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Pourquoi tes mots ne sourient plus ?




Pourquoi tes mots ne sourient plus ?
“Sans Maître, poèmes au-delà des poèmes “
(Hugues Facorat éditions) de Soumia Mejtia est un ouvrage
poignant. Les sensations fracassent les mots,
semblables à ces vagues d’une mer
en furie qui se brisent sur les rochers,
sous un ciel noir. Un livre à découvrir !



D’emblée le ton est donné. Les mots de Soumia Mejtia ont cessé de sourire. L’émotion est sublime dans sa chute, dans la violence du fracas, dans la désolation : « Très tôt séduite par le mot, il m’offre cette jouissance qui avoisine de plus près la folie ». Le premier poème est consacré à la tragédie grecque, qui jalonne l’œuvre comme un fil rouge défilant dans le labyrinthe du Minotaure. Ce n’est pas un hasard. Dès le début, nous avons été conquis par l’atmosphère poétique : « De son beau-fils fut-elle éprise, Phèdre fut piégée. Son ardeur houleuse soutient en elle le germe de la mort ». L’amour ressemble à cette ampoule nue pendant d’un plafond sale, sur laquelle se brulent les papillons de nuit.
L’amour est une rose pleine d’épines qui font couler le sang : « A sa folie cruelle, attendant le souffle extrême, d’un cœur lassé de souffrir pour ce bourreau suprême ». La souffrance est bien là, dans toutes ces formes : théâtrale, spirituelle, existentielle. Rien ne peut nous sauver sinon la fuite dans les mots, l’extériorisation de ces émotions violentes sur une feuille de papier blanche, maculée d’une bile sanguinolente (ne dis-tu pas dans tes poèmes que ton clavier est couvert de sang ?). Je t’avais promis de ne pas te laisser indifférente. Comme tu le rappelles dans « L’entaille du passé », la vie n’est pas belle sous sa forme crue qui frappe les humains de tous les maux. Je fais partie néanmoins de ces « fortunés » qui peuvent en rire car j’aime le monde des arts qui sait si bien ré-enchanter nos âmes. J’espère que mes mots sauront faire sourire les tiens, à un avenir que je te souhaite radieux.
Dans un monde standardisé, où les œuvres littéraires  reconnues socialement comme étant «de qualité» et vendues à des milliers d’exemplaires sont socialement construites par les logiques marketing de la culture, il faut parler de ces écrivains invisibilisés médiatiquement parce qu’ils n’ont pas les réseaux de communication permettant à la beauté de leurs mots d’exister. C’est ce que permettra, je l’espère, le Salon international de l’édition et du livre de Casablanca ; et j’en profite pour adresser un clin d’œil amical au poète Abdelhadi Saïd. Cette envie de briser le silence, d’entendre enfin l’essentiel, fait écho à ton poème « Le pardon » : « Des années s’entassent, l’homme dans sa folie. Marchant seul ; croyant retrouver la vie. Quand il s’entend gémir, serrant ses dents. Il crie des noms sans que personne ne l’entende ». Tes poèmes dialoguent avec Baudelaire mais aussi avec Virginia Woolf écrivant que les émotions les plus intenses de la vie n’étaient pas communicables et que cette incommunicabilité était constitutive du tragique de l’existence. Tes mots essaient de rendre compte de l’insoutenable vulnérabilité de la vie, de la fragilité des cœurs qui battent et non d’une quelconque éternité qui n’existe pas. Tout est ici bas, maintenant, comme l’évoque le poème « Je meurs à l’automne » : « Saison émondeuse de vieux arbres malades, où les fleurs se ruinent et le sol s’habille de lambeaux topazes. Ainsi s’accomplit la genèse avec un ciel pâle et hâlé. Dans ma solitude nue, je trompais dans de froides ténèbres. J’ai eu peur de dormir, j’ai eu peur que mes yeux désertent
le matin ».
L’écrivaine Maï-Do Hamisultane apprécierait cet ouvrage post-poétique, qui s’inscrit dans le ton adopté par Abdelkébir Khatibi, notamment dans son livre sur l’aimance. Tu as raison, Soumia Mejtia, nous sommes dans « l’âge des délires », où l’on sait encore rêver, mais où l’on ne sait plus vivre, et où même les gaités sont tristes : « J’ai vu l’obscurité dans les yeux du soleil, c’était le signe de mon infortune et l’envol de mon bonheur que je n’ai su dompter ». La poétesse se nourrit de ses larmes et crée le sublime.
A l’instar de Nietzsche, que l’on retrouve chez Khatibi, elle en a fini avec les émotions basses de son humanité. Comme tu l’indiques dans « J’ose sans trouver le nom » et dans « Rêverie au contact du sable », la poésie fait de nous des surhumains, restituant à l’inhumanité ses lettres de noblesse et nous immergeant dans cet « ailleurs » si beau, si pur.
Les plus beaux paradis sont ceux que l’on s’invente soi-même, écrit Mathieu Lindon. C’est ce que j’ai ressenti en refermant le livre dans le brouhaha du Megamall de Rabat, après t’avoir lu attentivement en dégustant des huitres de Dakhla et en regardant toutes ces vies belles et fragiles autour de moi.

Jean Zaganiaris, EGE Rabat, Cercle de littérature contemporaine.
Mardi 6 Février 2018

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