Refoulement massif, racisme d’Etat et déshumanisation organisée
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Une réalité faite de corps épuisés, de regards hagards et de vies brisées au seuil du désert. C’est précisément là, aux confins méridionaux de l’Algérie, que se joue aujourd’hui l’une des plus graves tragédies humaines du continent africain, orchestrée par un Etat qui piétine méthodiquement les principes les plus élémentaires de la dignité humaine.
L’année écoulée marque un seuil que même les observateurs les plus avertis n’osaient imaginer. L’Algérie a expulsé au moins 34.000 migrants subsahariens vers le Niger, selon des données documentées par l’ONG Alarme Phone Sahara. Un chiffre record, glaçant, qui ne dit pourtant pas toute la vérité tant l’ampleur réelle de ces expulsions échappe à toute transparence. Derrière cette statistique se cache une politique assumée de refoulement massif, conduite avec froideur et brutalité.
Il ne s’agit plus d’actes isolés ni de dérapages ponctuels imputables à des agents zélés. Ce qui se déroule depuis des années en Algérie relève d’une doctrine sécuritaire structurée, où la migration subsaharienne est perçue non comme un phénomène humain complexe, mais comme une menace à neutraliser par la force. La réponse du pouvoir algérien n’a jamais été celle de la coopération régionale, encore moins celle de la solidarité africaine qu’il invoque pourtant dans ses discours officiels. Elle a pris la forme d’une chasse à l’homme, menée au cœur des villes comme dans les marges invisibles du territoire.
A Alger, Oran ou Annaba, des rafles sont organisées avec une régularité désormais banalisée. Les forces de sécurité investissent des chantiers, des exploitations agricoles, des quartiers précaires, interpellant des hommes et des femmes dont le seul tort est d’avoir la peau de couleur noire et un accent étranger. Les témoignages recueillis par les ONG et les journalistes indépendants sont unanimes. Les arrestations reposent sur le profilage ethnique, accompagnées d’insultes racistes et d’humiliations publiques. Le droit n’entre jamais dans l’équation. Ni mandat, ni notification, ni possibilité de recours. L’arbitraire est la règle.
Commence alors un chemin de croix qui traverse le pays du nord au sud. Les migrants sont d’abord entassés dans des centres de détention où la promiscuité, le manque d’hygiène et les mauvais traitements sont monnaie courante. La faim est utilisée comme moyen de pression. Les coups comme langage disciplinaire. Des femmes racontent des attouchements, des agressions, des menaces. Des hommes évoquent des passages à tabac et des extorsions. Les effets personnels sont confisqués, les téléphones brisés, les papiers arrachés, comme pour effacer toute identité avant l’expulsion. Les femmes enceintes, les enfants, parfois des nourrissons, sont exposés aux mêmes sévices que les adultes. Ce que des organisations internationales qualifient sans détour de traitements cruels, inhumains et dégradants.
Le transfert vers le sud algérien parachève cette entreprise de déshumanisation. Des milliers de kilomètres parcourus dans des bus surchauffés, jusqu’à Tamanrasset, puis vers la frontière nigérienne. Epuisés, affamés, brisés physiquement et psychologiquement, les migrants sont parqués dans des zones de transit avant d’être poussés vers ce que l’administration algérienne appelle cyniquement la sortie du territoire. Pour beaucoup, c’est en réalité une condamnation à mort à peine déguisée.
A la frontière, le traitement différencié révèle l’hypocrisie d’un système qui prétend agir dans le respect du droit international. Les ressortissants nigériens sont convoyés vers des centres d’accueil déjà saturés, laissant aux autorités locales et aux organisations humanitaires la charge d’un fardeau imposé. Les autres, venus du Mali, du Burkina Faso, du Cameroun, du Nigeria ou de Guinée, sont abandonnés dans le désert, au tristement célèbre Point Zéro, une zone sans repère, sans infrastructure, sans secours. Là, sous un soleil étouffant le jour et un froid glacial la nuit, ils sont contraints de marcher de longues distances pour atteindre le premier village nigérien. Beaucoup s’effondrent en chemin. Certains disparaissent à jamais.
Les ONG parlent de morts, de blessés, de personnes retrouvées inconscientes, déshydratées, délirantes. Médecins sans frontières décrit une situation sans précédent. L’Organisation mondiale contre la torture, elle, dénonce des traitements inhumains et dégradants, assimilables à de la torture.
Cette politique brutale ne peut être dissociée du contexte géopolitique régional. Les relations exécrables entre Alger et ses voisins sahéliens ont transformé les migrants en variables d’ajustement diplomatique. Incapable d’assumer un rôle stabilisateur crédible après l’échec de ses médiations et la rupture avec Bamako, l’Algérie a choisi de projeter ses crispations internes vers l’extérieur. Le Niger, déjà fragilisé politiquement et économiquement, se retrouve submergé par des flux humains qu’il n’a ni les moyens ni la responsabilité de gérer seul.
Lorsque les autorités nigériennes osent protester contre la violence de ces expulsions, la réaction algérienne est révélatrice d’un pouvoir arcbouté sur le déni. Convocations d’ambassadeurs, indignation feinte, accusations sans preuves. Jamais une remise en question. Jamais une enquête indépendante. Jamais un mot pour les morts du désert. Ce mépris est sans doute ce qu’il y a de plus choquant. Il traduit une vision où la souffrance humaine est tolérable tant qu’elle reste invisible et éloignée des centres de pouvoir.
Ce qui se déroule aujourd’hui au sud de l’Algérie est une faillite morale majeure. Un pays qui se réclame de l’héritage tiers-mondiste ne peut organiser des expulsions collectives fondées sur la couleur de peau. Un Etat qui invoque le droit international ne peut abandonner des civils dans un désert hostile en toute connaissance de cause. Un régime qui se dit solidaire de l’Afrique ne peut transformer ses voisins en dépotoirs humains.
Il est temps de nommer les choses sans détour. Ce que l’Algérie pratique n’est pas une gestion de la migration, mais une politique de refoulement brutal, massive et discriminatoire. L’histoire jugera sévèrement cette politique de déshumanisation. Elle retiendra que pendant que des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants marchaient vers la mort à la frontière nigérienne, le régime politico-militaire d’Alger parlait de sécurité et de souveraineté. Elle retiendra qu’au cœur du désert, des vies africaines ont été sacrifiées sur l’autel du cynisme d’Etat. Elle retiendra surtout qu’un pouvoir obsédé par le contrôle a préféré l’expulsion à la protection, la force à la responsabilité, l’abandon à l’humanité. Elle retiendra enfin que l’Algérie officielle, si prompte à donner des leçons au monde, a failli à l’épreuve la plus simple et la plus universelle, celle du respect de la vie humaine. Et tant que cette politique persistera, la honte ne s’effacera ni sous le sable du désert ni derrière les proclamations de façade, car aucune souveraineté ne peut se construire sur la souffrance, et aucune sécurité ne saurait justifier l’inhumain.
Mehdi Ouassat









