Libération

Statistiques flatteuses, réalités accablantes

Un rapport du HCP lève le voile sur le sort réservé à 1,73 million de Marocains en situation de handicap


Mehdi Ouassat
Jeudi 26 Mars 2026

Statistiques flatteuses, réalités accablantes
Il y a dans les chiffres, parfois, une violence sourde que les tableaux statistiques ne parviennent pas à contenir. Quand le Haut-Commissariat au plan publie, en ce mars 2026, son analyse du handicap issue du Recensement général de la population et de l'habitat 2024, ce n'est pas seulement un document technique qui atterrit sur les bureaux des décideurs. C'est le portrait, patient et méticuleusement dressé, de 1,73 million de Marocains qui vivent, souvent dans l'ombre, avec une limitation fonctionnelle sévère. 1,73 million de visages que le pays peine encore, malgré ses proclamations et ses conventions ratifiées, à regarder vraiment en face.                
Ce rapport est important. Il est même, à bien des égards, indispensable. Et si l'on doit lui reconnaître une qualité première, c'est celle de l'honnêteté : il ne cache pas les progrès accomplis, mais il n'occulte pas non plus les béances qui demeurent, profondes et tenaces, dans le tissu social marocain.

 
Une prévalence en recul, mais une réalité qui s'alourdit
 
La première lecture des chiffres peut induire en erreur. La prévalence nationale du handicap est passée de 5,1% en 2014 à 4,8% en 2024, soit une baisse de 0,3 point. Un progrès ? Sans doute, en partie. Mais le diable, comme toujours, se loge dans les détails. Car dans le même temps, le nombre absolu de personnes en situation de handicap (PSH) a augmenté de quelque 31.000 individus, sous le seul effet de la croissance démographique. Le Maroc compte davantage de personnes handicapées aujourd'hui qu'il y a dix ans, même si elles représentent une fraction légèrement moindre d'une population totale qui, elle, a fortement grossi.

Plus révélateur encore est le clivage territorial qui traverse ces données comme une fissure dans du marbre. En milieu urbain, la prévalence a reculé de manière significative, passant de 4,8% à 4,2%, traduisant les effets réels — il faut le souligner — de l'extension de la couverture médicale, de l'amélioration de l'accès aux soins et des politiques d'accompagnement menées dans les grandes villes. Mais en milieu rural, la prévalence est restée désespérément stable autour de 5,6%. Pire encore, chez les femmes rurales, elle a légèrement progressé. Comme si le Maroc à deux vitesses, celui des métropoles connectées et celui des douars oubliés, se reproduisait à l'identique dans ce domaine aussi, avec une inexorable régularité.
 
Le poids écrasant de l'âge et du genre
 
Pour comprendre la réalité du handicap au Maroc, il faut accepter de regarder au-delà des moyennes nationales et s'aventurer dans les segmentations que le rapport détaille avec une rigueur exemplaire. Ce que l'on y découvre est à la fois logique et bouleversant. Plus d'une personne en situation de handicap sur deux — 53,7% précisément — est âgée de 60 ans ou plus. Et parmi les personnes âgées, la prévalence du handicap atteint le chiffre vertigineux de 18,5% : près d'une personne âgée sur cinq vit donc avec une limitation fonctionnelle sévère au Maroc. Le vieillissement démographique, phénomène que le pays traverse à une vitesse accélérée, n'est pas une abstraction macroéconomique. Il a un visage humain, souvent féminin, souvent rural, souvent solitaire.

Car les femmes, dans ce tableau, occupent une place particulière et particulièrement douloureuse. Elles représentent 50,4% des personnes en situation de handicap, et leur profil cumulatif de vulnérabilité donne le vertige. Parmi les PSH féminines âgées de 60 ans et plus, la prévalence du handicap atteint 19,9% contre 17,1% chez les hommes du même âge.

Elles vivent plus longtemps, certes, mais elles vivent plus longtemps avec des corps abîmés, dans des ménages souvent réduits à leur seule personne — les femmes PSH vivant seules représentent 10,6% contre 4,7% des hommes —, privées du soutien conjugal dont les hommes, eux, bénéficient massivement : 59,8% des hommes PSH sont mariés, contre seulement 35,2% des femmes. Le veuvage, la séparation, l'isolement : voilà le lot quotidien d'une fraction immense et invisible de la population féminine marocaine en situation de handicap.
 
L'exclusion éducative : une blessure ouverte
 
Si le rapport du HCP ne devait délivrer qu'un seul message, il serait peut-être là, dans ces quelques lignes qui mesurent l'accès à l'éducation des personnes en situation de handicap. Le taux d'alphabétisation de cette population n'est que de 35,4%, dans un pays où il atteint 75,2% pour l'ensemble de la population. L'écart est abyssal. Mais il est encore plus vertigineux lorsqu'on affine la focale : chez les femmes en situation de handicap vivant en milieu rural, ce taux s'effondre à 11,7%. A peine plus d'une femme rurale handicapée sur dix est capable de lire et d'écrire. Ce chiffre, à lui seul, devrait provoquer un électrochoc dans les sphères décisionnelles du pays.   

Près des deux tiers des personnes en situation de handicap — 67,8% — n'ont atteint aucun niveau d'études, une proportion qui monte à 77,6% chez les femmes et culmine à 87,9% chez les femmes rurales. On ne saurait trouver plus éloquente illustration de ce que les sociologues appellent l'intersectionnalité des vulnérabilités : être femme, être en situation de handicap, vivre en milieu rural, c'est se retrouver au carrefour de trois exclusions qui se multiplient au lieu de s'additionner.

Cette carence éducative n'est pas une fatalité. Elle est, pour une large part, le produit d'un système scolaire qui n'a pas encore réussi sa mue inclusive. L'insuffisance des établissements véritablement adaptés, le manque criant d'enseignants formés aux besoins spécifiques, l'inaccessibilité physique de nombreuses infrastructures scolaires : autant de défaillances structurelles que le rapport identifie avec clarté et qui appellent des réponses politiques d'une tout autre envergure que celles déployées jusqu'ici.
 
Le marché du travail : une porte presque fermée

L'exclusion éducative produit mécaniquement l'exclusion professionnelle. Et là encore, les chiffres sont accablants dans leur sobriété. Seulement 8,9% des personnes en situation de handicap sont actives occupées. Un taux qui peut sembler déjà faible, mais qui masque des réalités encore plus tranchées : 15,1% pour les hommes PSH, et un désarmant 2,8% pour les femmes. Autrement dit, sur cent femmes en situation de handicap au Maroc, moins de trois travaillent. Les autres sont absorbées dans la catégorie des femmes au foyer — 30,3% d'entre elles —, des personnes âgées ou des infirmes et malades inactifs, euphémismes pudiques pour désigner une dépendance totale à la solidarité familiale.

Cette solidarité familiale, le rapport la souligne à juste titre comme le véritable filet de sécurité social des PSH au Maroc. Mais c'est précisément là que réside l'un des angles morts les plus critiques de la politique publique en matière de handicap: faire reposer l'essentiel de la prise en charge sur la famille, c'est en réalité déléguer à la sphère privée une responsabilité collective, avec tout ce que cela implique comme injustice et fragilité. Car que devient une personne en situation de handicap dont la famille est absente, épuisée ou démunie ?

Les obstacles à l'emploi dressés devant les PSH sont nombreux et bien documentés : discriminations à l'embauche, absence d'aménagements raisonnables sur les lieux de travail, manque de programmes de formation professionnelle adaptés, persistance tenace de la stigmatisation sociale. Et ceci en dépit d'un cadre légal censé garantir leur inclusion professionnelle — un cadre qui reste, dans les faits, largement théorique.
 
Des conditions de vie contrastées
 
En matière de logement, le tableau est tout aussi contrasté. Si 77,5% des ménages comprenant au moins une PSH sont propriétaires de leur logement — un fait qui témoigne d'une certaine stabilité résidentielle —, l'accès aux infrastructures de base révèle des disparités qui confinent à l'inacceptable. En milieu urbain, 96% de ces ménages ont accès à l'eau courante. En milieu rural, ce taux chute à 50%. La moitié des ménages ruraux avec une personne handicapée n'a pas accès à l'eau courante dans un pays qui se targue d'ambitions de développement humain. L'accès à une salle de bains ou à une douche suit la même logique cruelle : 66,7% en ville, 35,6% à la campagne. Et le raccordement au réseau d'assainissement public atteint 92% en milieu urbain... contre 7% en milieu rural.

Pour une personne dont la mobilité est déjà réduite, dont l'entretien personnel constitue une épreuve quotidienne, vivre dans un logement sans eau courante ni équipements sanitaires adaptés n'est pas une question de confort. C'est une question de dignité fondamentale. Et le fait que le Maroc de 2026 n'ait pas encore résolu cette équation dans ses zones rurales est une critique que le rapport formule avec sobriété, mais que la conscience collective se doit de formuler avec bien plus de force.
 
La couverture médicale : une avancée réelle, une victoire incomplète
 
Il serait injuste et inexact de ne voir dans ce rapport qu'un réquisitoire. Des progrès ont été accomplis, et ils méritent d'être reconnus. La couverture médicale des personnes en situation de handicap a connu une progression spectaculaire : elle est passée de 34,1% en 2014 à 63,3% en 2024. Elle a presque doublé en une décennie, c'est le résultat tangible des efforts déployés dans le cadre de la généralisation de la protection sociale engagée par le Maroc ces dernières années.

Cependant, 36,7% des PSH demeurent sans aucune couverture médicale. Et l'on ne peut s'empêcher de noter que les femmes PSH restent légèrement moins couvertes que leurs homologues masculins, avec 60,8% contre 65,9%. Par ailleurs, la grande majorité des PSH continue de se tourner vers les institutions publiques — 68,5% d'entre elles —, ce qui pose avec acuité la question de la qualité, de la disponibilité et de l'accessibilité géographique de ces établissements, particulièrement dans les zones rurales.
 
La fracture numérique : une exclusion dans l'exclusion
 
A l'heure où la transformation numérique s'accélère et où l'accès aux services publics, à l'emploi et à l'information passe de plus en plus par les écrans, la situation des PSH face aux technologies numériques est particulièrement alarmante. Seuls 18,3% d'entre elles utilisent internet, avec un gouffre entre milieu urbain (25,4%) et milieu rural (9,3%). La possession d'un ordinateur frôle le néant : 1,4% au niveau national, 0,4% en milieu rural. Même le téléphone mobile, pourtant le plus démocratique des outils numériques, n'est détenu que par 50,9% des PSH.    

Cette fracture numérique n'est pas anodine. Elle condamne des centaines de milliers de personnes à une exclusion supplémentaire à l'heure où les démarches administratives se dématérialisent, où la télémédecine émerge comme alternative aux déserts médicaux ruraux, et où les opportunités d'emploi à distance pourraient constituer une fenêtre d'inclusion pour ceux que le marché du travail traditionnel rejette.
 
L'horizon 2050 : une bombe à retardement démographique
 
Le rapport se conclut par une analyse prospective dont les enseignements méritent d'être gravés dans les plans stratégiques nationaux plutôt que de s'évaporer dans les couloirs ministériels. Selon les différents scénarios envisagés, le nombre de personnes en situation de handicap oscillera entre 1,56 et 1,96 million à l'horizon 2050. Dans tous les cas de figure, le vieillissement démographique continuera d'exercer une pression croissante sur les systèmes de soins, de protection sociale et d'accompagnement.

Le Maroc vieillit. Il vieillit vite. Et il n'est pas encore prêt pour ses vieux, encore moins pour ses vieux en situation de handicap. La gérontocratie du malheur qui se dessine à l'horizon 2050 n'est pas une fatalité, mais elle exige dès aujourd'hui des politiques publiques d'une ambition et d'une cohérence que l'on peine encore à percevoir dans les arbitrages budgétaires actuels.
 
Ce que ce rapport nous dit de nous-mêmes
 
Au fond, ce rapport du HCP est bien plus qu'un exercice statistique. Il est un révélateur social. Il nous dit que le Maroc a fait des choix — certains bons, d'autres insuffisants, d'autres encore franchement décevants — dans la manière dont il traite ses citoyens les plus vulnérables. Il nous dit que la rhétorique de l'inclusion ne vaut rien si elle n'est pas adossée à des ressources budgétaires conséquentes, à des politiques sectorielles coordonnées et à une volonté politique qui ne se contente pas des discours.

Il nous dit aussi que les 1,73 million de Marocains en situation de handicap ne sont pas des bénéficiaires passifs de la générosité publique. Ce sont des citoyens à part entière, porteurs de droits, de dignité et de potentiel. Et tant que ce pays n'aura pas pleinement intériorisé cette vérité première — non dans ses textes de loi, mais dans ses salles de classe, ses entreprises, ses hôpitaux et ses logements —, il continuera d'avancer à deux vitesses : celle de ceux que la modernité emporte avec elle, et celle de ceux qu'elle laisse au bord du chemin.

Mehdi Ouassat
 
Les données citées dans cet article sont issues du rapport «Les personnes en situation de handicap au Maroc, Analyse issue du RGPH 2024», publié en mars 2026 par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) en partenariat avec l'UNFPA-Maroc.


Lu 201 fois

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant, Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toutes circonstances, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Dossiers du weekend | Actualité | Spécial élections | Les cancres de la campagne | Libé + Eté | Spécial Eté | Rétrospective 2010 | Monde | Société | Régions | Horizons | Economie | Culture | Sport | Ecume du jour | Entretien | Archives | Vidéo | Expresso | En toute Libé | USFP | People | Editorial | Post Scriptum | Billet | Rebonds | Vu d'ici | Scalpel | Chronique littéraire | Chronique | Portrait | Au jour le jour | Edito | Sur le vif | RETROSPECTIVE 2020 | RETROSPECTIVE ECO 2020 | RETROSPECTIVE USFP 2020 | RETROSPECTIVE SPORT 2020 | RETROSPECTIVE CULTURE 2020 | RETROSPECTIVE SOCIETE 2020 | RETROSPECTIVE MONDE 2020 | Videos USFP | Economie_Zoom | TVLibe



Flux RSS