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Sans foi ni loi, on largue nos jeunes au large

Une soixantaine de Marocains victimes de l’arnaque des uns et de l’irresponsabilité des autres




Il est 11H00. Un mouvement inhabituel agite la plage d’Oued Sbaï (ou Sebaâ Ayoune) à Aïn Harrouda. Les joueurs de foot, habitués des lieux, ont laissé la place à des gendarmes, des éléments de la Protection civile et à beaucoup de curieux qui ont le regard rivé sur la mer. Tous sont en attente de voir celle-ci recracher les corps des 46 portés disparus qu’elle a pris tôt ce matin. 
En effet, le naufrage d’un bateau transportant des dizaines de candidats à la migration irrégulière a été sur toutes les lèvres depuis l’aube.    
« On s’est réveillé vers 6H00 du matin au bruit  d’un hélicoptère et des moteurs de voitures. A l’extérieur, un mouvement inhabituel agitait la plage. Il y avait un bateau de la Marine Royale, un jet-ski, des gendarmes et des éléments de la Protection civile. Sur le sable, il y avait sept corps dont un d’une jeune fille », nous a indiqué Adil, un des habitants des lieux. Et de poursuivre : « Il y avait également deux personnes encore vivantes, mais qui semblaient être dans un état critique puisqu’elles ont été transferées sur le champ vers l’hôpital Moulay Abdellah de Mohammedia. Une troisième personne a été emmenée par les gendarmes pour entendre sa version des faits. Ces trois personnes ont été sauvées grâce aux gilets de sauvetage qu’elles portaient». 
Selon les autorités locales, un zodiaque équipé d’un moteur de marque Suzuki et transportant 56 personnes, toutes de nationalité marocaine, a échoué vers 4H00 du matin provoquant la mort de sept personnes. Trois ont été sauvées et 46 sont portées disparues. « Le lieu de départ de cette  embarcation reste inconnu et il est fort probable qu’elle ait pris le large depuis les plages d’Aïn Harrouda vu la nature rocheuse de cette zone », nous a confié une source officielle sous le sceau de l’anonymat. Et de poursuivre : «Les victimes de ce drame sont des jeunes âgés entre 19 et 22 ans, issus de la ville de Kalaat Sraghna. C’est la première fois qu’on assiste à une telle tentative de migration à partir d’Aïn Harrouda ».  
Des propos que contredisent des jeunes habitués des lieux. Selon eux, il s’agit de la troisième tentative en l’espace de quelques mois. « Il y a eu deux tentatives auparavant qui ont échoué. Mais personne n’en a parlé puisqu’il n’y a pas eu de morts, ni de portés disparus. Aujourd’hui, la donne a changé puisqu’il y a mort d’hommes. En effet, le drame s’est produit dans une zone difficile du fait de sa nature sableuse et de sa mer souvent agitée.  Ceci d’autant plus que la marée a été haute le jour du drame et les conditions de navigation n’étaient pas bonnes », nous a confié un jeune sous le sceau de l’anonymat. 
Notre source soutient que les victimes de ce drame ont été une proie facile pour les passeurs sans scrupules qui les ont dupées.   « Selon le témoignage de l’un des rescapés, les candidats à la migration ont été hébergés dans un lieu non identifié avant d’être transférés vers Casablanca. Ils ont été ramenés dans une estafette sans vitres avant d’être entassés  sous une bâche dans un zodiaque », nous a révélé l’un des jeunes sur place. Et d’ajouter : « Le passeur leur a dit qu’il a dû changer de direction vu le durcissement des contrôles sur la route maritime allant des villes de Tanger et de Tétouan vers l’Espagne. Ces candidats ont dû s’acquitter de 15.000 DH chacun comme frais de voyage». 
D’autres témoignages ont avancé que le passeur a exploité l’ignorance de ces jeunes en leur faisant croire qu’ils étaient sur les côtes méditerranéennes alors qu’ils étaient sur celles de l’océan Atlantique. «L’identité des passeurs est inconnue. La personne rescapée a évoqué l’existence de plusieurs intermédiaires », nous a indiqué la même source.
Omar Naji, vice-président de l’AMDH section Nador, nous a expliqué à ce propos que les passeurs marocains ne sont pas connus puisqu’ils agissent dans la discrétion la plus totale. « Ce n’est pas le cas pour les passeurs subsahariens qu’on peut identifier très facilement », nous a-t-il précisé. Et de poursuivre : « Aujourd’hui, leur nombre est en augmentation vu la demande pressante et en hausse des jeunes Marocains. Il suffit de faire un tour à Nador, Tanger ou Tétouan pour se rendre compte de cette réalité ». 
Notre source estime que cette hausse du nombre des passeurs trouve son explication dans le contexte régional en  Méditerranée. Selon lui, le Maroc s’est transformé en marché pour le trafic humain après le renforcement des contrôles en  Libye.  Le durcissement des politiques européennes de contrôle des frontières a également ouvert, selon Omar Naji, la voie devant le réseau du trafic humain au Maroc et mis en avant le rôle des passeurs.  « Auparavant, ce rôle était réduit,  mais il est devenu incontournable de nos jours », a-t-il conclu.  
 

​Les routes de la migration

Depuis le début de l'année 2019, contrairement aux chiffres enregistrés depuis 2011, la route de la Méditerranée centrale (vers l'Italie et Malte) a été moins fréquentée que les routes orientale (vers la Grèce) et occidentale (vers l'Espagne), selon l'Institut d'études de politique internationale de Milan (ISPI).
Seuls 13% des 67.000 migrants irréguliers arrivés en Europe ont débarqué en Italie ou à Malte, contre 57% en Grèce et 29% en Espagne (en provenance du Maroc).
Depuis janvier, plus de 15.000 migrants sont arrivés en Espagne par la mer, selon les autorités espagnoles.
Les départs se font souvent depuis la côte méditerranée du Nord du Maroc, à quelques dizaines de kilomètres du Sud de l'Espagne.
Les arrivées de migrants par la mer en Espagne ont toutefois nettement diminué cette année.
L'an dernier, les autorités marocaines ont stoppé quelque 89.000 "tentatives d'immigration irrégulière" dont 29.000 en mer, selon les chiffres officiels.
L'Union européenne (UE) a engagé 140 millions d'euros en 2018 pour la gestion des migrations au Maroc. Les candidats viennent le plus souvent de pays d'Afrique de l'Ouest. Mais ces deux dernières années ont vu se multiplier les tentatives de départ de jeunes Marocains.

Hassan Bentaleb
Lundi 30 Septembre 2019

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