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Lehjeila, l’étoile filante qui a éclairé le Sahara, s’est éteinte à jamais




Le temps, le souverain de toute évolution, l’embellisseur des rides, le ravageur de la jeunesse, le polisseur des roches… Le temps qui cicatrise les blessures et atténue les passions. C’est l’allié, même tardif, de la vérité. Celui qui ramène les choses à une harmonie sans cesse harcelée. Le temps, l’architecte qui peut parfaire ou défaire les choses, dans un ordre dépassant la volonté des hommes.
Tout semble baigner dans un ordre et une harmonie qui donnent, enfin, à l’esprit sa plénitude et sa liberté, pour immortaliser ce que la mémoire daigne offrir au stylo. Ce calme enfin, cette sérénité, cette conscience de l’éphémère et ce retour à l’essentiel sont seuls capables de violer, parfois, les secrets de la mémoire. Une mémoire d’où jaillissent des images si lointaines, parfois si irréelles et qui me poussent à me poser la question: Ai-je traversé tout ça? Quel abîme ! Quel abîme entre ce désert indescriptible de la Hamada du Drâa où j’ai gardé, enfant, fièrement les chèvres, marché des kilomètres pour aller à l’école à M’hamid, dormi sous la tente, joué, pieds nus, sur le sable chaud, …  et les bords du Lac Léman à Lausanne où me revient à l’esprit cette belle réflexion de Malraux: “Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie!”. J’ajouterai qu’une vie c’est d’abord des rencontres. Rencontres avec des événements et des espaces, avec des êtres sublimes et d’autres qui le sont moins. Le tout régi par le hasard guidé, certainement, par une nécessité. Au bout de toute aventure, toute évasion, c’est le temps des réflexions qui aboutissent finalement toutes à l’évidence que l’être humain, quoi qu’il prétende, n’est maître de peu de choses et surtout pas de son destin. Quel aveu!
Avant toute chose, je souhaite rendre hommage à une « étoile filante » qui a éclairé tout le Sahara, durant le printemps d’une vie, et a rejoint son Créateur au crépuscule d’une civilisation nomade, condamnée déjà à disparaître. Elle est partie très tôt, mais elle est partout.
Je pense à cette lumière scintillant dans les ténèbres de ma mémoire d’enfant, 3 ans à peine, avec ma mère - que Dieu bénisse son âme - me donnant une seconde fois la vie après une piqûre de scorpion. Cet amour maternel, avec l’aide du Tout-Puissant, a eu le dernier mot me permettant, depuis, de supporter ou d’éviter d’autres piqûres, de découvrir tant de choses, d’apprécier la vie avec un sentiment de détachement en me disant que, depuis ce jour, tout ce qui m’advient est un plus inespéré, y compris ces lignes.
Quelques mois après cette deuxième naissance, disparut subitement Lehjeila, ma mère, à la trentaine épanouie. Que d’énigmes alimentées de légendes à son égard ! Encore maintenant dans tout le Sahara, le souvenir de la brève existence d’une femme lumière, inclassable, a marqué toute une région s’étalant de la Mauritanie au Sud du Maroc dans la Hamada du Drâa. Aujourd’hui encore, les récits de vieux nomades, les yeux mouillés, entre deux gorgées de thé à l’ombre d’un acacia restituent certains détails sublimes de la vie de cette jeune bédouine, née quelque part au sud de l’Oued Drâa à la fin des années 20, qui a vécu son enfance dans la région de Smara, fief des grandes familles nomades de la tribu des R’guibat, et acquis le savoir, jusque-là réservé aux hommes, dans le sillage des grands savants de cette époque tels Sidi Mohamed Et Konti ou Sid Ahmed Elbakkai Ould Cheikh Sghayer, ...  Ces savants animaient les fameuses universités nomades, pôle de savoir et de connaissances dans tout le Sahara. En tolérant la présence de la “petite perdrix aux grands yeux” dans les rangs de leurs disciples mâles, ils ont permis, sans le vouloir, l’irruption de cette jeune femme dans leur cercle très fermé, des savants (Ulemas) nomades.
Après avoir maîtrisé les connaissances de base de l’enseignement coranique dispensées à tous les enfants nomades, filles et garçons entre 5 et 10 ans, Lehjeila, avec l’aval et la complicité de son père Hammadi Ould Addou, a continué à étendre son savoir à d’autres disciplines telles la poésie arabe, l’astrologie et la médecine. A l’âge de 16 ans environ, la “Petite Perdrix” s’est détachée de ses camarades mâles dans la maîtrise du savoir religieux “Al Fiqh” et a reçu des Ulemas de Smara l’autorisation d’enseigner le Coran aux petits et de l’expliquer aux grands. C’est sa première victoire. Quand Sid Ahmed El Bakkay s’adressa à elle: “Lehjeila, cette région est trop étroite pour le savoir que tu as acquis. Va le diffuser ailleurs”, il ne mesura pas l’impact de ce phénomène sur la Hamada du Drâa et la paisible palmeraie de M’hamid durant, hélas, une brève existence... On l’appelait aussi “Chaïra”, la poétesse, grâce à sa capacité à répondre spontanément en poèmes. Sa connaissance de la médecine arabe, après un effort personnel de lecture et de recherche sur les plantes du désert, lui ont permis de soigner beaucoup de gens et même de pratiquer des opérations chirurgicales, sans anesthésie bien sûr, sur les yeux.
Telle une étoile filante, éclairant un bref instant le ciel du Sahara, elle s’est évanouie paisiblement, sous sa tente à la lisière de la palmeraie de M’hamid, laissant derrière elle deux fils, Abbas et Mohamed Ali, l’auteur de ces lignes, et son mari, Mohamed Cheikh. A son propos, le théologien Si Ahmed El Asmi me résuma son impression, les larmes aux yeux : «Ta maman est un signe des signes de Dieu, Ayatoun Min Ayati Allahi ». Et de préciser avec un propos, plein de respect et d’estime : “C’est elle qui corrigeait les prêches du vendredi et dénouait les questions liées à la Chariâa, dans les conflits entre personnes et tribus”. Elle symbolisait, pour toute sa génération, le rôle imminent des femmes dans la société nomade et leur maîtrise d’un savoir ancestral, ouvert à toutes les disciplines. Mon père me résuma, un soir d’été 1995, son sentiment à l’égard de l’unique amour qu’il a connu dans sa très longue et riche vie : “Tout ce que tu observes de juste dans mon comportement et ma Foi, l’est grâce à ta mère”. Quel aveu d’un mari et d’un disciple à la fois ! Et dire les amalgames qu’on observe sur l’Islam et le rôle de la femme.
Libérée d’un mariage éphémère, début des années 50, avec Boujemaa Ould Lehbib, un nomade de la tribu Rguibat Sahel, incapable de la suivre et encore moins de la maitriser. Trop belle et trop rebelle pour s’arrêter dans sa quête du savoir, Lehjeila et son jeune frère Hamma partirent, avec un troupeau de 200 chameaux, vers l’Adrar mauritanien et la cité du savoir: Chinguetti. Cette retraite dura quelques années et permit à Lehjeila d’approfondir ses connaissances en astrologie et en médecine des plantes du désert. Les échanges poétiques avec son petit frère, un berger aguerri, très vif, étaient très animés autour du feu. Lehjeila, libre dans ses mouvements et libérée dans sa tête, profita de cette expérience pour dresser un magnifique chameau couleur pigeon, Lehmami, offert par son père qui est parti vers l’Est combattre les Français dans la Hamada du Draâ et l’Oued Noun, conquis en 1932. Il faut dire que les Français ont mis pratiquement 20 ans à entrer dans ces contrées sahariennes inaccessibles. En effet, le sultan My Hafidh, dépassé par l’instabilité et l’insoumission des tribus, a remis les clefs du Royaume du Maroc aux mains du Général Lyautey, en mars 1912. Les Français ont mis 3 ans, à peine, à pacifier les villes (Fès, Meknès, Rabat, Casablanca et Marrakech) et près de 20 ans à contrôler le Sud, sans le pacifier, laissant une vaste zone allant de la Hamada du Draâ et le lac d’Iriqui au Sud-est du Maroc, jusqu’au nord de la Mauritanie à Bir Oum Grayn, le poste français le plus avancé à l’intérieur du Sahara, en passant par la chaîne Ouarkziz, Zmoul, Tiris et Zini, ..., zone nomade par excellence. C’est dans ce nomad’s land ( !) que Lehjeila a pratiquement tout acquis, en moins de 25 ans, en suivant son père et en côtoyant les savants nomades. Deux mobiles animaient leurs déplacements dans ce désert: la recherche des pâturages pour leurs cheptels (chameaux et chèvres) et la quête du savoir et des connaissances. Le désert ne produit ni orge, ni blé mais des valeurs universelles qui irriguent l’esprit des hommes et les domptent à un mode de vie où le futile s’efface devant l’essentiel.
C’est l’heure pour moi de revisiter ce legs, aussi invisible que riche, que nous a laissé cette femme lumière, avec la gêne, toutefois, de ne pas être à la hauteur pour transcrire un parcours hors-norme et hors-temps, mais combien actuel avec toutes les dérives et les jugements à l’emporte-pièce sur l’Islam, les musulmans, le rôle de la femme, etc. Lehjeila nous a éclairés, comme Tawaddoud Al Jarya, son modèle, 1000 ans plus tôt, au temps glorieux du calife de Baghdad, Haroun Er Rachid, que le destin de la femme, comme celui de l’homme, passe par l’acquisition des connaissances, pour ne pas prendre le tunnel des ténèbres, que le pire voile est celui qui renferme les esprits et empêche toute quête vers l’universel et donc toute ouverture vers l’autre ! 
A sa mort, jamais M’hamid n’avait vu autant de monde, venant de tout le Sahara, converger vers le mausolée de Sidi Khalil, pour accompagner celle qui a fondé la première école à M’hamid, qui a surclassé les hommes et illuminé, par son savoir et sa beauté, toute une région. Elle laissa une bibliothèque virtuelle dont les rayons sont éparpillés dans la mémoire des nomades qui l’ont connue ou croisée. J’ai pu y recueillir quelques poèmes emblématiques et des témoignages sur ses actions, notamment l’école, en plein air, et donc ouverte à tout le monde : filles et garçons mais également adultes, hommes et femmes. Son mari, Mohamed Cheikh, fier et néanmoins analphabète, n’a pas pu échapper à la discipline imposée par sa femme : apprendre à lire et à écrire au milieu de tous ses disciples. La principale mission de cette école était d’alphabétiser la société nomade. Pour comprendre son parcours, il faut le situer dans la relation qu’elle a eue avec son père, Hammadi Ould Addou, fierté guerrière de la tribu Legwasem, sillonnant tout le Sahara et ayant juré ne jamais vivre sous un toit ni sous la domination des hommes. Il quitta la Hamada du Drâa après la prise de M’hamid par les Fançais, en janvier 1932. Lehjeila, l’aînée de ses enfants, 5 ans à peine, le suivit comme son ombre. La petite observait tout, notait tout, posait des questions sur tout. Le père, dépassé, faisait appel aux savants encadrant les camps nomades. Une relation inclassable se tissa entre le père et sa fille assurant à cette dernière une liberté qu’aucune fille nomade n’a eue à son adolescence : se mouvoir et apprendre à sa guise. Lehjeila en profita, mais à bon escient : comprendre et consolider son savoir religieux, Al Fiqh. Ensuite, l’étendre aux connaissances scientifiques : astrologie et médecine, notamment. Sans oublier le sublime : la poésie, dont elle excellait.
J’ai sillonné le désert, à pied, durant des années, scrutant le ciel et les constellations l’illuminant, sur lequel elle a posé peut-être le même regard et observé le mouvement harmonieux des étoiles rythmant les nuits sahariennes… Lors d’un de ces périples, j’ai rarement senti aussi fort le désert et autant marché, plus de 200 km. Il est vrai qu’accompagner le pas du chameau en écoutant un ami nomade, chantonner, ce n’est pas un plaisir, c’est un bonheur. Quel voyage dans le passé en effet.. ! En parcourant ce désert, j’ai souvent pensé à ces êtres sublimes qui l’ont parcouru, y ont chantonné, peut-être, les mêmes chansons et poèmes du désert, y ont apprécié ce même feu au pied d’une dune, senti cette quiétude en s’allongeant sur ce sable doux après une longue marche et admiré le ciel étoilé si proche qu’on a envie de caresser les étoiles. En parcourant ces lieux mythiques que sont Sidi Naji, Zmaila, Ez-Zahar, Lehreichat, Khbeitet El Faa, Lemdeibeh, Bou Twil, Lourein, Maârir, Oum Tobgane, El Alem, Echentouf, et j’en passe... Ces vestiges nous racontent, avec une clarté étonnante, une des plus belles pages de l’activité nomade dans cette région... Comment résister au souvenir de ces grandes familles nomades ayant vécu dans ce désert, autrefois prospère jusqu’à la fin des années soixante, et qui est  aujourd’hui quasiment dépeuplé, sauf quand une caravane de touristes y passe, ébahis par la beauté et la variété des paysages tout en ignorant l’histoire et la richesse de la vie nomade.  Hammadi Ould Addou, à lui tout seul constituait une bibliothèque de cette civilisation qui, la première, a compris les limites de l’homme à maîtriser et à conquérir et que son passage éphémère sur cette terre lui permet tout juste d’effleurer quelques mystères et de subir, quoi qu’il fasse et quoi qu’il prétende, la volonté du Créateur. Oui, cette bibliothèque s’est volatilisée paisiblement, allongée à l’ombre douce d’un tamaris, dans les bras de sa fille Fatma, petite sœur de Lehjeila, en pleurs et heureuse, au fond d’elle-même, que son père venait juste d’accomplir la prière d’El Asr. Quel bel épilogue, mais aussi quelle perte pour le savoir nomade! Cette seconde mort de Lehjeila (puisque son père est parti avec leurs secrets), coïncida avec la Marche Verte, en ovembre 1975, et la récupération par le Maroc, dans l’ivresse, des provinces sahariennes. Mais aussi le début d’un conflit qui déchire la région depuis plus de 40 ans. Jusqu’à quand ?
En marchant seul la nuit, j’ai souvent pensé aux histoires et légendes sublimes que me racontaient ma grand-mère, El Kawriya, autour du feu, sur Sidi Ahmed Er Rguibi, le grand saint vénéré de la tribu Rgueibat, sur son mari, Hammadi Ould Addou, le polyglotte puisqu’il maîtrisait pratiquement tous les dialectes du Sahara, allant du berbère des Aït Atta au Sud du Maroc, au dialecte Kawri des tribus du Sub-sahara, en passant par le dialecte arabe Hassania de Mauritanie. Bien sûr qui dit maîtrise des dialectes, dit maîtrise des traditions et subtiles coutumes de ces ethnies. El kawriya parlait souvent du courage de son mari, au sens large et guerrier du terme, de sa piété et rigueur religieuse, d’une connaissance encyclopédique de la vie nomade, des plantes du désert, de la médecine d’urgence en soignant les blessés, les femmes et chamelles en difficulté d’accoucher, avec une spécialisation dans l’orthopédie sur humains et chameaux. Tout ceci avec des moyens à l’image de l’austérité du désert. Mais dans le désert, j’ai constaté souvent que l’efficacité est inversement proportionnelle aux moyens disponibles. Le savoir est plus important que l’avoir, pourrait-on dire, et pour cause.
En compagnie, cette fois, de mon ami Hssaïn, nous passâmes, à Echentouf, quelque part entre Erg Es Sedra et Iriqui, une nuit « Khlâa », c’est-à-dire, sans rien, ni nourriture ni couverture ! Le sable comme lit et le ciel étoilé comme toit. Quel privilège! Mais quel froid aussi ! J’ai rarement autant admiré la grappe Toraya (Les Pléiades), poursuivie par El Mechbouh (Orient), jusqu’à l’aube. Il ne la rattrapera, parait-il, qu’à la fin du monde, selon un conte nomade! Rassurant, vu l’écart, quasi constant, sur des milliers d’années, entre les deux constellations ! Durant cette longue nuit, La Voie Lactée nous réchauffa les pupilles, en nous rappelant que notre belle planète n’est qu’un grain de poussière dans l’univers et que sa brève histoire, n’est qu’un instant dans l’absolu. La grande et la petite Ourse jouant l’horloge autour de la polaire, fixe, indiquant invariablement le Nord, au milieu de constellations évoluant harmonieusement dans un spectacle magique. Echentouf, un beau bouquet de dunes au milieu de la partie la plus vaste de la Hamada du Draa, juste avant de déboucher sur le lac desséché d’Iriqui. Echentouf, veut dire « Crinière », et désigne cet endroit du fait de la ressemblance, de loin, des branches de tamaris coiffant les dunes, avec une belle «crinière de cheval». Au Nord, on aperçoit un océan de sable, aux belles vagues commençant aux dunes El Abeidlya et finissant à El Alem (la dune témoin !). El Hadj Ahmed, la dernière dune isolée avant la plaine d’Iriqui, et le tamaris Atlat Abaïnouche, au nom d’une héroïne nomade, paisiblement ensevelie au pied de cet arbre magique, ferment, à l’ouest, cet espace d’erg. Un poème à la mémoire d’Abaïnouche, fait encore couler des larmes aux rares nomades connaissant l’histoire et la géographie de cette région, s’intitulant : «Ici a été enterrée la tendresse avec Abaïnouche ». Tout simplement ! A méditer quand on voit le saccage gratuit des rallyes dans cette région… A gauche, le lit du Draâ, encore tissé par une forêt clairsemée de tamaris et d’Afersig, forme la frontière sud à cet espace aride où subsistent les plantes d’El Arad, l’inévitable El Aggaya, la plante lavande El Ghassal, El Yessrif, et autres Remth… Les tamaris, avec les acacias, constituent les principaux points de repos pour les nomades, depuis la nuit des temps, et leur offrent d’utiles repères dans les grandes étendues du désert. La famille de cet arbre, très résistant à la sécheresse, grâce à de longues racines, est constituée de trois sortes que les nomades ne confondent jamais : Letl, l’arbre le plus volumineux aux troncs épais, une sorte de baobab, créant à lui tout seul un microclimat. Akawar, aux troncs moins épais et aux feuilles vert-sombre, au goût salé, très apprécié par les chameaux. Enfin, Afersig aux branches fines et régulières, dressées verticalement, pousse surtout aux abords des oueds. On trouve dans cette Hamada une bonne centaine de types d’arbres ou « Sdar », tels le tamaris, l’acacia, l’argousier et autres Awarache. «Sdar », désigne pour les nomades tout arbre pouvant survivre plusieurs années à la sécheresse. A contrario, «Rbia», c’est-à-dire l’herbe ou printemps, désigne les plantes « éphémères », qui poussent à la suite de rares pluies ou simplement par le phénomène de condensation du peu d’humidité collecté la nuit. Les plantes « Rbia » survivent rarement au printemps et se dessèchent vite durant l’implacable été du désert. Le lendemain nous retrouvâmes mon cousin Addou, fils de Hamma qui passa plusieurs années en Mauritanie avec Lehjeila. Sa connaissance des plantes du désert m’est très précieuse. En effet, je suis toujours interpellé par la résistance des plantes du désert, leur variété et leur beauté. La terre sourit avec les plantes et pleure avec le béton ! 
Nous entamâmes donc une marche de 10 jours à travers le désert de la Hamada du Drâa. Le désert étant une bibliothèque ouverte dont les pages se feuillettent avec les pieds, avec la contemplation et l’humilité comme codes de lecture.
Cette fois-ci j’étais gâté à plus d’un titre. Dix jours de marche, à travers le plus beau désert du Maroc. C’est que tout le long de ce parcours, j’étais interpellé, sans cesse, par le sourire des plantes, après plusieurs années de sécheresse. Mais comment leurs graines survivent-elles après une si longue période d’incubation ? Mystère et magie de la vie. En compagnie d’Addou, j’ai plus appris – et rafraîchi ma mémoire -, en quelques jours, que ce que j’ai peiné à comprendre dans plusieurs références botaniques sur le désert. Etonnant ! Le désert est une bibliothèque ouverte, avec la contemplation et l’humilité comme principaux codes de lecture. Nul besoin de connaître l’origine latine ou grecque des noms de ces plantes pour en percer les mystères, et encore moins les vertus ! Au fil de la caravane, Addou me déclina, avec sa voix douce et son geste parcimonieux, l’identité de plusieurs plantes du désert, suivant trois critères : le nom, généralement assez descriptif, le goût, et surtout le lieu et l’utilité pour le bétail, camelin en particulier. Il faut rappeler que le chameau représente le principal vecteur de connaissance de la flore du désert. De sa réaction par rapport à telle ou telle plante, le nomade en déduit l’utilité, et parfois le remède médicinal. L’alchimie de ces plantes se retrouve d’ailleurs dans le lait de chamelle, magique nectar, dont seuls les nomades connaissent et exploitent les bienfaits. Je n’ai pas hésité à noter sur un petit calepin les précieuses informations, égrenées par Addou, sur cette flore que beaucoup ignorent mais, plus grave, que certains – de plus en plus – saccagent et détruisent impunément. Est venu maintenant le moment de partager cet autre regard – celui du nomade – sur la flore de la Hamada du Drâa, à travers quelques plantes qui nous ont émerveillés durant cette inoubliable caravane. Premier enseignement rappelé par Addou, base de connaissance de tout berger du désert, c’est l’influence du terrain sur les plantes. D’où leur classement par milieu, ce qui détermine également leur capacité à résister à la sécheresse. Ainsi celles qui poussent dans les oueds, proches d’une nappe phréatique sont grasses et paradoxalement moins résistantes à la sécheresse, car habituées à l’eau. Par contre, celles qui poussent dans le sable (Sdar Erramla : plantes du sable, telles Sbet, Legseiba, et autres Anchal) n’ont pas besoin de nappe phréatique, s’irriguant par l’humidité fixée par le sable la nuit. D’autres survivent, ou s’épanouissent même, dans la hamada caillouteuse ou collines rocailleuses (El Koudya), telles El Homeidh. Les plantes championnes, mais rares, peuvent se trouver dans les trois milieux. Un autre milieu inhospitalier aux plantes est le reg, le terrain argileux et dur, sorte de lac desséché, au sol imperméable à l’humidité nécessaire aux plantes.
Le soir, Hssain nous servit un délicieux thé autour du feu, pendant que le pain cuisait sous la braise dans le sable chaud. Bien que Addou soit d’habitude réservé, je l’ai pressé ce soir-là à être plus loquace, en l’invitant à me parler du voyage énigmatique de Lehjeila, seule, entre la Mauritanie et le Maroc. Elle n’était pas seule, rectifia Addou, elle a accompli ce voyage avec son chameau Lehmami. Précisant qu’une part du secret de ce voyage résidait dans la complicité qui s’est nouée entre elle et Lehmami justement. Ajoutant un autre mobile, de taille : l’absence de son père les dernières années qu’elle passa avec son frère Hamma a pesé aussi dans ce choix, pour rejoindre celui qui l’a initiée et protégée durant son expérience autour de Smara et en Mauritanie. Une autre raison qui précipita ce voyage, quasi téméraire, selon Addou, est que Lehjeila craignait que quelque chose de grave puisse arriver à ce père, engagé dans la résistance aux Français, est qu’il est urgent de le rejoindre. Lehjeila après avoir informé son frère Hamma de sa décision de quitter le camp de Bir Oum Grayn, lui demanda de lui décrire le trajet, en précisant les points d’eau, le nombre de jours les séparant et les éventuels camps nomades. Lehjeila a transcrit la description précise de Hamma sur un papier qu’elle a gardé précieusement comme carte de voyage. Elle y souligna un point important : un camp nomade près des dunes de Zmoul où elle pourrait retrouver des membres de sa tribu, Leguassem. 
Elle a compris très tôt que pour tout nomade au Sahara, il faut deux vecteurs de connaissance pour se mouvoir dans cet espace inhospitalier : la lecture du ciel pour se repérer la nuit et la lecture du sol pour survivre, à l’instar d’autres espèces vivantes du désert. Mais il y a plus : sa complicité avec Lehmami, son chameau-radar, qui sentait ses émotions et ses angoisses et la guidait au point d’eau inespéré. Il frottait son museau sur sa tête, avec une tendresse infinie, quand elle était fatiguée. A son tour, quand Lehmami est épuisé, les caresses de Lehjeila et ses poèmes chantés lui redonnèrent plus de forces pour repartir. Ainsi ils parcoururent oueds, regs et ergs, en contournant l’infranchissable chaîne Ouarkziz, pour déboucher sur les dunes de Zmoul, à la recherche du fameux camp nomade. Durant cette longue étape de plus de deux semaines, sans pâturage, Lehmami se comporta, non seulement comme le guide, mais aussi comme le protecteur, évitant à son ange-compagnon, falaises dangereuses, sable mouvant et sentiers incertains. Scrutant sa carte, Lehjeila, reconnut enfin l’endroit décrit par Hamma, à Bir Oumgrain, avant leur départ, mais constata hélas qu’il n’y avait plus de camp. Lehmami, à bout après une disette de deux semaines, commença à se plaindre en blatérant fort. Lehjeila n’avait que ses poèmes à lui offrir. Elle observa les détails de l’endroit et s’adressa à son compagnon, comme pour le soulager, dans un de ses plus beaux poèmes, un véritable hymne à la tendresse entre les nomades et leurs fidèles compagnons à quatre pattes :
« O esprit, tu avais rendez-vous avec les tiens à cet endroit
Que tu viens de rejoindre dans la souffrance
Mais tu n’as trouvé que les traces d’animaux et les cendres de leur camp
O esprit, ton chameau est fatigué, après tant d’effort
La longueur du trajet l’a épuisé et se plaint de tout effort
O Lehmami, toi le solide, l’endurant, maintenant tu blatères fort
Et tu n’as plus de patience, ta marche devient fébrile 
Parce que ça fait longtemps que tu n’as pas brouté du vert
Ton ventre est devenu creux et ta couleur comme un clou »
Addou m’invita, après ce poème,  la gorge nouée, à voir la suite du récit avec son père Hammadi, tributaire du secret de ce voyage.

* Professeur-chercheur

Par Ali Sbai *
Mercredi 8 Mars 2017

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