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Le métalangage de Houcine Ilan


Jean-Michel Bouqueton
Jeudi 3 Mars 2022

Houcine Ilan est philosophe. Ça ne se voit pas dans sa peinture mais ça s'entend dès qu'il en parle. Car Houcine dialogue avec sa toile et laisse son esprit vagabonder à la pointe de son pinceau.
La première chose que remarque le visiteur d'une exposition d'Ilan, c'est la forme triangulaire de ses tableaux. Triangles isocèles souvent, équilatéraux parfois, ils intriguent. D'où viennent ces triangles auxquels nous ne sommes pas habitués?
La peinture comme art s'est d'abord exprimée sur les murs durant l'Antiquité, puis elle a illuminé des manuscrits avant de se développer sur des panneaux de bois qui pouvaient être exposés tout en restant mobiles. Enfin, la toile, plus légère, a été adoptée par la plupart des artistes. Mais toutes ces peintures à quelques exceptions près (Farid Belkahia au Maroc) ont rendu évidentes les formes simples, le rectangle, le carré, plus rarement le cercle ou l'ovale, fenêtres ouvertes sur le monde, comme si le peintre se plaçait toujours à l'extérieur du spectacle qu'il invite à regarder. Le triangle, en découpant autrement l'espace, propose une autre vision, plus ample, plus intégrée à son environnement. Il casse le cadre et nous place d'emblée au cœur des choses. Nous oublions la fenêtre et la distinction entre l'intérieur de l'atelier où œuvre le peintre et l'extérieur qu'il nous montre. Nous sommes avec le peintre, dans le tableau.
Pour Ilan, le triangle a une autre fonction. Pointe dirigée vers le bas, il évoque la fécondité de l'aine féminine. Pointe en haut, il se dresse comme une verge dominatrice. Cela résume bien ce qu'il pense de nos sociétés machistes mais est-ce si important pour dire ce que nous ressentons face à ces tableaux? Je ne le crois pas. La peinture se place ailleurs que dans la petite histoire que tout peintre se raconte en posant formes et couleurs sur sa toile. L'artiste pense, la peinture montre ( ).
Dans les toiles récentes d'Ilan, dans ces triangles arrachés à l'imaginaire, notre œil est de suite attiré par ce qui ressemble à des graffitis énigmatiques tracés sur un mur: des courbes voluptueuses qui pourraient être des seins ou des coupoles de koubbas, des minarets, longs rectangles phalliques regroupés en labyrinthes posés comme des îles sur l'espace de la toile. Ces dessins qui ne se chevauchent pratiquement jamais sont liés par un océan informel de couleurs discrètes, souvent crémeuses, des bruns, des gris à peine colorés, dans lesquels nous découvrons peu à peu des taches, des coulures, des éclaboussures pleines de vie et de violence retenue.
Alors se pose une question: que voit-on vraiment dans cette peinture, ou plutôt que ne voit-on pas, que nous cache l'apparente abstraction de Houssine Ilan? Et nous nous souvenons qu'Houssine a une formation de philosophe et qu'il sait ce qu'est un métalangage( ). Sa peinture serait-elle donc une façon détournée de dire ce qui ne peut se dire, d'être un langage qui parle d'un autre langage? Cache-t-elle un érotisme éclaté entre géométrie, gribouillages, explosion de taches et larges plages de couleur? Ou veut-elle dénoncer le rapport entre hommes et femmes dans nos sociétés conservatrices? Lui le sait, ce sont les histoires qu'il se raconte en peignant. Pour moi, la réponse à cette question ne changera rien à la qualité de sa peinture.


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