responsables de la culture dégagent toute responsabilité.
« De par les changements de conseils municipaux, en plus de l'obligation de faire découvrir la muraille et d'enlever la rangée de boutiques /ateliers mitoyens, et l’effondrement du café, outre l’ouverture du front de mer fréquenté par les alcooliques, ainsi que le regrettable délabrement du bastion dédié aux expositions, la place est devenue synonyme de négligence. Des milliers de visiteurs qui ont traversé cette place n’ont cessé de regretter l’image de désolation avec toujours cette téléboutique collée à la muraille et qu’on n’est pas parvenu à déplacer», a constaté Ahmed Harrouz , artiste peintre souiri.
Quelle conception et quelle nouvelle fonction pour la place des artistes dans ce projet de réaménagement qui tarde à se concrétiser ?
Pour Harrouz, cette place devrait aussi servir d’espace d'animation artistique équipé de toilettes et d’éclairage public, donnant accès sur la mer  comme nouveau circuit touristique . Mais surtout rendre hommage aux artistes précurseurs de la ville et leur permettre d’exposer leurs travaux, et d'animer  un autre pôle de la cité.

Abdelali Khallad
Mercredi 25 Avril 2018

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