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Le livre. Demain l'âge d'or de Jacque Heitz (suite)





Agité, perturbé, je n’ose entrer tout de suite. Il faut que je réfléchisse. Je descends vers «la plus belle place du monde» selon Cocteau. Dans les petites rues avoisinantes, partout des fast-foods, des restaurants thaïs, grecs, indiens, italiens, chinois, rendent encore plus dérisoires les querelles de clocher entre Flamands et Wallons. Cette place, si familière, m’éblouit toujours par son architecture, l’élégance gothique de la tour de l’Hôtel de Ville. J’entre dans un établissement, m’installe bien au chaud près du feu de bois, commande un café-filtre.

Pétrus espionné ? Le sait-il ? Faut-il le lui dire, lui téléphoner ? L’homme qui le suit est peut-être un policier censé le protéger ? Sa vie serait donc menacée ? Que n’at-on pas dit à son sujet ! Les vieilles rumeurs sur mon ami resurgissent à mon esprit.

Depuis que je le connais (en sixième à l’Athénée Quentin Metsys de Bruges) j’ai constaté chez mon ami deux anomalies. D’abord c’est un homme pacifique, un nonviolent par nature, libre des peurs et des complexes qui rendent les hommes agressifs. Ensuite il a manifesté très tôt des dons exceptionnels pour les études. Une mémoire presque absolue, une faculté de concentration qui lui permet de se passionner quinze heures de suite sur un sujet. Très tôt il s’est mis en quête d’un Age d’Or de l’humanité. Folie, me direz-vous, folie ! Ou naïveté ? Manque d’information ? Un homme qui connaît dix langues et a accédé au plus haut niveau de la culture peut-il être niais à ce point ? On sait que les génies ont de ces bizarreries mais là il exagère... Pourtant, si nous suivons son cheminement, nous nous apercevons que cette quête du Graal est précisément ce qui l’a mené à la découverte fantastique qu’il est en train de faire.

Nous étions dans la même classe. Nous avons étudié ensemble le latin puis le grec à partir de la quatrième. Pétrus a continué son chemin vers l’est de la Méditerranée, s’est plongé dans l’étude de la Crète ancienne où il a cru voir des traces, mais oui, d’un possible Age d’Or. Ces palais sans remparts, sans défense, ces représentations pacifiques de danseurs, de musiciens, d’acrobates, de femmes, de déesses-mères... Quel contraste avec ce qu’il étudiera ensuite : la Mésopotamie, Sumer, Babylone dont il deviendra un éminent spécialiste. Là, entre Tigre et Euphrate, il est surtout question de guerres, rivalités, invasions, dieux redoutables. Tout jeune archéologue, il part sur un champ de fouilles en Irak alors sous la férule de Saddam Hussein. Il sera rapatrié avec ses collègues quelques mois plus tard, juste avant que se déclenche la guerre du Golfe. Bush 1er, ancien directeur de la CIA, vint sauver les puits de pétrole du Koweït, laissa en place le dictateur et expérimenta de nouveaux joujoux comme les obus à uranium appauvri sur les populations locales, appauvries elles aussi et non sans quelques dommages collatéraux sur les soldats américains. Ce que Pétrus avait dénoncé à l’époque dans un article de journal qui avait suscité la polémique.

Nommé professeur à Bruxelles, conférencier à Louvain, il entama une carrière d’enseignant charismatique. Lors des séminaires ouverts au public, le département d’archéologie et d’histoire de l’art connaissait la foule des grands jours. L’amphithéâtre se révélait trop petit, les gens s’entassaient dans les travées pour écouter mon passionnant ami évoquer Sumer, Babylone ou l’Assyrie, un succès de popularité fort peu goûté de revêches collègues faisant cours eux devant un auditoire clairsemé et des étudiants baillant d’ennui. Des rumeurs coururent (lancées par eux peut-être). Si Pétrus était en Irak juste avant l’invasion du Koweït, ce n’était pas que par amour de l’archéologie, on insinua sans oser le dire clairement que cet enseignant comblé et si populaire pouvait bien appartenir à un service secret.

Mon pacifique ami ne répondit pas aux attaques, ce qui alimenta d’autres rumeurs. Il se souciait d’autant moins de ce que l’on disait de lui qu’il venait de découvrir la civilisation de l’Indus. Elle le fascinait à tel point qu’il m’en parlait intarissablement. Une culture ultraraffinée 3000 ans avant Jésus-Christ ! Une urbanisation stupéfiante, Olivier ! Des rues qui se coupent à angle droit comme à Manhattan ! Un système perfectionné d’égouts et de ventilation des greniers à blé ! Chauffage central, salle de bains et wc à syphon dans la plupart des maisons ! Et des indices inconnus partout ailleurs d’une relative égalité. Pas de gigantesques temples, pyramides, ziggurats ou palais à la gloire de dieux ou de rois. Pas de signes guerriers mais des déesses de la fécondité, des danseuses, des femmes parées de bijoux, des femmes à l’enfant, un roi-prêtre, des animaux. Et on en sait si peu, Olivier, sur cette civilisation. Leur écriture n’est pas déchiffrée. Tout cela laisse la place aux rêveries, aux hypothèses alors qu’avec la Mésopotamie, tout est dit, écrit, j’en ai fait le tour.

Et voilà comment un sumérologue dont les travaux faisaient autorité de New York à Berlin abandonna au faîte de sa carrière l’université, renonça à tous ses avantages et à un salaire confortable, obtint une bourse d’une fondation et partit à Londres étudier la civilisation de l’Indus. Plusieurs médias affirmèrent que Pétrus van Ruysbroek avait été contraint de quitter notre pays, blessé par les calomnies et les rumeurs.

A Londres, il étudia le sanscrit, l’urdu (la langue officielle du Pakistan), les langues dravidiennes du Sud de l’Inde. Un travail gigantesque concevable seulement pour un esprit comme le sien, avec sa mémoire phénoménale et son pouvoir de concentration. Un jeu pour lui. Comme d’autres jouent aux mots croisés, lui jouait aux langues croisées. Mais l’écriture de l’Indus garda son mystère car on ne disposait d’aucun texte bilingue, d’aucune inscription dépassant quelques signes.

Ce fut à la bibliothèque du British Museum où Pétrus passait ses journées qu’eut lieu le plus beau coup de foudre de l’histoire de cette vénérable institution. Roya était -et est toujours- d’une beauté assez resplendissante pour provoquer une durable commotion chez tout homme normalement constitué. Indienne du Sud, archéologue elle aussi. Ils se marièrent à Bruges et de leur amour ne tarda pas à naître une petite fille, Shanti (paix en sanscrit) qu’ils emmenaient partout avec eux.

Le couple voyageur installa ses pénates une partie de l’année à Nessaraq au Pakistan où venaient de débuter des fouilles archéologiques d’importance. Deux ans plus tard, Bush II junior entreprit d’envahir l’Afghanistan coupable d’abriter le mythique Ben Laden issu tout comme lui de la CIA et d’une dynastie prospère de pétroliers. Or juste avant le rapatriement des archéologues européens, coup de théâtre, apothéose, aboutissement inespéré de ses recherches, Pétrus exhuma des sables du désert le trésor inestimable convoité par tous les spécialistes : une stèle bilingue ! Enfin ! Gravée de deux unicornes (bouquetins vus de profil). Et le texte était en sumérien et proto-indien ! Il avait trouvé sa pierre de Rosette. Cette stèle allait faire de lui le Champollion de l’Indus. (A suivre)

Libé
Samedi 17 Avril 2021

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