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Risque imminent de l’intensification de la migration climatique

Les pistes proposées par la Banque mondiale pour y échapper


Hassan Bentaleb
Vendredi 3 Février 2023

Risque imminent de l’intensification de la migration climatique
«Les migrations climatiques internes vont s’intensifier d’ici 2050 puis s’accélérer, à moins que des mesures concertées ne soient prises sur le climat et le développement ; les pays peuvent s’attendre à voir apparaître des foyers d’émigration et d’immigration du fait du climat ; la migration peut être une stratégie d’adaptation au changement climatique si elle est gérée prudemment et la migration climatique interne est peut-être une réalité mais elle ne doit pas donner lieu à une situation de crise », tels sont les messages clés adressée par le nouveau rapport Groundswell publié par la Banque mondiale (BM).

Départ forcé

Portant sur trois régions, à savoir l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud et l’Amérique latine qui représentent 55% de la population des pays en développement, ledit rapport conclut que le changement climatique poussera des dizaines de  millions de personnes à migrer à l’intérieur de leur pays d’ici 2050. Il prévoit le déplacement forcé à l’intérieur de leur propre pays de 143 millions de personnes, soit 2,8% de la population de ces trois régions, en l’absence de mesures concrètes sur le climat et le développement.

Ces personnes quitteraient des régions moins viables où l’eau est plus rare et la productivité agricole plus faible et des zones touchées par l’élévation du niveau de la mer et les ondes de tempêtes. Les zones les plus pauvres et les plus vulnérables au climat seront les plus durement touchées. Parallèlement à l’émergence de foyers d’immigration et d’émigration climatique, ces tendances auront d’importantes répercussions sur les secteurs sensibles au climat et sur la qualité de l’infrastructure et des systèmes d’aide sociale. D’après le rapport, la migration climatique interne augmentera probablement jusqu’en 2050 puis s’accélèrera si les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas considérablement réduites et si de solides mesures de développement ne sont pas mises en œuvre.

Trois scénarii à prévoir

Ce rapport, qui est le premier du genre à introduire les effets à évolution lente du changement climatique dans la modélisation de la répartition future des populations, prévoit trois scénarios :  «Scénario pessimiste» (émissions élevées de gaz à effet de serre combinées à des trajectoires de développement inégales) – c’est le «scénario de référence» du rapport ; « Scénario de développement plus inclusif» (émissions toujours élevées mais combinées à des trajectoires de développement améliorées) ; et « Scénario plus favorable au climat » (émissions mondiales réduites combinées à un développement inégal).

Dans tous les scénarios, le changement climatique a été jugé comme un facteur croissant de migration interne. «Les effets du changement climatique (baisse du rendement des cultures, stress hydrique, élévation du niveau de la mer) augmentent la probabilité des migrations en situation de détresse, qui rendent le développement humain et la planification plus difficiles. Les populations vulnérables ont moins de possibilités de s’adapter sur place ou de s’éloigner des risques et, lorsqu’elles se déplacent, elles le font souvent en dernier recours», indique le rapport.

Et de poursuivre : « D’autres populations encore plus vulnérables n’auront pas la possibilité de se déplacer et pourraient être piégées dans des zones de plus en plus invivables. Les migrations climatiques internes s’intensifieront au cours des décennies à venir et pourraient s’accélérer après 2050 dans le scénario pessimiste en raison d’un renforcement des effets du climat combiné à une forte augmentation de la population dans plusieurs régions ».

Les foyers d’immigration climatique

D’après le document de la BM, l’émigration climatique surviendra dans les zones où les systèmes de subsistance sont de plus en plus mis à mal par les impacts du changement climatique. « Ces points chauds comptent de plus en plus de zones marginales et peuvent comprendre les villes situées en zones basses, les littoraux vulnérables à l’élévation du niveau de la mer et les zones soumises à un important stress hydrique et agricole», souligne-t-il. Et de préciser : «Dans les hauts plateaux du nord de l’Ethiopie, par exemple, la rareté croissante de l’eau et la baisse du rendement des cultures provoqueront une migration climatique de ces zones d’agriculture pluviale. Même Addis-Abeba, la plus grande ville éthiopienne, pourrait voir un ralentissement de la croissance démographique en raison de sa dépendance à l’égard d’une pluviométrie de plus en plus imprévisible. Les grandes villes que sont Dhaka au Bangladesh et Dar-es-Salaam en Tanzanie verront elles aussi ralentir l’accroissement de leur population du fait de l’élévation du niveau de la mer et des ondes de tempête».

Le rapport ajoute que dans les trois régions précitées, les foyers d’immigration climatique comprendront les zones qui offrent de meilleures conditions climatiques pour l’agriculture ainsi que les villes à même de fournir de meilleurs moyens de subsistance. «Ainsi, les hauts plateaux du sud de l’Inde entre Bangalore et Chennai, le plateau central qui entoure Mexico City et Guatemala City, et Nairobi au Kenya sont susceptibles de devenir des foyers d’immigration climatique. Ces deux types de foyer émergeront d’ici 2030 et, d’ici 2050, leur nombre et leur étendue spatiale se seront considérablement accrus. Loin d’être prédéterminés, ces points chauds pourraient être maîtrisés grâce à la planification et à des mesures anticipées», observe la BM.

Le rapport précise, cependant, que les migrants climatiques internes ne s’arrêtent pas nécessairement aux frontières. «Certes, le présent rapport ne se focalise pas particulièrement sur la migration transfrontalière, mais la modélisation révèle de nombreuses zones de forte migration dans des localités proches des frontières nationales. Le changement climatique peut être un inhibiteur ou un catalyseur de migration transfrontalière, en fonction d’un ensemble de facteurs qui peuvent pousser une personne à se déplacer», note-t-il.

Trois pistes à suivre

Comment peut-on arrêter ou plutôt ralentir ce processus de déplacements forcés ? Le rapport propose trois pistes, à savoir une réduction et sans tarder des émissions de gaz à effet de serre, l’intégration de la migration climatique dans la planification du développement et l’investissement dans la compréhension de la migration climatique interne.

En effet, ledit document préconise une action climatique forte au niveau mondial si l’on veut atteindre l’objectif de l’Accord de París de maintenir l’augmentation de la température mondiale en dessous de 2°C d’ici la fin du siècle. «Même à ce niveau de réchauffement, les pays verront un certain niveau de migration climatique interne. Des niveaux d’émissions de gaz à effet de serre encore plus élevés pourraient provoquer de graves perturbations des systèmes de subsistance et des écosystèmes, créant ainsi les conditions d’une intensification des migrations climatiques», précise le rapport. Et insister sur l’urgence de la migration climatique dans les plans nationaux de développement. Selon ledit rapport, la plupart des régions ont des lois, politiques et stratégies qui ne sont pas conçues pour traiter des personnes quittant des régions présentant un risque climatique grandissant pour des régions susceptibles d’être déjà fortement peuplées.

Enfin, le document recommande d’investir davantage pour mieux contextualiser et comprendre la migration climatique, particulièrement de l’échelon régional à l’échelon local, où les effets du climat peuvent différer des tendances générales mises en évidence dans les analyses à l’échelon mondial. «Dans de nombreux cas, un ensemble plus riche et plus détaillé d’indicateurs climatiques, biophysiques, socioéconomiques et politiques est disponible au niveau régional, national et local », conclut-il.

Hassan Bentaleb

​Le statut de migrant climatique

Le Pacte mondial pour les réfugiés, adopté en décembre 2018, a reconnu que "le climat, la dégradation de l’environnement et les catastrophes naturelles interagissent de plus en plus avec les facteurs des déplacements de réfugiés". A noter que la plupart des déplacements de population dus aux risques naturels ou aux changements climatiques se font au sein d'un même pays. Malgré tout, les déplacements transnationaux se produisent également, occasionnant parfois des conflits ou de la violence. On estime à 33,4 millions le nombre de déplacements internes en 2019 et à 145 le nombre de pays et territoires concernés. La majorité d'entre eux (près de 25 millions) a été causée par 1900 catastrophes naturelles.
Mais malgré l'inquiétude exprimée par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) dans son rapport de décembre 2018 et la reconnaissance d'un accroissement des déplacements dus à la dégradation de l'environnement et aux changements climatiques, il n'existe actuellement aucune convention reconnue internationalement qui concerne les migrations climatiques.

Le Comité économique et social européen précise que «la protection juridique des personnes forcées de quitter leur foyer et leur pays pour des raisons environnementales laisse encore à désirer : leur statut ne fait l’objet d’aucune définition juridique, et il n’existe aucun organisme international spécifique chargé de surveiller la protection de leurs droits».
Source : https://climat.be/

Des définitions à retenir

La mobilité humaine est "un terme générique couvrant les différentes formes de mouvements de personnes." Dans le contexte des facteurs environnementaux, la mobilité humaine est comprise comme englobant les trois formes de mouvements "induits par le changement climatique" de l'Accord de Cancun, à savoir le déplacement, la migration et la réinstallation planifiée (OIM, 2014).

La migration environnementale est le "mouvement de personnes ou de groupes de personnes qui, principalement pour des raisons de changements soudains ou progressifs dans l'environnement qui affectent négativement leur vie ou leurs conditions de vie, sont forcés de quitter leur lieu de résidence habituel, ou choisissent de le faire, de manière temporaire ou permanente, et qui se déplacent à l'intérieur ou à l'extérieur de leur pays d'origine ou de résidence habituelle" (OIM, 2019).

La migration climatique est le mouvement d'une personne ou de groupes de personnes qui, principalement pour des raisons de changement soudain ou progressif de l'environnement dû au changement climatique, sont obligés de quitter leur lieu de résidence habituel, ou choisissent de le faire, de manière temporaire ou permanente, au sein d'un Etat ou à travers une frontière internationale. (OIM, 2019). La migration climatique est une sous-catégorie de la migration environnementale ; elle définit un type singulier de migration environnementale, où la modification de l'environnement est due au changement climatique.

Les réfugiés climatiques ou les réfugiés environnementaux sont souvent utilisés en relation avec la migration forcée dans le contexte du changement climatique et environnemental, ce n'est pas un terme juridiquement valable car la Convention de 1951 sur les réfugiés ne reconnaît pas les facteurs environnementaux comme critères pour définir un réfugié. Il y a également un consensus croissant parmi les agences concernées, y compris l'OIM et le HCR, que leur utilisation est à éviter. Ces termes sont trompeurs et ne reconnaissent pas un certain nombre d'aspects clés qui définissent les mouvements de population dans le contexte du changement climatique et de la dégradation de l'environnement, notamment le fait que la migration environnementale est principalement interne et pas nécessairement forcée, et l'utilisation de ces termes pourrait potentiellement saper le régime juridique international de protection des réfugiés (OIM, 2014).

Les migrants environnementaux sont définis comme "des personnes ou des groupes de personnes qui, principalement pour des raisons de changements soudains ou progressifs dans l'environnement qui affectent négativement leur vie ou leurs conditions de vie, sont obligés de quitter leur domicile habituel, ou choisissent de le faire, de manière temporaire ou permanente, et qui se déplacent dans leur pays ou à l'étranger." (OIM, 2011 : 33 dans OIM, 2014:13).

Le terme de déplacé environnemental désigne "les personnes qui se sont déplacées à l'intérieur de leur pays de résidence habituelle ou qui ont franchi une frontière internationale et pour lesquelles la dégradation, la détérioration ou la destruction de l'environnement constituent une cause majeure de leur déplacement, mais pas nécessairement la seule" (OIM, 2011:34 in OIM, 2014:13).

Le terme de déplacement dû à une catastrophe "désigne les situations, dans lesquelles des personnes sont contraintes ou obligées de quitter leur foyer ou leur lieu de résidence habituel, en particulier à la suite ou pour éviter les effets de catastrophes déclenchées par des risques naturels. Ce déplacement peut prendre la forme d'une fuite spontanée ou d'une évacuation ordonnée ou imposée par les autorités. Ces déplacements peuvent se produire à l'intérieur d'un pays ou au-delà des frontières internationales." (L'Agenda de protection Nansen, 2015).

Réinstallation planifiée "dans le contexte des catastrophes ou de la dégradation de l'environnement, y compris lorsqu'elle est due aux effets du changement climatique, [désigne] un processus planifié dans lequel des personnes ou des groupes de personnes se déplacent ou sont aidés à se déplacer loin de leur domicile ou de leur lieu de résidence temporaire, sont installés dans un nouvel endroit et bénéficient des conditions nécessaires pour reconstruire leur vie. Le terme est généralement utilisé pour identifier les réinstallations qui sont effectuées à l'intérieur des frontières nationales sous l'autorité de l'Etat et désigne un long processus qui dure jusqu'à ce que "les personnes réinstallées soient intégrées dans tous les aspects de la vie dans le nouveau cadre et n'aient plus de besoins ou de vulnérabilités découlant de la réinstallation planifiée". (OIM, 2019 ; Université de Georgetown, HCR et OIM, 2017 ; HCR, la Brookings Institution et Georgetown, 2015).

Les populations piégées désignent les populations "qui ne migrent pas, mais qui sont situées dans des zones menacées, [...] qui risquent d'être "piégées" ou de devoir rester sur place, où elles seront plus vulnérables aux chocs environnementaux et à l'appauvrissement" (OIM, 2019).
Source : https://www.migrationdataportal.org/


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