Normal avec une CAF faisant dans le ridicule

Pourquoi nom de Dieu le football africain tarde-t-il à prendre son élan ?


Mehdi Ouassat
Jeudi 29 Janvier 2026

Sentence synonyme de clémence pour Pape Thiaw, entraîneur de l’irrespect et de la sédition

Normal avec une CAF faisant dans le ridicule
Le verdict rendu par le Jury disciplinaire de la Confédération africaine de football (CAF) à la suite des événements survenus lors de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations n’entache pas seulement cette rencontre ; il engage et fragilise durablement la crédibilité même de l’institution continentale. Ce n’est pas seulement une décision injuste. Ce n’est pas uniquement un verdict déséquilibré. C’est un acte institutionnel lourd de conséquences, un renoncement assumé à l’autorité du droit et une capitulation face à l’indiscipline la plus grave que le football puisse connaître : le retrait délibéré d’une équipe de la pelouse.

Car il faut le rappeler avec force, sans détours et sans précautions oratoires inutiles. Il n’existe pas, dans le football, de faute plus grave que celle de quitter volontairement le terrain. Aucun geste d’humeur, aucune contestation, aucune provocation ne saurait être comparée à cet acte fondateur du désordre. Quitter la pelouse, c’est suspendre l’ordre sportif. C’est faire pression sur l’arbitre. C’est prendre en otage l’adversaire et les supporters.

C’est piétiner le règlement. C’est transformer un match en rapport de force. Et c’est précisément ce qui s’est produit lors de cette finale, sous les yeux du monde entier, et notamment sous ceux de Gianni Infantino. Pourtant, face à ce qui constitue un crime sportif majeur, la CAF a choisi de détourner le regard. Elle a choisi de faire dans le ridicule.
 
Prisonnière de ses calculs, la CAF incapable d’imposer son autorité
 
La finale de la CAN 2025 aurait dû rester dans l’histoire comme un sommet du football africain. Elle restera comme l’une de ses pages les plus sombres. Des joueurs quittant le terrain. Un match interrompu. Des tribunes sous tension. Une atmosphère de chaos diffusée en mondovision. Ce qui aurait dû appeler une réaction ferme, exemplaire et pédagogique de l’instance continentale a débouché sur une décision molle, contradictoire et dangereusement complaisante.

Le verdict était attendu comme un acte de réparation morale. Il devait rétablir une hiérarchie claire des responsabilités. Il devait rappeler que le règlement n’est pas un texte décoratif mais une norme contraignante. Il devait protéger l’avenir des compétitions africaines. Or il n’a fait que révéler une CAF prisonnière de calculs, hésitante à appliquer ses propres règles et incapable d’assumer les implications de ses textes.

Les sanctions infligées à la partie sénégalaise illustrent cette fuite en avant. Certes, des amendes ont été prononcées. Certes, des suspensions ont été décidées. Mais à aucun moment la CAF n’a osé qualifier juridiquement l’acte central. A aucun moment elle n’a appliqué les dispositions claires et sans ambiguïté qui prévoient le forfait en cas de retrait non autorisé d’une équipe. Le refus de reprendre le jeu est resté dans une zone grise, volontairement entretenue, comme si le fait de nommer la faute revenait à reconnaître l’ampleur de l’échec institutionnel.
 
Récompenser l’arrogance, encourager les dérives antisportives
 
En droit du sport, cette approche est une aberration. Le droit disciplinaire repose sur un principe fondamental, celui de la proportionnalité. La sanction doit être à la hauteur de la gravité des faits, de leurs conséquences et de l’intention de leurs auteurs. Or ici, la CAF a inversé l’échelle des fautes. Elle a frappé fort sur les comportements périphériques, les gestes secondaires, les débordements collatéraux. Et elle a effleuré à peine l’acte qui a fait basculer la finale dans le chaos.

Le sélectionneur sénégalais, Pape Thiaw écope d’une amende de 100.000 dollars pour avoir incité ses joueurs à quitter la pelouse, un acte d’une gravité extrême. Dans le même temps, le milieu de terrain marocain, Ismaël Saibari se voit infliger une sanction financière identique pour un geste anodin, le jet d’une serviette. Ce parallélisme ridicule révèle l’incohérence profonde du verdict, qui finit par récompenser l’arrogance, banaliser la transgression des lois du jeu et légitimer des comportements foncièrement antisportifs.

Sinon, comment justifier qu’un appel à quitter le terrain, acte de rupture par excellence, soit sanctionné de manière comparable à un geste d’agacement ? Comment expliquer que l’arrêt d’un match, événement rarissime et gravissime, n’entraîne pas l’application des sanctions les plus lourdes prévues par le règlement ? Comment accepter qu’un précédent aussi dangereux soit traité comme un simple incident disciplinaire parmi d’autres ? Comment justifier que des joueurs marocains aient été condamnés sans audition, quand leurs homologues sénégalais ont bénéficié d’une procédure complète ?
Là encore, le contraste avec le traitement réservé au Maroc est saisissant. Pays organisateur, garant logistique de la compétition, partie directement pénalisée par l’interruption du match, le Royaume se retrouve pourtant sous le feu d’une sévérité excessive. Sanctions individuelles lourdes, amendes cumulatives, responsabilité élargie à des faits périphériques, parfois difficilement maîtrisables dans un contexte déjà explosif. La logique semble moins juridique que comptable, comme si l’instance disciplinaire avait cherché à produire un équilibre artificiel, au détriment de la vérité des faits. Or elle n’a fait qu’installer un malaise profond, en donnant le sentiment d’une justice hésitante, déséquilibrée et, surtout, politiquement calculée.
 
Une décision dictée non par le droit, mais par la peur
 
Ce déséquilibre alimente un soupçon que la CAF aurait tout intérêt à dissiper, mais qu’elle entretient par son silence. Celui d’une décision dictée non par le droit, mais par la peur. Peur des répercussions politiques. Peur d’assumer une décision lourde contre une fédération majeure. Peur de créer des tensions là où il aurait fallu affirmer une autorité.

Mais au-delà du cas marocain, c’est l’avenir du football africain qui est en jeu. Car cette affaire met à nu une contradiction profonde au sein de la CAF. D’un côté, elle affirme vouloir professionnaliser ses compétitions, renforcer leur crédibilité et protéger leur intégrité. De l’autre, elle valide implicitement un comportement qui menace le cœur même du jeu. En normalisant, de facto, le retrait d’une équipe comme une option acceptable, négociable, presque excusable, la CAF ouvre une brèche dangereuse. Désormais, chaque sélection, chaque équipe, saura qu’il est possible de quitter le terrain, de faire pression, de suspendre un match, puis de négocier son retour, sans risquer la sanction ultime prévue par les textes. Le chaos est élevé au rang d’outil tactique et la règle perd sa force dissuasive.

Plus troublant encore, la FRMF a vu sa réclamation rejetée sans véritable motivation publique, alors même qu’elle s’appuyait sur des articles clairs du règlement relatifs au forfait, notamment les articles 82 et 84 du Règlement de la Coupe d'Afrique des Nations. Aucun débat contradictoire exposé. Aucune pédagogie juridique. Aucun effort de transparence. Le silence comme réponse, là où le droit exige des explications.
 
Un verdict qui démonte le mythe
 
L’ironie de l’histoire est cruelle. Depuis des années, certains agitent la rumeur d’une prétendue influence marocaine au sein des instances africaines. Or ce verdict vient enterrer définitivement cette fable. Si une telle mainmise existait, comment expliquer que le Maroc, absent du palmarès continental depuis près d’un demi-siècle, se voie infliger des sanctions sévères, pendant que des comportements autrement plus destructeurs pour l’intégrité de la compétition sont traités avec une indulgence déconcertante ?

En tout cas, le verdict du Jury disciplinaire n’est rendu qu’en première instance. Le Maroc dispose encore de voies de recours. Il pourra faire appel. Il pourra, si nécessaire, porter l’affaire devant le Tribunal arbitral du sport (TAS). Mais le mal est déjà fait. Car au-delà des procédures à venir, la CAF a créé un précédent. Et dans le football, les précédents pèsent souvent plus lourd que les règlements eux-mêmes.

Mehdi Ouassat


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