Sophie Beau : SOS Méditerranée continue de sauver des vies en mer même si on en parle beaucoup moins


Libé
Jeudi 24 Novembre 2022

Sophie Beau est la co-fondatrice et directrice de SOS Méditerranée. Le navire humanitaire OcéanViking de cette ONG a été la semaine dernière à la une des médias européens et internationaux. Ce bateau ambulance opérant au large de la Libye a débarqué des rescapés en France. Cela a généré une crise diplomatique avec l'Italie, qui a refusé de l'accueillir. Dans cet entretien, réalisé avant la crise entre Paris et Rome, Sophie Beau nous parle du rôle de l’ONG SOS Méditerranée et de son mode de fonctionnement pour sauver des migrants.

Libé : Lors de votre intervention au Forum de la paix en Normandie, vous avez évoqué le manque de moyens pour votre navire de sauvetage de migrants en Méditerranée. Pourquoi cette absence d’aide ?
Sophie Beau :
Ce n'est pas exactement qu'il n’y a plus d'aide, mais que nous comptons vraiment sur le financement citoyen. SOS Méditerranée a été créée en 2015 face à la défaillance des Etats, qui ne faisaient plus de secours en mer. Effectivement, il n’y a pas de secours en mer depuis 2014 et la fin de l’opération Marinos. Nous finançons donc seuls nos actions de sauvetage en mer, nous n'avons pas de soutien d'Etat à l'heure actuelle. Nous avons un grand bateau de 70 mètres qui permet de porter secours à des centaines de personnes. On a réalisé 10 sauvetages d'affilée avec 466 personnes à bord. Ces opérations coûtent donc très cher. Notre bateau est entièrement équipé, avec des marins sauveteurs professionnels (plus de 30 personnes à bord).Nous avons des vêtements de sauvetage, de la nourriture pour les rescapés, le fioul pour le bateau. C'est une grosse machine et cette année a été difficile avec la hausse du prix du gasoil, les conséquences de la guerre en Ukraine, la flambée des cours de beaucoup d’équipements.On a une hausse du coût de l’opération très importante et en même temps une baisse de la collecte auprès du grand public, en raison d’une diminution du pouvoir d’achat et de l’inflation. La hausse des prix concerne tout le monde. Nos donateurs sont essentiellement des citoyens touchés eux-mêmes parla crise et donc il y a une baisse de cette collecte. Par ailleurs, on essaie demobiliser aussi les collectivitésterritoriales, notamment en France, pour contribuer au financement de nos opérations. Cela a constitué 10% de nos budgets en 2021. Mais c'est difficile également, parce que les collectivités ont beaucoup donné pour l’Ukraine, ce qui est tout à fait juste.Je ne conteste pas du tout. C'est important d'être solidaire avec les Ukrainiens aussi. Par conséquent, il y a moins de soutien pour d'autres crises humanitaires, comme par exemple celle des migrants en Méditerranée, qui est devenue invisible au niveau médiatique et en France.

Pouvons-nous parler de deux poids deux mesures au sujet des réfugiés africains et ukrainiens ?
Effectivement. En France, l’essentiel de cette solidarité a été dirigé vers les exilés d'Ukraine et on voit que c'est dramatique, parce qu’il y a des milliers de personnes qui perdent la vie en mer chaque année. SOS Méditerranée continue de sauver des vies en mer même si on en parle beaucoup moins.

Cette indifférence de l'opinion publique et des Etats est-elle liée à l'image de l'immigration devenue négative en raison de la montée des partis extrémistes en France et dans les pays européens et de la crainte des partis politiques classiques de défendre ce sujet ?
Certainement, ces facteurs comptent. Pourquoi les Etats ne mettent-ils pas en œuvre leur devoir d'assistance en mer aux personnes en danger, alors que ce sont des vies humaines qui sont en jeu? C’est déjà très grave. En fait, c'est un renoncement à des valeurs d'humanité et à l'assistance à personne en danger. S’il y a quelqu'un qui a un accident au bord de la route, je m’arrête pour lui porter secours. Normalement c’est pareil en mer. Ce devoir d'assistance s'impose à tous et il n’est pas respecté. Il est bafoué par les Etats. Il n’y a pas de flotte d’Etat et il n’y a pas de soutien aux actions des ONG. C'est plutôt le contraire qui se produit : on met des bâtons dans les roues notamment judiciaires pour bloquer nos bateaux à quai, pour ne pas les laisser repartir en mer, pour ne pas aller secourir de nouvelles personnes et ramener ces personnes en Europe.

Est-ce que votre mission de sauvetage concerne d’autres régions de la Méditerranée ?
A SOS Méditerranée, nous avons positionné nos bateaux sur l'axe de la Méditerranée centrale entre la Libye et l’Italie, parce que c'est l'axe le plus meurtrier dans le monde. Comme il n’y avait pas de moyens de sauvetage à cet endroit quand on a démarré, on a positionné nos bateaux là-bas. Après, il y a d'autres axes et des traversées très dangereuses comme le long des côtes du Maroc, du côté de Gibraltar et des Canaries. Ce sont aussi des axes très meurtriers et nous ne sommes pas du tout opérationnels à ces endroits. Nous avons déjà du mal à financer les bateaux SOS Méditerranée. Notre priorité a été vraiment d'aller là où il y avait le plus grand nombre de morts, en se disant, qu’on fait ce qu'on peut à notre niveau. Malheureusement, c'est totalement insuffisant. Mais enfin, moi, en tant qu’humanitaire et mon collègue en tant que marin, on a co-fondé l’association car on ne pouvait pas ne rien faire, ce n’était pas possible. Rester inactif, ne rien faire, rester passif face à ce drame en Méditerranée, c’est impensable.

Pourtant il y avait 20.000 morts en Méditerranée ?
Il y avait 20.000morts décomptés, ça c'est la phase connue de la catastrophe et décomptée par l'Organisation internationale de migrations, uniquement sur la Méditerranée centrale. Si on compte l’ensemble de la Méditerranée, c'est plus de 24.000 morts. Donc vous voyez que c'est vraiment cet axe-là de la Méditerranée centrale qui est le plus meurtrier. Mais on ne parle pas de tous les naufragés invisibles. En effet, il y a énormément de bateaux qui disparaissent et qui ne laissent pas de trace et dont on n'a pas de témoignage. Il n’y a pas de survivant, pas de témoin et donc on ne sait pas qu'elle est vraiment l'ampleur de cette tragédie humanitaire énorme qui se déroule en Méditerranée. Je peux juste donner un exemple. Un jour, notre bateau à l'époque, c'était l'Aquarius, patrouillait seul au large de la Libye dans les eaux internationales. C'était avant que les Italiens n’aient transféré leurs responsabilités sur cette zone aux Libyens. C'étaient donc encore les garde-côtes italiens qui coordonnaient, très sérieusement pour le coup, les sauvetages en mer. Ce jour, ils nous ont transféré sept cartes de détresse de sept bateaux différents. Avec l'Aquarius, on a cherché, pendant des heures sur une mer difficile en plein hiver et on a fini par trouver un seul bateau. Qu'est-ce qui s'est passé pour les six autres bateaux ? On ne sait pas et on n’a jamais su. J'ai essayé de demander aux garde-côtes italiens ce qui s'était passé avec les six autres bateaux. Je n'ai jamais eu de réponse.

Quelle est l’étendue réelle de cette catastrophe ?
On ne le sait pas, mais c'est vraiment des dizaines et des dizaines de milliers de morts, de disparus, qui sont à déplorer dans de très nombreux pays, parce qu’il y a plus de 30 nationalités concernées. Les comptes à bord des personnes secourues révèlent que beaucoup d’entre elles sont d’Afrique subsaharienne, de la corne de l’Afrique jusqu’au Bangladesh, du Pakistan, du Moyen-Orient, de la Palestine et de la Syrie. Il y a des personnes qui viennent d'un peu partout.

Comment voyez-vous l’avenir et les perspectives des sauvetages humains en Méditerranée avec l’arrivée au pouvoir de l'extrême droite en Italie ? Comment envisagez-vous votre mission humanitaire dans ces conditions ?
Pour nous, ça va être compliqué, c'estsûr. On le sait, parce que l'enjeu, en effet, c'est le respect du droit maritime international et on a toujours fonctionné en respectant le droit maritime, l'obligation d'assistance à personne en détresse. Les Etats côtiers, eux, ont l'obligation d'ouvrir un port pour débarquer les rescapés. Est-ce que l'Italie va continuer ou non à ouvrir ses portes pour débarquer les rescapés ? Si elle ne le fait pas, c'est illégal. Je ne peux pas vous le dire, mais évidemment il y a de l’appréhension, si c’était le cas. Mais nous, de toute façon, nous respecterons le droit maritime. Il y a d'autres possibilités. Après, il faut se retourner vers d'autres pays. Mais ce sera forcément plus loin. Ce ne sera pas dans l'esprit humanitaire.

Pouvez-vous débarquer les migrants secourus en Libye ?
La Libye, c'est hors de question. On ne mènera personne enLibye, parce qu’il n’y a pas d'Etat, c’estimpossible.Et puissurtout, lesmigrants qui passent par ce payssontsoumis aux pires exactions dansles camps.Ilssontsoumis à la torture, on leur extorque des fonds, par le viol et par la torture en faisant appeler les familles dansles pays d'origine. C'est comme ça qu’ils procèdent. Donc non, on ne peut pas ramener les rescapés en Libye. C’est absolument exclu, et ce n'est pas une option. 


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