Le théâtre et la philosophie: Aspects d’ une relation étroite


Libé
Vendredi 21 Janvier 2022

Mohamed Mostapha Kabbaj aborde l’interactivité de la pensée philosophique et de l’art dramatique depuis les fondements théoriques du théâtre aristotélicien, au bord de la Méditerranée, jusqu’aux multiples facettes de la  dramaturgie de l’absurde et celles du théâtre engagé développées en Europe occidentale dans les années cinquante.

L’auteur est philosophe de formation. Universitaire, il est reconnu comme acteur majeur dans la vie culturelle et associative, notamment pendant les années soixante-dix : période de la grande effervescence culturelle et artistique dans notre région.

Mostapha Kabbaj   est également ce témoin assidu de la dynamisation du développement théâtral au Maroc et dans le Maghreb par sa participation active à la circulation, aux échanges et confrontations d’expériences théâtrales entre les principales figures maghrébines représentatives de la vie théâtrale de l’époque : au Maroc Tayeb Sadiki,  en Algérie Abdelkader Alloula, en Tunisie Azzedine Al Madani.

Sur l’objet et la finalité de son essai, Mostapha Kabbaj rappelle qu’il n’est ni le premier ni le dernier à traiter de cette relation historique entre théâtre et philosophie. Soit que le théâtre fasse l’objet de réflexions philosophiques, soit que la réflexion philosophique serve de   matière théâtralisée. L’ouvrage est articulé en quatre temps:

Un premier temps, ou  aspect, intitulé Sur Aristote et Ibno Rochd (Averroès), il traite du malentendu entre la culture arabe, le théâtre  dans sa   forme esthétique  développée, en Europe,  à partir des tragédiens grecs. Un malentendu né de la traduction par le philosophe arabe du terme tragédie par panégyrique et de celui de comédie par satire. Dans un deuxième temps, sous le titre de : Sur Aristote et Brecht, Mostapha Kabbaj confronte deux conceptions de la nature et la fonction du théâtre à partir de la distinction brechtienne du théâtre aristotélicien et non aristotélicien : deux visions philosophiques de la vie des hommes en société commandée par l’idéalisme et par le matérialisme dialectique pour l’auteur du théâtre épique.

Le troisième temps de cette orchestration thématique est consacré à la philosophie sartrienne telle que traduite dans sa conception du théâtre de situation.

Dans ce sillage, Mostapha Kabbaj examine la notion de l’absurde chez Albert Camus. Cette notion - dont on connaît la fortune - lui sert de transition pour aborder le quatrième et dernier temps de son essai : le théâtre de l’absurde, chez l’auteur de Caligula et son déploiement et accomplissement, à partir des années 50,  avec les multiples dramaturgies du  théâtre de dérision.

La chronologie  que l’auteur nous propose cadre un vaste champ de réflexion générale sur l’esthétique allant de  Socrate-Platon-Aristote  à Nietzsche-Deleuze en passant par Kant-Hegel… L’analyse se focalise sur un  croisement de réflexions caractéristiques des principaux mouvements de références sur l’esthétique théâtrale et ses fonctions, depuis le début du vingtième siècle :   de  Brecht–Artaud à Beckett-Ionesco en passant par Sartre-Camus. La Poétique d’Aristote est confrontée à ses passeurs et traducteurs assyriens puis arabes, avant d’être livrée contaminée et entourée de malentendus aux spéculations dogmatiques, à partir du XVIème siècle, sur l’essence et la fonction du théâtre.

L’ouvrage documenté et annoté recourt à des références diverses aussi bien dans les champs cultuels et philosophiques arabes qu’occidentaux. Trois documents annexes sont convoqués en clôture : une traduction récente en langue arabe de la Poétique d’Aristote, sa première traduction du grec à l’assyrien d’Abi Bichr Mata ben Younès Al Kenani, et enfin  le texte- résumé de la Poétique d’Averroès, grand admirateur d’Aristote, à la base de la découverte par l’Europe renaissante  du  maître et fondateur du lycée.

Pourquoi revenir aujourd’hui sur cette relation qui semble aller de soi ? A cette éventuelle interrogation, Mostapha Kabbaj répond par son souhait de voir réactivé et stimulé   le débat sur la relation entre le théâtre et la philosophie, aussi bien au sein et en dehors de l’université que dans les milieux des praticiens et dans les programmes de la formation théâtrale. Il s’agit de réinjecter la pensée dans un art qui tend à se vider de tout contenu intellectuel, un art réduit à être « compris comme simple spectacle ou divertissement ».

Lounatcharsky avait alerté, dans les années vingt, sur  le danger de voir le théâtre se faire éliminer par  le spectacle d’opérette, de variété de cirque. Aujourd’hui, le contexte a changé mais le danger demeure, encore plus féroce dans le contexte de la prédominance de la culture-fast-food et les loisirs qu’elle commande.

Par Ahmed Badry


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