Libération

Pas de prix miracle à la pompe : Trêve ou pas

L’augmentation des prix est toujours lancinante La baisse, quand baisse il y a, est toujours insignifiante


Rachid Meftah
Jeudi 9 Avril 2026

Pas de prix miracle à la pompe : Trêve ou pas
La chute immédiate et spectaculaire des prix du brut sur les marchés mondiaux, consécutive à l’annonce d’un cessez-le feu entre Washington et Téhéran rouvre un débat lancinant au Maroc, à savoir : la baisse internationale se répercutera-t-elle sur le consommateur ou s’évaporera-t-elle comme à l’accoutumée dans les marges des importateurs et autres  distributeurs ?
 
Ce mercredi 8 avril 2026 restera, en tout état de cause, une date marquante dans l’histoire récente des marchés pétroliers. C’est qu’à l’annonce par le président américain, Donald Trump, d’un accord provisoire avec l’Iran suspendant les frappes militaires pendant deux semaines, les marchés pétroliers mondiaux ont connu une importante chute du prix du baril de pétrole (Le baril de Brent a reculé de près de 15% pour s’établir autour de 93 dollars, et ce vers 8 heures (GMT)).
Auparavant, pour faire pression sur Washington, Téhéran avait orchestré la quasi-paralysie du détroit d’Ormuz, par où transite habituellement près de 20% de la production mondiale de pétrole et de gaz naturel liquéfié. D’ailleurs, le cessez-le-feu contracté par les deux belligérants prévoit que les Etats-Unis d’Amérique interrompent les attaques sur l’Iran pendant deux semaines et qu’en retour, Téhéran rouvre ce passage maritime, par ailleurs stratégique.
Le baril de Brent s’établissait mercredi matin bien en deçà des pics des dernières semaines lorsqu’il avait atteint 110 dollars Toutefois, les traders demeurent prudents tant que la trêve n’aura pas fait ses preuves.
Cette détente est réelle mais reste fragile. Un spécialiste des matières premières, se voulant prudent, indique que quand bien même les prix continuent de baisser, un retour à 80 dollars le baril semble être un plancher probable, alors qu’ils se situaient aux alentours de 60 dollars avant la guerre. Ainsi, en toute évidence, la crise a laissé des cicatrices durables sur les marchés.
 
Pour saisir les enjeux marocains dans ce contexte, l’on doit rappeler la séquence des dernières semaines. A compter du 16 mars 2026, les prix à la pompe au Maroc avaient enregistré une augmentation bien marquée, avec un bond de 2 dirhams pour le gasoil et de 1,44 dirham pour l’essence, dans sillage, bien entendu, des tensions géopolitiques au Moyen-Orient. Par la suite, une nouvelle hausse est intervenue le 1er avril 2026 : le prix du super sans plomb a encore progressé de 1,57 dirham par litre, tandis que celui du gasoil a augmenté de 1,70 dirham.
Ainsi, le cumul est bien saisissant. Les hausses cumulées se sont élevées à 3,6 dirhams par litre entre la mi-mars et le début d’avril 2026. De tels niveaux ont lourdement pesé sur le quotidien des ménages, l’activité des transporteurs et la totalité de la chaîne économique.
 
C’est à cet égard que le débat se révèle brûlant. Le ministère de la Transition énergétique a assuré un suivi quotidien des stocks, précisant que le stock national de matières premières pétrolières est bien suffisant pour couvrir les besoins du marché intérieur pendant une période de 30 jours. A cet effet, un appel à la responsabilité a été lancé aux acteurs du secteur, avec pour objectif d’éviter toute pratique spéculative.
Néannoins, en dépit de toutes ces assurances officielles, des voix expertes ont pointé des anomalies préoccupantes. A ce propos, l’expert en énergie Amine Bennouna soutient que les hausses cumulées entre mi-mars et début avril ont été appliquées plus rapidement que ne le justifiaient les cours internationaux et le niveau des stocks disponibles au Maroc. Il affirme, dans ce sillage, que les distributeurs s’appliquent par le principe de FIFO (premier entré, premier sorti) en période de hausse, ce qui leur permettrait de répercuter rapidement des tensions encore non intégrées dans leurs stocks.  L’expert va jusqu’à relever que les distributeurs ont augmenté leur prix du même montant, ce qui, selon lui, ne s’explique pas autrement que par une concertation implicite.
Dans cette même veine, cette lecture est corroborée par une analyse institutionnelle. Le Conseil de la concurrence a relevé des distorsions dans la transmission des prix : pour le gasoil, les cotisations internationales ont progressé de 2,92 dirhams par litre alors que les prix à la pompe n’ont augmenté que de 2,03 dirhams, soit un taux de répercussion évalué à 69,5%. Toutefois, le Conseil a relevé des écarts de pratiques tarifaires atteignant près de 0,20 dirham par litre entre distributeurs, révélant une transmission différenciée selon les opérateurs.
 
C’est désormais la question que se posent les automobilistes marocains. La réponse ne sera, hélas, ni immédiate ni mécanique.
En effet, il s’agit d’abord d’une contrainte structurelle, à savoir que les stations-services vendent du carburant acheté et payé à un coût plus élevé, ce qui retarde la transmission de toute baisse des prix…
Là-dessus, se pose une contrainte de calendrier : le système de révision bimensuelle signifie que la prochaine révision n’interviendra qu’à la mi-avril, et tant que les cours se maintiennent à ces niveaux, ce qui est loin d’être garanti. De ce fait, la détente des marchés ne devrait se traduire à la pompe qu’au fil des prochaines révisions tarifaires.
Par ailleurs, on relève une contrainte de fond : les écarts de prix entre les différentes compagnies compliquent bien la lecture du marché, rendant toute anticipation chiffrée hasardeuse et loin d’être objective.
 
La question centrale qui se pose par cette crise est bien celle relative à l’architecture régulatrice du marché des hydrocarbures, car depuis la libéralisation de 2015, l’Etat n’intervient plus dans la fixation des prix. Il ne fait qu’observer, publie des données et peut, dans le meilleur des cas, appeler à la modération. De ce fait, depuis la libéralisation des prix des carburants, les distributeurs disposent d’une marge de manœuvre importante dans la fixation des tarifs…
Par ailleurs, des voix s’élèvent pour réclamer un rééquilibrage. A cet égard, la Fédération nationale des associations du consommateur (FNAC) a alerté que le consommateur marocain ne saurait être la variable d’ajustement de la volatilité pétrolière mondiale. Pour sa part, la CDT a réclamé une remise en cause partielle de la libéralisation…
 
Somme toute, si la crise du détroit d’Ormuz a bien servi de révélateur, c’est en fait de l’asymétrie criante qui caractérise le marché marocain des carburants. Alors que les hausses s’appliquent sans délai, les baisses, quant à elles, arrivent tardivement par tranches et sous conditions. Le véritable test de la maturité de ce secteur vital sera, par conséquent, la vitesse à laquelle la chute du prix du baril de ce 8 avril se traduira en centimes économisés à la pompe par le chauffeur de taxi de Derb Sultan, le routier de Fès-Meknès ou le ménage de Sidi Bernoussi.
C’est à cette aune – et non aux seuls communiqués ministériels- que se mesurera la véritable et réelle efficacité des mécanismes de contrôle censés protéger le pouvoir d’achat des Marocains.

Rachid Meftah
  

 
  
 
 
 
 


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