Mykhaïlo Fedorov, le chantre ukrainien de la guerre technologique


Libé
Mardi 17 Mars 2026

Mykhaïlo Fedorov, le chantre ukrainien de la guerre technologique
Jeune, détendu, féru de technologie: Mykhaïlo Fedorov tranche d'emblée avec ses prédécesseurs à la tête du ministère ukrainien de la Défense. C'est à lui que revient la tâche d'insuffler une énergie nouvelle dans la machine de guerre de Kiev, après quatre ans d'invasion russe.

Nommé en janvier, cet homme de 35 ans aux cheveux courts poivre et sel est le plus jeune ministre de la Défense que l'Ukraine ait jamais connu.
L'homme, dont les mots préférés semblent être "rapidité", "efficacité" et "données", a pour mission de moderniser l'armée ukrainienne, qui tient tête à la Russie après quatre ans d'invasion mais dont les problèmes systémiques s'accumulent.

Reculs sur le front, manque de défense antiaériennes, problèmes de recrutement, bureaucratie monstrueuse, lassitude généralisée... La liste des maux est longue.
"Nous allons transformer la guerre en une plateforme de données", assure Mykhaïlo Fedorov, en marchant sur scène, micro et télécommande à la main dans un style rappelant les "TED Talk", lors d'une récente rencontre avec des journalistes, ponctuée de plaisanteries.
"Nous allons rassembler toutes les données et voir ce qui fonctionne. Tout ce qui fonctionne bien sera conservé", résume-t-il.

M. Fedorov a passé une grande partie de la guerre à promouvoir les technologies de pointe, et notamment les drones, afin de pallier les pénuries de soldats, d'argent et de munitions.
Il a entamé sa carrière dans le marketing numérique et ses premières fonctions au sein du gouvernement consistaient à révolutionner les services en ligne destinés aux citoyens.
L'invasion russe, qui a vu sa ville natale dans la région méridionale de Zaporijjia occupée, n'a fait que renforcer sa foi dans la technologie.
 
Moteur de l'innovation

"C'était le moment de vérité. Quand quelqu'un attaque votre pays, vous faites tout ce qui est en votre pouvoir de manière asymétrique", raconte son conseiller de l'époque, Anton Melnyk, pour résumer la philosophie du jeune ministre.

Son ministère de la Transformation numérique s'était par exemple tourné vers les réseaux sociaux pour interpeller les entreprises occidentales qui continuaient à travailler en Russie, les incitant à rompre leurs liens avec ce pays.

C'est lui qui avait contacté le milliardaire Elon Musk pour obtenir une connexion satellite Starlink pour les troupes ukrainiennes, aujourd'hui un élément crucial de leur organisation militaire.
Il a été l'un des premiers avocats de l'utilisation croissante des drones, devenus incontournables sur le front.

Le militant Serguiï Sternenko, connu pour ses efforts de collecte de fonds pour l'armée, avait publié en 2023 une vidéo à l'intention de ses deux millions d'abonnés dans laquelle il suppliait le gouvernement de ne pas prendre de retard sur la Russie en matière de drones.
"Mykhaïlo a vraiment été le premier à m'appeler, littéralement une heure ou deux après", se souvient auprès de l'AFP le jeune homme, devenu un conseiller de M. Fedorov.

"Il était le moteur de l'innovation, notamment de l'utilisation des drones dans l'armée ukrainienne, même lorsque les commandants des forces armées ukrainiennes eux-mêmes n'en voulaient pas vraiment", ajoute M. Sternenko.
 
Déjouer le système

L'un des projets phares - et controversés - du ministre était un système de points attribués pour chaque soldat russe tué ou équipement détruit, conçu pour récompenser les unités militaires jugées comme étant les plus efficaces.

Désormais au ministère de la Défense, il est déterminé à développer cette approche.
L'une de ses premières initiatives vise à réaliser un audit des pertes sur le champ de bataille et à classer les commandants en fonction pour lutter contre l'explosion des désertions et l'impopularité de la mobilisation.

Le ministre compte déjà des partisans parmi les alliés de Kiev. Un diplomate de l'Otan l'a qualifié auprès de l'AFP de "compétent, réaliste, très bien informé et tourné vers l'avenir".
Il lui reste cependant à convaincre les hauts gradés de l'armée, toujours marqués par une rigidité de l'époque soviétique. Une tâche particulièrement ardue pour quelqu'un qui n'a jamais servi.

"Beaucoup dépend du commandement militaire", admet son conseiller Sternenko, tout en assurant que "Mykhaïlo a une vision sur la manière de déjouer le système".
Solomia Bobrovska, une députée et membre de la commission parlementaire de défense, juge ses projets comme "très ambitieux et très prometteurs" mais nuance.
"La présentation est une chose, la réalité en sera une autre", souligne-t-elle auprès de l'AFP.
Sur le front Est, le sergent ukrainien Serguiï, 52 ans, n'a pas encore vraiment senti de changement.

A part les Starlink, les grands projets du nouveau ministre "restent pour l'instant purement théoriques", observe-t-il.


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