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Les jeux d’argent et de hasard: L’autre pandémie qui n’épargne pas les mineurs


Une question de malchance beaucoup plus que de chance

Les jeux d’argent et de hasard: L’autre pandémie qui n’épargne pas les mineurs
Les paris sportifs et les jeux de hasard font de plus en plus d’adeptes au Maroc. En 2019, plus de 5 millions de Marocains y ont dépensé un peu plus d’un milliard de dirhams, selon des chiffres non officiels. En ligne ou à travers les points de vente, les joueurs, souvent jeunes, parfois mineurs, rêvent de remporter le gros lot, mais la réalité est tout autre.
Le manque de contrôle sur l’accès aux jeux et le matraquage publicitaire sont souvent lourds de conséquences sur la santé et la vie quotidienne des parieurs qui se retrouvent généralement dans des situations de grande détresse. Endettement, dépendance et problèmes sociaux, cette course aux gains génère beaucoup moins de bénéfices qu’il n’y paraît.

Les mineurs, un public particulièrement influençable
La loi interdit formellement les jeux d'argent aux moins de 18 ans. Pourtant, depuis leur avènement et la multiplication des plateformes, les paris sportifs font désormais partie du quotidien de nombreux mineurs. C’est en tout cas ce qu’on a pu constater chez un bon nombre d’adolescents qui associent passion du sport à appât du gain.
En effet, la promesse de gains colossaux et de sensations fortes fait rêver. Mais la frontière entre plaisir et addiction est facilement franchissable puisque l’omniprésence de spots publicitaires et la facilité d’accès mènent dans la plupart des cas à une dépendance au jeu chez les jeunes, un public particulièrement influençable, attentif aux tendances et exposé au risque élevé de développer une conduite addictive.
Plusieurs rapports internationaux décrivent “une nouvelle génération de consommateurs, avides d’émotions et de nouveautés, formés au jeu vidéo et décomplexés dans leur approche du jeu d’argent”. Pour l’attirer, les bookmakers redoublent d’effort et de créativité dans leurs campagnes de publicité.
“Connectez-vous à la victoire ! Parier en ligne”, “Ne laissez rien vous arrêter… Pariez en ligne !”, “Avec Cote & Sport, je suis parti loin. Et toi, où est-ce que tu en es?”, … autant de formules percutantes pour défier les jeunes et titiller leur penchant pour l’appât du gain.
Aujourd'hui, rien de plus facile pour un mineur que d’accéder à des paris sportifs en ligne grâce à son téléphone mobile, ou encore à travers les points de vente. Tous les mineurs approchés par Libé déclarent ne pas avoir trop de difficultés à parier ou à retirer leur gain.
Pourtant à la caisse de chaque détaillant de la Marocaine des jeux et des sports (MDJS), un écriteau rappelle que “les jeux d'argent sont interdits aux mineurs”. Mais pour Aymane, qui soufflera bientôt ses 17 bougies, débourser quelques dirhams pour s'en remettre au hasard est un jeu d'enfant. Nous avons effectué un test avec cet ado auprès de trois points de vente à Casablanca. A chaque fois, il a pu tenter sa chance sans essuyer le moindre refus. Les gérants de ces points de vente n'ont pas hésité une seconde à effectuer les transactions. «Cela ne m'étonne pas du tout, il n'y a aucun contrôle et c’est toujours comme ça», commente le jeune lycéen qui a commencé à parier chez la MDJS dès sa première année de lycée, à l’âge de 15 ans. “On ne m'a jamais demandé de carte d'identité”, assure-t-il
Nous avons réalisé le même test avec son ami Omar qui, lui, fait un peu plus jeune du haut de ses 16 ans et demi. Chez le premier détaillant, il a pu repartir avec un ticket de “Cote & Sport” à 24 dirhams. Chez le second, il n'a eu aucun mal à mettre la main sur une carte à gratter à 10 dirhams.
En effet, la prévention et l’interdiction se limitent aujourd'hui à une phrase, écrite en petits caractères, lors des publicités ou sur les affiches. Les raisons avancées parles patrons des points de ventes sont multiples. Il y a d’abord la réticence à l'idée de passer à côté de quelques ventes, en plus de la peur de contrarier la clientèle. “Et aussi parce qu'avec des centaines de clients par jour, on n'est pas infaillible”, admet le gérant d'un point de vente casablancais. “Les jeunes sont très nombreux et on ne peut pas forcément identifier au premier coup d’œil qui est majeur et qui ne l’est pas”, explique-t-il. 
Pour sa part, Abdelfettah, un quinquagénaire vétran de paris sportifs, souligne qu’il est primordial de mettre en lumière “les effets néfastes que peuvent avoir les paris sportifs sur les mineurs”. “Faisant partie de millions de personnes qui ont passé de longue années de leur vie à s’endetter et à rêver du gros lot sans jamais l’atteindre, dit-il, j’espère sincèrement que les bookmakers évolueront dans leur communication, notamment les spots TV, pour prévenir les mineurs et les jeunes des conséquences fatales des jeux d’argent”. “Il s’agit d’un public facilement influençable et les sociétés de paris le savent très bien”, explique cet informaticien aux cheveux poivre et sel, avant d’ajouter: “Ils cherchent à attirer les jeunes, notamment avec ce qu’on appelle les jeux virtuels, où l’on parie sur des événements sportifs qui opposent des équipes de football virtuelles, modélisées en 3D”. “Ce type de paris s’apparente clairement au monde des jeux vidéo, ça attire une clientèle très jeune, avide d’argent et de gloire”, explique notre interlocuteur. Et de conclure: “Promettre une richesse qui en réalité n’arrive quasiment jamais, c’est dangereux, la promettre à un jeune public, ça l’est encore plus”.
Libé a également essayé de contacter la Marocaine des jeux et des sports pour avoir des explications au sujet de paris sportifs chez les mineurs. Après plusieurs tentatives, le service de communication de la MDJS n’a pas donné suite à nos appels.

Des pubs manipulatrices et aux qualités séductrices très efficaces
La participation croissante de mineurs à ces jeux d’argent, malgré l’interdiction qui leur est faite, s’explique, en grande partie, par la profusion de publicités ciblées aux codes bien étudiés visant implicitement la jeunesse par la mise en scène de références attrayantes pour cette tranche d’âge.
En ligne, à la télévision ou dans les lieux publics, les publicités de paris sportifs, manipulatrices et aux qualités séductrices très efficaces, affectent le quotidien des mineurs qui s’y identifient bien souvent, malgré le fait qu’elles ne leur sont pas formellement destinées.
Ces publicités détournent ainsi l’interdiction qui leur est faite de s’adresser à des mineurs en ciblant un public “jeune” et en jouant avec l’étendue d’interprétation de ce terme. Ils sont en effet courtisés avec tous les codes des cultures urbaines et avec le renfort de rappeurs et de footballeurs. Les promesses sont assez invariables : gains faciles, excitation du jeu, reconnaissance sociale. Les messages réglementaires sont, quant à eux, dérisoires au regard du discours délivré.
Certaines études britanniques ont même conclu qu’une interdiction générale de la publicité en faveur des jeux d’argent et de hasard est l’unique option permettant la protection des mineurs. Elle permettrait en outre de limiter l’exposition aux jeux d’argent des majeurs, eux aussi concernés par les effets néfastes de cette pratique. De nombreux pays, dont l’Espagne et l’Italie, ont déjà franchi le premier pas en interdisant les publicités de paris sportifs sur les réseaux sociaux.
Docteur H.Z, psychiatre addictologue exerçant à Casablanca, nous explique que “l’omniprésence des spots publicitaires a une réelle influence sur les jeunes et banalise l’acte de jouer”. “Ils leur donnent l’illusion qu’ils peuvent sortir par le jeu d’un milieu où ils cumulent les obstacles”, souligne-t-il. Et de préciser: “Plus grave encore, ils mettent en scène des profils qui sortiraient de situations de difficultés personnelles, professionnelles, sociales ou psychologiques grâce au jeu et laissent supposer que l’on peut gagner sa vie grâce au jeu”. Autant de pratiques que ce spécialiste juge “néfastes”. 

L’appel du jeu, toujours plus fort
Dans le jeu pathologique ou en anglais« pathological gambling »(tel qu’il est décrit dans les Classifications Internationales des Maladies(CIM) de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ou de celles de l’American Psychiatric Association (DSM)), les joueurs pathologiques souffrent d’un besoin irrésistible de jouer. Ce besoin n’a rien de raisonnable. Rapidement, c’est autour de lui que s’organise la vie quotidienne. Les pertes d’argent doivent être compensées par de nouveaux paris. Pour cela, les joueurs dits pathologiques ne vont pas hésiter à annuler, déplacer, retarder ou simplement rater sans donner la moindre explication des rendez-vous professionnels ou personnels quel que soit leur importance. L’appel du jeu est toujours plus fort.
Et les joueurs compulsifs sont en effet prêts à tout pour masquer leur addiction. Ils peuvent mentir ou trahir. Certains finissent par tout perdre avec le jeu. Leur argent, leur famille, leurs amis, leur travail. Le joueur abusif accepte mal de perdre. Il pense que jouer plus est le seul moyen de récupérer l’argent perdu. Il va perdre le contrôle de sa vie.
Dans la majorité des cas, c’est l’entourage qui va identifier la conduite addictive d’un proche. Pour les mineurs, les parents ont donc un rôle essentiel à jouer: celui d’être vigilant. “Le dialogue est la base d’une relation constructive avec son enfant. Face aux paris sportifs, ne pas laisser l’adolescent livré à lui-même et échanger régulièrement avec lui sans dramatiser, ni banaliser, sur la réalité des gains pour les joueurs, peut être le gage d’une prise de conscience pour lui”, explique Dr H.Z. Et d’ajouter: “Les paris sportifs ont en effet un pouvoir hautement addictif et les mineurs constituent une population vulnérable. ça leur tourne vite la tête, en particulier à un âge où l'on se croit invincible. Certains adolescents sont emportés dans une dérive de toute-puissance mégalomaniaque, qui s'avère complexe à enrayer”. Si l'on est loin de l'ampleur des problèmes rencontrés avec l'alcool, la drogue et les cyberdépendances aux écrans, l'addiction aux paris sportifs chez les mineurs est tout de même bien réelle. “Les mineurs n'ont pas l'appareil psychique suffisamment mature pour comprendre les mécanismes des jeux d’argent comme les paris sportifs et pour faire face à leurs pièges”, affirme notre addictologue. Il nous explique également que sur le plan neurobiologique, les mécanismes cérébraux impliqués dans les difficultés de la personne à contrôler son comportement de consommation ludique sont proches de ceux qui affectent les consommateurs de cocaïne ou d’amphétamines. “Les sentiments et émotions positifs de plaisir et d’excitation sont provoqués par une augmentation de la libération des neurotransmetteurs tels que la dopamine et la noradrenaline. Cependant l’effet de cette libération de neurotransmetteurs ne dure que peu de temps. Ainsi le joueur doit reproduire son comportement pour provoquer de nouveau cette libération. Dans la mesure où les cellules du cerveau vont s’habituer à l’effet de cette libération, la dose (dans notre cas c’est-à-dire les mises) doit être augmentée pour provoquer l’effet recherché”, précise-t-il, avant de rappeler que “la personne concernée aura tout le mal du monde à résister sans une aide extérieure”.
C’est exactement le cas pour ce jeune homme de 28 ans qui a souhaité garder l’anonymat. Il a commencé à jouer à l’âge de 17 ans, initié par un cousin plus âgé. Après avoir remporté 4500 dirhams pour une première mise de 10 dirhams - le big win comme on dit dans le jargon, il a continué à miser des sommes raisonnables d’abord. Mais une fois entré dans la vie active, il s’est mis à jouer des sommes beaucoup plus importantes. “Ça a commencé avec de petites sommes, 10 ou 20dirhams, puis j’en suis venu à mettre parfois tout mon salaire (7000 dirhams) sur un seul match”, nous déclare-t-il avec beaucoup d’amertume. “Quand je suis trop dégoûté des montants que je perds, j’arrive à arrêter deux mois et puis malheureusement je recommence. Cela ne m’a visiblement pas encore servi de leçon. C’est très dur d’arrêter”, estime-t-il.
Après avoir fait des chèques sans provisions, emprunté de l’argent à ses amis et ses proches, reçu des menaces de personnes furieuses de ne pas être remboursées, notre interlocuteur explique avoir eu recours à un spécialiste en addictologie. Aujourd’hui, il a une dette de plusieurs dizaines de milliers de dirhams.

Les équilibres familiaux détruits
Quand il n’y a plus d’argent ou plus de possibilité de jouer, le joueur pathologique développe une symptomatologie de “sevrage”. Elle est marquée par des symptômes et signes comme un trouble du sommeil, de l’irritabilité voire de l’agressivité, de la nervosité, une perte d’appétit, des sueurs, des maux de tête, des maux de ventre et assez souvent une véritable dépression. Souvent d’autres addictions vont s’installer et accompagner le jeu pathologique : l’alcool, le tabac, le mésusage de tranquillisants, parfois la consommation de substances psychoactives illicites.
Cette situation détruit régulièrement les équilibres familiaux. Ceci est encore plus vrai si le comportement pathologique a été dissimulé avec succès pendant de longues périodes, parfois des années, à travers des montagnes de mensonges.
“Quand la situation devient insupportable, le risque de passage à l’acte suicidaire est majeur”, explique le Dr H.Z. “Comme pour toutes les addictions et presque toutes les maladies chroniques, la prise en charge précoce de l’addiction aux jeux d’argent est prédictive d’une évolution positive. On peut dire que plus l’on commence tôt avec le traitement, plus grandes sont les chances de s’en sortir”, ajoute-t-il.
Il est à noter que plusieurs recherches et enquêtes internationales démontrent que le fait d’avoir un bas niveau socio-économique entraîne des risques de développer des problèmes d’addiction aux jeux d’argent. Il s’agit souvent de personnes avec une certaine pression financière qui tentent d’investir dans le jeu dans l’espoir d’améliorer leur quotidien.
Il y a également le côté promesse alléchante d’élévation sociale grâce aux paris. Mais la réalité démontre que c’est peut-être un joueur sur 100 000 qui va réussir à monter les échelons sociaux grâce à un pari qui va lui rapporter gros. Derrière, tous les autres joueurs risquent de déboucher sur l’addiction et la ruine et entraînent souvent leur famille dans leur perte.

Absence d’une véritable politique de prévention
En l’absence de véritable politique de prévention, les parieurs sont généralement livrés à eux-mêmes. Les messages d’avertissement dictés par la loi sont souvent inopérants. “Un message de prévention fonctionne bien avec quelqu’un qui va bien. Les joueurs problématiques ou ceux qui risquent de le devenir n’y font pas attention”, déplore le Dr H.Z.
Le meilleur conseil est donc le suivant : le jeu doit rester une source de plaisir avant tout. Il faut également faire des pauses pour tester sa capacité à garder le contrôle. Certes, suivre un match sur lequel on a parié peut procurer des sentiments intenses, mais il ne faut pas en oublier pour autant la réalité de la vie, ni se renfermer sur soi-même. Enfin et c'est sans doute le plus important : n'engagez jamais une somme d'argent qui mettrait en péril votre budget mensuel vital. C'est la règle numéro un à respecter. On ne s'offre pas des vacances à Miami en misant tout son salaire et en espérant, à chaque fois, remporter le gros lot. 









 


Mehdi Ouassat
Mardi 21 Septembre 2021

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