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Malgré la peur des attentats, la résilience artistique d’Aziz Hazara, “kid” de Kaboul


En Afghanistan, on ne sait jamais si la personne assise à côté de nous est un kamikaze



“J ’ai parfois l’impression quand je me fais un café qu’il pourrait exploser...”. Même loin de l’Afghanistan en guerre et des attentats suicide, Aziz Hazara, jeune artiste afghan, vit la peur au coeur. Mais la création le tient debout. “En Afghanistan, on ne sait jamais si la personne assise à côté de nous est un kamikaze. Si c’est le cas, en une fraction de seconde tu meurs. Maintenant, la peur est en moi où que je sois”, raconte-t-il en anglais à l’AFP. A 27 ans, en tunique traditionnelle, jean et baskets, celui qui se décrit comme un “kid” de Kaboul, passe un mois en résidence créative à la Fondation Camargo, un havre pour artistes créé par le documentariste américain Jerome Hill à Cassis, près de Marseille (sud-est de la France). C’est ici, face à la Méditerranée, que ce plasticien utilisant calligraphie, photo et vidéo, travaille à ses créations en vue de la Biennale de Sydney en 2020 et de sa première exposition solo en Europe, à la Fondation Tàpies de Barcelone. “J’essaie de documenter ce qui se passe autour de moi à travers mon langage visuel, même si parfois j’ai l’impression que nous sommes devenus insensibles” face à la mort frappant au quotidien. En 2018, 3.804 civils, dont 927 enfants, sont morts en Afghanistan dans des attentats, des combats, des frappes américaines... Certaines des oeuvres d’Aziz Hazara sont déjà visibles à Marseille jusqu’au 1er mars, au Musée des civilisations de la Méditerranée (Mucem) dans une exposition bouleversante consacrée à cette génération d’artistes née de l’éphémère printemps afghan, à la chute des talibans en 2001. Après des années de plomb sans musique, ni cinéma, mais rythmées notamment par des exécutions publiques, “tous ces jeunes se sont sentis pris par une liberté, une audace; tout était possible alors”, raconte Guilda Chahverdi, commissaire de l’exposition au Mucem qui a enseigné le théâtre à l’Université de Kaboul et dirigé l’Institut français dans cette ville entre 2010 et 2013. Les financements internationaux permettent alors à des jeunes de toutes origines sociales de suivre des formations artistiques, spectacles et expositions. Fils d’un négociant en légumes et d’une femme au foyer, Aziz Hazara n’avait a priori aucune raison de s’orienter vers l’art. Mais il s’est passionné pour la calligraphie, puis a bénéficié d’une bourse pour étudier vidéo et photo au Pakistan voisin. Mais la parenthèse de paix dure peu: dès 2005, le pays retombe dans la violence. A partir de 2014, avec le retrait partiel des troupes américaines, les attentats à la bombe se succèdent. La même année, un kamikaze se fait exploser lors d’un spectacle à l’Institut français, faisant trois morts et 20 blessés. “Le public a eu peur d’aller au théâtre, dans des galeries, les artistes se sont trouvés sans lieu, sans financement”, se souvient Mme Chahverdi. Alors les jeunes restés vivre à Kaboul comme Aziz se débrouillent. “On se rencontre dans des cafés, on part dans les montagnes. Je m’y sens plus libre. Des minuscules organisations nous trouvent un coin pour exposer”, raconte-t-il. Dénonçant l’incapacité des responsables afghans et internationaux à enrayer la violence, il a créé un “mur des condamnations” constitué de calligraphies découpées dans du papier blanc. Elles reprennent les condamnations répétitives et inefficaces lancées après chaque attaque. Aziz a aussi brûlé des mots sur des toiles. Lui, le calligraphe - qui devait transcrire les mots purs de Dieu selon la tradition - a soudain senti que leur sens ne résonnait plus avec le présent. Comme nombre d’artistes afghans contemporains, Aziz fait partie de la minorité chiite hazara, longtemps opprimée. “Ils ont une soif de reconnaissance et d’affirmation et ils ont choisi la voie de la culture”, souligne Guilda Shahverdi. En ce moment, l’artiste afghan dit “faire des recherches sur l’impact des frappes de drones” américaines dans son pays, et la façon dont elles ont “affecté la vie quotidienne des populations vivant dans ces zones” ciblées. “Kaboul est une ville très surveillée, on en voit partout dans le ciel”, ajoute-til. Il juge “intéressante” la manière dont la jeunesse afghane a abordé, voire détourné cette réalité des frappes de drone. “On a vu émerger de nouveaux poèmes évoquant les drones comme celui qui s’intitule +Je te cherche comme un drone, mon amour+”. Le plasticien confie qu’il est “parfois difficile de trouver la force de continuer”, mais “une oeuvre d’art peut faire une différence”, lance-t-il.

Libé
Lundi 23 Décembre 2019

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