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Ne te réveille pas. Pas déjà…




Nous avons découvert l’ouvrage de Carol Fives à la médiathèque de l’Institut français de Marrakech, juste avant l’une de nos interventions. Ce jour-là, la pluie tombait fort sur la ville ocre, le vent soufflait dans les arbres, et mes yeux s’engouffraient dans ces quelques mots du titre… «Tenir jusqu’à l’aube». Qu’est-ce que l’on pouvait bien trouver dans ce roman ? Qu’est-ce que cela signifie de « tenir jusqu’à l’aube » ? En lisant l’ouvrage de Carole Fives dans l’avion nous ramenant à Rabat, après avoir fait sa connaissance lors du Salon du livre de Paris, nous avons compris. Et nous avons également beaucoup aimé.
Le personnage principal est une jeune mère célibataire – une « solo » comme on les appelle sur le Net – qui élève son fils de deux ans. Son concubin a quitté le domicile conjugal sans prévenir. On ne connaît ni la raison de son départ, ni qui il est vraiment. Sa présence dans le roman n’est qu’une ombre spectrale, reflétant l’absence d’un père que l’enfant réclame de temps en temps avec insistance. Désormais, elle vit seule dans cet appartement minuscule situé dans un quartier chic de Lyon. C’est elle qui, avec l’activité incertaine et précaire du free lance, doit payer les factures, faire les courses, s’occuper de son fils, l’emmener au médecin et lui donner le biberon, se lever la nuit lorsqu’il la réclame.
Elle vit avec cet enfant, pour lequel elle éprouve la plus grande affection, mais elle a également le sentiment de ne plus s’appartenir, d’avoir du temps pour elle. La maternité est pesante, parfois vécue comme une aliénation. Même son propre corps ne lui appartient plus, elle doit changer sa démarche lorsqu’elle porte l’enfant. C’est en sortant seule, un soir, tandis que son fils dort paisiblement, qu’elle découvre le bonheur de respirer un peu d’air pur, retrouver le pas rapide qui est le sien, rencontrer des gens dans la rue. Cela ne dure que quelques minutes, juste histoire de se faire plaisir. Le lendemain, l’enfer quotidien, les contraintes de son existence fragile reviennent à la charge. Comme la chèvre de Monsieur Seguin, citée dans le roman, elle a goûté un peu à la liberté et ne rêve plus que d’autres circonstances où elle pourra de nouveau se détacher de sa corde afin de gambader dans la prairie, même si le loup n’est jamais loin.
« Tenir jusqu’à l’aube » parle de la précarité de nos sociétés libérales, irréversiblement – mais jusqu’à quand ? - engagées dans la désacralisation de la vie humaine des populations gouvernées. Cette désacralisation, ce non-respect de la sacralité des vies humaines dans les processus de gestion et de régulation de l’action publique, impacte en retour sur les institutions que fréquente la maman. Son pédiatre ressemble à un businessman plus qu’à un médecin, les milieux professionnels ne sont que des lieux où l’on y va pour faire du fric, beaucoup de fric, en attendant d’être dégagé, et non pour s’y investir avec la passion du travail, voire avec une quelconque éthique. Même la crèche, l’école, la maternelle, sont décrits comme des lieux répressifs, où le peu de contact que l’on avec ceux qui y travaillent est sur le mode du rappel à l’ordre. Le petit doit être à l’heure, la maman aussi doit respecter la ponctualité quand elle vient chercher son fils. Rien ne se passe en dehors de cela dans les milieux pédagogiques, pas de dessins, de jeux, de paroles chaleureuses d’une maîtresse bienveillante. Non. Le monde est désormais devenu froid, glacé, impersonnel, sans âme. Les seules conversations ont lieu sur Internet, au sein des forums où trainent les mamans célibataires, les « solos », qui partagent leurs expériences parfois sordides et se disputent la légitimité des normes sociales parallèles qu’elles tentent d’imposer sur la Toile.
Le monde réel est un monde triste, un monde précaire, où il faut aller chercher des aides sociales, se justifier, « formuler » sans cesse « le chaos » qui règne dans sa vie, subir les « interrogatoires » des services sociaux. La souffrance morale est devenue une sorte de maladie mentale. Bientôt, peut-être vivrons-nous dans un monde où manifester pour demander des droits sociaux sera perçu par les pouvoirs publics comme un acte terroriste, sanctionné pénalement. Les seuls moments de répit pour cette femme dont on ne connaît ni le nom, ni les origines sociales, qui pourrait être française, grecque ou marocaine, sont lorsque son fils dort et qu’elle en profite pour sortir dehors en le laissant seul. Elle a conscience que ce n’est pas bien. Elle l’a même vu sur les forums de discussion de la Toile. Les virulentes réactions des autres mères s’en prenant à une femme envisageant d’aller faire du jogging en laissant seul son nourrisson avait retenu son attention. Mais c’est plus fort qu’elle. Le besoin de sortir, d’être libre, comme la chèvre de Monsieur Seguin, ne la quitte pas. Elle n’a pas les moyens de payer une baby-sitter. Lorsque l’enfant dort, la nuit, elle se détache de sa corde, de cette figure de « la bonne mère », « cette créature qu’elle avait créée de toutes pièces », et part « se perdre, se cogner aux murs de la ville, à ses aspérités».Elle devient quelqu’un d’autre.
Sans que cela soit non plus Docteur Jekyll et Mister Hyde. La nuit, elle ne prend pas des trains, elle ne ment pas, non juste, elle marche, elle boit une bière en parlant avec les tagueurs, elle respire. Oui, voilà, elle respire, elle respire un peu avant de rentrer se coucher. Comme tout équilibre, celui-là est fragile. Surtout quand on tire de plus en plus fort sur une corde qui ne casse pas forcément là où l’on s’y attend…

 * Cercle de Littérature Contemporaine

Par Jean Zaganiaris *
Mardi 2 Avril 2019

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