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Pr Abderrahmane Machraoui : Les mesures prises par les autorités marocaines ont été prudentes, sages et exemplaires

La contamination par le coronarvirus au Maroc est relativement limitée en comparaison avec les pays européens et les Etats-Unis.




Pr Abderrahmane Machraoui : Les mesures prises par les autorités marocaines  ont été prudentes, sages et exemplaires
Abderrahmane Machraoui, professeur d’université en Allemagne, 
médecin-chef spécialiste en cardiologie, angiologie et hypertensiologie, membre du réseau des compétences marocaines en Allemagne et vice-président et membre fondateur du réseau des compétences médicales des Marocains du monde, auteur de nombre d’ouvrages, encadrant 
de plusieurs thèses et articles de renom et très actif dans le monde 
des réseaux, est l’exemple de réussite des Marocains du monde.
Dans cet entretien, ce natif de la région de Figuig nous dévoile sa vision sur la gestion de la pandémie du Covid-19 en Europe et au Maroc.



Le Covid-19  a changé notre monde. Comment sera celui d’après surtout au niveau sanitaire ?
Plusieurs messages peuvent être retenus de la pandémie du Covid-19. Dans le domaine de la santé, il va y avoir une réévaluation de l’importance de ce secteur aussi bien au niveau national qu’international. Ainsi, nombreux seront les pays touchés par la pénurie d’articles d’hygiène, d’équipements matériels et de personnels médicaux qui se mettront à investir davantage dans les besoins de la santé. La stratégie de délocalisation de la recherche et de l’industrie pharmaceutique vers les pays au coût de production plus bas, connaîtra une révision dans le sens d’assurer la production locale des médicaments à nécessité vitale. Même les pays émergents pourraient se lancer dans cette course d’autosuffisance relative. Une sensibilisation générale de la population envers les maladies infectieuses, la perception et les mesures d’hygiène, même hors des crises de pandémie, se développeront de plus en plus. Les applications numériques connaîtront un développement accéléré. Les conférences vidéo remplaceront les réunions et congrès nationaux et internationaux, réduisant les charges et épargnant du temps au détriment de l’industrie touristique. Dans l’immédiat, il est probable que le pouvoir d’achat s’affaiblisse au fur et à mesure que les prix augmentent, compensant en partie les pertes des entreprises enregistrées durant la période de confinement. Mais rien ne garantirait l’application des leçons apprises pendant cette crise tant qu’une partie du monde reste dominée par des dirigeants et des entreprises qui s’acharnent à tirer profit ou exploiter toute circonstance pour plus de pouvoir politique et de domination économique .On espère que dorénavant notre mémoire historique quant à cette crise pandémique ne sera pas si courte comme ce fut le cas après des conflits géopolitiques. 

Est-ce que la santé et l’environnement seront  les sujets prioritaires après Corona ?
Théoriquement, l’environnement devrait être, avec ou sans crise pandémique, l’une des priorités pour sauver l’humanité du désastre qui risque de nous nuire sérieusement. L’homme et la nature constituent une entité inséparable puisque interdépendante. Mais il est à craindre que les grandes stratégies en la matière soient exploitées par les Etats dominants de la planète qui cherchent à élargir leur domination économique et politique. 

Comment voyez-vous le déconfinement en Allemagne et en France ? 
L’Allemagne et la France, comme tous les pays fortement touchés par la pandémie, s’efforcent à trouver une formule raisonnable et peu risquée de déconfinement. Ce dernier se déroule par étapes. On peut longuement discuter de sa cadence, mais il semble difficile de trancher sur les mesures appropriées. Néanmoins, personnellement je proposerais une approche qui n’est que peu abordée ou discutée profondément. 
Sachant dès le début de l’expérience chinoise que le groupe à risque est assez bien défini, il suffirait de protéger et d’isoler uniquement les groupes de personnes à haut risque, à savoir les patients souffrant de maladies chroniques, surtout les multimorbides, les diabétiques, les immunodéficients, ceux souffrant de maladies pulmonaires, cardiovasculaires et rénales chroniques ainsi que les habitants des maisons de repos. Les hospitalisés et le personnel médical devraient, quant à eux, bénéficier de tests Covid systématiques et répétitifs. Avec des mesures hygiéniques et des dépistages élargis de la population, une vie quasi normale serait possible sans risque majeur. La contamination des personnes saines n’exposerait à aucun danger et passerait comme toutes les grippes des dernières décennies. Elle aurait plutôt le précieux avantage de permettre l’acquisition d’une immunité naturelle et gratuite sans vaccin aucun et la disparition plus rapide du Coronavirus. Cela serait possible en Allemagne, en France et dans tous les pays dont les malades chroniques sont enregistrés et suivis par leurs médecins. Les atteindre pour information et sensibilisation sur l’importance de leur protection et confinement serait d’exercice aisé et praticable. Dans tous les endroits sensibles, il suffirait d’introduire, en plus des mesures d’hygiène, les méthodes de prévention comme le fait de mesurer la température. 

Pourquoi cette polémique sur l’utilisation de la chloroquine ? Qui a raison ? Y aurait-il des conflits de méthodologie, d’approche, de connaissances dans  la recherche médicale ? Ou est-ce juste une question de conflit d’intérêts ?
La polémique sur l’apport de la chloroquine ou précisément l’hydrochloroquine dans le traitement du Covid-19 porte sur l’expérience du Professeur Didier Raoult du laboratoire de l’Hôpital de la Timone de Marseille. D’après ses résultats, l’hydrochloroquine, associée à l’azithromycine, aurait un effet favorable chez des patients atteints de Covid-19. Avec le manque d’autres agents efficaces, quelques pays se sont mis à intégrer son protocole de traitement, plus ou moins modifié, dans leur stratégie thérapeutique. La critique à cette approche, aussi bien par des médecins français que par les sociétés nationales d’autres pays et  les sociétés internationales de médecine, concerne le plan d’étude utilisé par le Pr. Raoult. Celui-ci n’obéit pas aux règles de « la Médecine basée sur l’évidence, MBE » (Evidence Based Medicine). Au niveau de la série traitée dans ces expériences, on a renoncé au groupe comparatif de contrôle et à la randomisation des patients, en arguant qu’il s’agissait d’un traitement d’urgence en l’absence d’autres alternatives thérapeutiques. Les critères d’inclusion des patients n’étaient, par ailleurs, pas bien définis. Les résultats obtenus ne peuvent donc être fiables selon la MBE. Surtout ils n’ont jamais démontré d’une façon évidente qu’il y a une réduction significative de la mortalité. La réduction de la charge virale et l’amélioration des symptômes détectées dans l’expérience du Pr. Raoult ne suffisent pas pour affirmer l’efficacité de ce régime thérapeutique. 

Qu’en pensez-vous de la polémique sur la chloroquine entre les scientifiques et les laboratoires accusés sur les réseaux sociaux de travailler pour les grands groupes industriels du médicament ? Cela met-il  à mal l’autorité scientifique et la légitimité de son discours ?
Toute crise ou catastrophe dans notre monde connecté via le web stimule la communication médiatique, des interprétations irrationnelles de l’information et des fake news incontrôlables. Quant aux débats entre les scientifiques et les laboratoires pharmaceutiques, il y a toujours des accusations non justifiées et des critiques bien fondées. Innombrables sont les avancées diagnostiques et thérapeutiques, dont l’humanité en profite, que les chercheurs des laboratoires pharmaceutiques ont pu réaliser. Les entreprises pharmaceutiques sont sans doute aussi soumises à la course de concurrence et de majoration de leur capital comme toutes les autres entreprises de profit, mais elles sont aussi soumises au contrôle des institutions étatiques  au niveau de la qualité de leurs produits. Ces derniers sont soumis à des études cliniques supervisées par des médecins experts et des sociétés savantes internationales qui obéissent aux règles de la « Médecine basée sur l’évidence ». Mais il faut avouer qu’un certain nombre de publications scientifiques sur les produits médicaux sont l’objet de manipulation de l’industrie pharmaceutique.      

Comment voyez-vous  en tant que médecin la situation du Covid-19 au Maroc? Quel avis portez-vous sur la gestion de cette crise sanitaire par les autorités marocaines ? 
Heureusement, la contamination par le Coronarvirus au Maroc est relativement limitée en comparaison avec les pays européens et les Etats-Unis. Les mesures prises tôt dès le 20 mars par les autorités marocaines ont été prudentes, sages et exemplaires. Elles ont certainement contribué à limiter le nombre d'infections et de décès. Il serait souhaitable que toutes les personnes exposées soient testées. Mais cela est difficile en raison des ressources matérielles et humaines limitées, même dans des pays plus développés. Des tests systématiques seraient non seulement nécessaires pour les patients symptomatiques, mais également pour toutes les personnes en quarantaine, les patients et le personnel hospitalier des hôpitaux, au niveau des maisons de repos,  chez les patients multimorbides comme les diabétiques, les immunodéficients, les cardiaques, ainsi que ceux souffrant de maladies pulmonaires et rénales chroniques. De telles mesures protégeant et isolant les groupes à haut risque permettraient même un déconfinement plus rapide pour le reste de la population. 

Paris : Propos recueillis par Youssef Lahlali
Mardi 2 Juin 2020

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1.Posté par Sylvie Bierry-B le 04/06/2020 17:59
Remercions le Professeur MACHRAOUI de toutes les actions qu’il entreprend.

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