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Merieme Addou, réalisatrice “Des histoires humaines qui ne manquent pas d'éléments cinématographiques ”


Libé
Dimanche 19 Décembre 2021

Merieme Addou
Merieme Addou
Libé : Quand est-ce que l'idée de réaliser votre documentaire a-t-elle germé dans votre esprit?
Merieme Addou : A partir de 2014, je réalisais un film institutionnel à l’occasion du 10ème anniversaire du nouveau Code de la famille. Ce jour-là, je tournais une capsule au sujet des divorces en cas de disputes dans le hall du tribunal familial de Tanger. C’est à ce moment-là que j’ai été interpellée par des femmes qui m’ont proposé de me pencher sur le sujet de celles qui ont été abandonnées par leurs maris sans pour autant être répudiées. Leurs récits m’avaient vraiment touchée. Et c’est ainsi que j’ai commencé à faire des recherches sur le sujet.  

C’est une rencontre fortuite qui a fini par vous convaincre de le traiter.
Effectivement. Lorsque j’étais au tribunal de Tanger, j’avais besoin d’une femme en instance de divorce qui accepterait d’être filmée pour les besoins du film institutionel. Par l’entremise du président du tribunal, une des nombreuses femmes présentes a fini par accepter. A la fin du troisième jour de tournage, elle m’a fait une confidence : elle était, elle aussi, une “femme suspendue”. Ce coup du destin m’a vraiment convaincue de traiter le sujet et de le décliner en documentaire de création.

Comment avez-vous réussi le tour de force qui consiste à braquer les projecteurs sur une problématique de société majeure, sans pour autant verser dans le militantisme ?
Je n’ai jamais eu la prétention de réaliser ce film avec pour objectif de faire bouger les choses ou faire avancer la cause des “femmes suspendues”. Si j’ai décidé de réaliser ce documentaire, c’est principalement parce que les histoires de ces femmes m’avaient énormément touchée. Je voulais uniquement raconter leurs histoires sans forcément changer leurs cours. Je voulais que mon film raconte avant tout une histoire axée sur ses protagonistes. Des histoires humaines qui comportaient également un ensemble d'éléments cinématographiques, avec notamment un arc narratif prépondérant. Pour s’en persuader, il suffit de consulter la procédure judiciaire longue et complexe que doivent traverser les “femmes suspendues" pour divorcer. Un véritable parcours du combattant.

Le documentaire est balisé de moments de silence poignants, était-ce une manière de mettre en avant l'omerta qui entoure ce sujet ?
Beaucoup de personnes pensent que le documentaire est un miroir de la réalité. Sans superflux. Mais c’est réducteur. Car visuellement, il y a une recherche approfondie d’éléments qui nous permettent de raconter l’histoire. Une histoire où le symbolisme est très présent d’ailleurs. Par exemple, les nombreux plans de femmes qui regardent par leurs fenêtres.

Pour moi, c’était un élément très important. Et c’était également une manière d'alléger un récit lourd émotionnellement. Une forme de respiration. D’où les moments de silence. Je tenais à avoir ces moments pour contrebalancer les moments où la parole est donnée aux protagonistes. Les moments de silence ouvrent la porte à de multiples interprétations, ce qui rend le public acteur quelque part de l’histoire.

Quel était votre état d'esprit après le décès d'une des protagonistes du documentaire ?
Ce n’est pas uniquement le décès de Latifa qui nous a profondément touchés. En fait, depuis le moment où elle est tombée malade, nous avons tous été bouleversés. On a arrêté le tournage et on ne pensait même plus au documentaire. Toutes les forces de l’équipe étaient dirigées vers Latifa, pour l’aider à se rétablir. Nous avons fait des mains et des pieds. On a tout essayé pour la sauver. Mais en dépit de tous nos efforts, j’avais un mauvais pressentiment. Je craignais vraiment pour sa vie.

Ça a été encore plus dur car son décès était évitable. Elle est morte à cause d’une négligence médicale. Il est inconcevable qu’une personne se fasse opérer du cœur et qu’elle soit renvoyée de l'hôpital le lendemain de l’opération. Et tout ça sans lui donner un traitement médical adéquat. 

Avez-vous pensé à renoncer à poursuivre la production du documentaire après ce drame ?
Non pas le documentaire. Mais son histoire. Oui nous avons pensé à supprimer les passages de Latifa dans le documentaire principalement pour des considérations d’ordre éthique. Car quand je racontais aux gens qu’une des protagonistes de mon documentaire est morte pendant la période du tournage, beaucoup ont vu en cette malheureuse péripétie un avantage. Une occasion de faire le buzz. Mais ces réflexions m’ont particulièrement irritée et attristée. Je n’avais aucune envie de profiter de ce malheur pour que mon documentaire ait du succès.

Pendant que j’étais en pleine réflexion, le cousin de Latifa m’a convaincue de ne pas supprimer son histoire du documentaire. Il m’a convaincu que c’était mon devoir de diffuser son histoire. C’était une sorte de soulagement. Même si je dois vous avouer qu’il a été très difficile pour nous, d’un point de vue émotionnel, d’annoncer la mort de Latifa dans le documentaire. A présent, nous sommes toujours en relation avec sa famille. Et notamment sa mère qui a eu le courage de nous accueillir chez elle après la disparition de sa fille, alors que nous étions extrêmement gênés par la situation. 

Le succès de votre film confirme que les documentaires de création marocains ont le vent en poupe ces derniers temps
C’est sûr que l’on est sur la bonne voie. A mes débuts en 2011, les documentaires de création étaient très rares, contrairement à ces dernières années. Rien qu’en 2021, cinq documentaires de création marocains ont vu le jour. Certes, nous ne sommes qu’au début d’un long chemin à parcourir, mais je suis sûre que nous sommes sur la bonne voie.
Il est aussi vrai que le programme “Des histoires et des hommes”, créé par 2M, concourt grandement au développement des documentaires de création dans le pays. Il offre une opportunité extraordinaire car il est assez unique en son genre, en comparaison à d’autres chaînes du Maghreb et du Moyen-Orient, hors chaînes thématiques. En l'occurrence la liberté de ton et de forme qui est accordée aux réalisateurs, mais aussi la liberté de réaliser un documentaire au-delà de 52 mn. Et qui plus est diffusé en prime time le dimanche soir. Enfin, le programme “Des histoires et des hommes” permet aux réalisateurs qui y participent de profiter d’une certaine légitimité et d’une protection si le sujet traité est houleux ou tabou.

Propos recueillis par C.C

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