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Les migrants, une valeur ajoutée acquise


Le populisme politique escamote une évidence économique. Angela Merkel en sait quelque chose



“On ne veut plus de migrants chez nous » ! Tel est le message adressé en boucle,  ces deux dernières semaines,  par les dirigeants européens populistes, de droite ou d’extrême droite. Tous sont d’accord pour le refoulement des migrants aux frontières, le refus d’entrée aux ports de bateaux chargés de migrants secourus en mer, la création hors UE de Centres de détention pour migrants et la pénalisation des ONG d’aide aux migrants. Ils parlent même d’invasion de l’Europe par les migrants économiques et les demandeurs d’asile.
Pourtant, un nouveau rapport de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) et  de récentes statistiques de l’OIM (Organisation internationale des migrations) démontrent que le flux de migrants vers les pays de l’OCDE est en baisse.  
Intitulé « Les Perspectives des migrations internationales 2018 », ce document précise qu’environ 5 millions d’entrées à caractère permanent ont été enregistrées en 2017, soulignant que c’est la première fois depuis 2011 qu’une baisse aussi significative a été enregistrée. "Cela est dû à la réduction du nombre de réfugiés reconnus en 2017 ", ont précisé les rédacteurs dudit rapport, relevant qu’après deux années de niveaux record, une baisse "significative" des nouvelles demandes d'asile a été enregistrée dans les pays de l'OCDE en 2017, avec 1,23 million de demandes. Au total, 127 millions de personnes nées à l'étranger vivaient dans ces pays en 2017, soit 10% de la population totale.
Des chiffres révélés par l’OIM migrations vont également à l’encontre des déclarations des dirigeants de la droite européenne. Ils indiquent que le nombre de migrants et réfugiés entrés en Europe par la mer pendant les 24 premières semaines de 2018 a atteint 40.073 personnes contre 80.683 à la même époque de l'an dernier, et 215.000 en 2016. Les mêmes statistiques précisent que  les arrivées de la Méditerranée à ce stade en 2018 se situent à moins de la moitié de celle de l'année dernière et à environ 18% du volume de 2016.
L’autre révélation importante du rapport de l’OCDE a trait à la contribution  des migrants à la croissance de la main-d'œuvre dans de nombreux pays de l'OCDE qui en manquaient. « Par exemple, aux Etats-Unis, un tiers de la croissance de la population en 2000-2017 est attribuable à l’accroissement de la population née à l'étranger. Cette proportion est encore plus grande (trois quarts de la croissance démographique) dans la zone UE/ AELE », a indiqué le document. Lequel a démontré, en outre, que dans la plupart des cas, les craintes concernant l'impact des réfugiés sur l'emploi dans les pays de l'OCDE sont tout simplement en contradiction avec les faits.
En effet, les résultats rendus publics mardi dernier par ce rapport suggèrent que l'impact du récent afflux de réfugiés sur le marché du travail sera faible et concentré. « Par exemple, dans l'ensemble de l'Europe, l'afflux de réfugiés en 2015-2016 devrait contribuer à l’accroissement de la population active de 0,3% au plus tard en décembre 2020. Dans certains pays, cet impact devrait même être beaucoup plus important. L’Autriche, l'Allemagne et la Suède enregistreront une augmentation de 0,8%. Comme la recherche d'un emploi prend du temps, l'impact sur la main-d'œuvre des pays d'accueil se matérialisera d'abord par une augmentation du chômage par rapport à l'emploi», a indiqué le rapport.
Au vu de ces statistiques, comment peut-on expliquer les sorties médiatiques et les décisions des dirigeants européens ? S’agit-il d’une surenchère politique ou reflètent-elles de profondes mutations au niveau des sociétés européennes et de leurs opinions publiques ? « C’est les deux à la fois », nous a répondu Mohammed Charef, professeur universitaire expert dans le domaine des migrations et de la mobilité des populations qui situe ce débat sur la migration dans un contexte marqué par l’arrivée au pouvoir de dirigeants de droite qui ont du mal à endosser leurs costumes d’hommes d’Etat.
Il s’agit donc d’hommes qui représentent des courants de la droite dure et anti immigration.  « Dans un contexte de désaffection politique, la question migratoire est davantage présente comme un problème et elle est souvent instrumentalisée pour caresser les opinions publiques dans le sens du poil».
Notre source estime que la réalité de la migration et des flux migratoires est souvent déformée alors que les données statistiques attestent d’une autre réalité occultée dans les discours populistes. « L’Europe a besoin de migrants et de sang neuf vu le vieillissement de la population et la baisse du taux de natalité ».      
Mais il n’y a pas que les statistiques de l’OCDE et de l’OIM qui remettent en cause les thèses anti-migration. Une nouvelle étude macroéconomique publiée dans la revue scientifique américaine « Science » estime que les flux migratoires ont eu un effet positif sur l’économie au cours des trente dernières années en Europe. Plus encore, les demandeurs d’asile ne pèseraient pas sur les finances publiques des pays qui les accueillent. En fait, des économistes français ont révélé, dans ce cadre, que,  sur la période étudiée, le gain en termes de recettes fiscales a été supérieur au coût de la prise en charge, et  que les flux de demandeurs d’asile n’ont pas eu d’effet négatif sur les indicateurs économiques, et qu’ils ont commencé à avoir des effets positifs au bout de trois à cinq ans, lorsqu’une partie des demandeurs ont obtenu l’asile et se sont intégrés dans  la société.
En ce qui concerne le chômage, l’arrivée d’un flux de « migrants permanents » entraîne une baisse de  0,12% la première année et de – 0,03% au bout de cinq ans. Ces flux migratoires ont de nombreux effets indirects qui doivent être pris en considération, estiment les chercheurs. A titre d’exemple, la création d’emplois, même temporaires, liés à l’arrivée des demandeurs d’asile et les recettes indirectes liées à leur présence (démarches administratives, logement, vie quotidienne, etc.).
Pour Mohammed Charef, ce discours positif sur l’apport des migrants n’est pas nouveau mais il a du mal à percer du fait que la question migratoire n’est pas politiquement rentable. Il est même risqué  voire suicidaire d’en défendre le bien-fondé. «L’exemple de la chancelière allemande Angela Merkel est édifiant puisqu’elle a fortement payé son engagement en matière de politique migratoire », nous a-t-il expliqué. Et de conclure : « Aujourd’hui, on parle de ruée voire d’invasion des migrants. Et le migrant est devenu un bouc-émissaire ; notamment dans un contexte de crise économique dont on impute la responsabilité à l’autre, à l’étranger ».

Hassan Bentaleb
Mardi 26 Juin 2018

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