-
Les barrages du bassin de Sebou affichent un taux de remplissage de 66,1%
-
Le Groupe socialiste-Opposition ittihadie réitère sa proposition de loi pour la création d’une instance des affaires de l’Etat
-
Abdellatif Hammouchi s'entretient à Rabat avec le directeur de la police, chef de l’unité nationale chargée de la lutte contre le crime organisé au Danemark
-
Démantèlement en Espagne d'un vaste réseau international de trafic de drogue en collaboration avec le Maroc
Une décision qui interpelle directement le Maroc, non pas par mimétisme législatif, mais par responsabilité historique.
Car la question n’est pas de savoir ce que font les autres, mais de regarder lucidement ce qui se passe chez nous. Dans les foyers marocains, le smartphone s’est imposé comme une évidence. Il arrive de plus en plus tôt dans la vie de l’enfant, parfois avant même que celui-ci ne maîtrise pleinement la lecture ou l’écriture. Présent dans la sphère familiale, dans les moments de solitude comme dans les espaces collectifs, l’écran est devenu un compagnon permanent. Cette normalisation fulgurante a profondément transformé les habitudes, les rapports sociaux et les équilibres psychologiques des plus jeunes.
Les réseaux sociaux ne sont plus de simples plateformes de divertissement ou de communication. Ils constituent désormais des environnements fermés, structurés par des algorithmes conçus pour maximiser l’attention, prolonger le temps de connexion et susciter une forme de dépendance émotionnelle. Or l’adolescence est précisément l’âge de toutes les vulnérabilités. Le rapport à l’image de soi y est instable. Le besoin de reconnaissance y est intense. La construction de l’identité y reste inachevée. Exposer des mineurs à des mécanismes industriels fondés sur la captation de l’attention n’est donc plus une question de choix individuel, mais un enjeu de protection collective.
Les signaux d’alerte sont désormais visibles au Maroc. Difficultés de concentration en milieu scolaire, désintérêt progressif pour la lecture et les activités collectives, isolement social, hypersensibilité au regard des autres et banalisation de la violence verbale. A cela s’ajoutent des phénomènes plus lourds encore, comme l’exposition précoce à des contenus inadaptés, parfois violents ou sexualisés, ainsi que la montée du cyberharcèlement, longtemps minimisée et dont les effets psychologiques commencent à apparaître au grand jour. Ces réalités ne relèvent plus de l’exception. Elles dessinent une tendance profonde qui traverse toutes les catégories sociales.
Face à cette situation, la réponse institutionnelle demeure hésitante. Elle se fragmente entre des campagnes de sensibilisation, des initiatives associatives et des appels répétés à la vigilance parentale. Cette approche, aussi nécessaire soit-elle, montre aujourd’hui ses limites. Elle repose sur l’idée que toutes les familles disposent des mêmes outils, du même capital éducatif et du même temps pour encadrer des technologies conçues par des multinationales aux moyens technologiques considérables. Dans un pays marqué par des inégalités sociales persistantes, cette hypothèse ne peut constituer le socle d’une politique publique cohérente.
L’expérience internationale apporte un éclairage précieux. Certains pays ont choisi des régulations strictes en imposant aux plateformes la responsabilité de vérifier l’âge des utilisateurs et d’empêcher l’accès des mineurs. D’autres avancent plus prudemment, cherchant un équilibre entre protection de l’enfance et respect des libertés individuelles.
Pour le Maroc, la question n’est donc pas de savoir s’il faut intervenir, mais comment le faire avec intelligence, courage et mesure. Réguler ne signifie pas interdire aveuglément ni sombrer dans une logique de surveillance généralisée. Il s’agit de penser un encadrement progressif et adapté à l’âge, de responsabiliser davantage les plateformes et de définir un cadre juridique clair qui place l’intérêt supérieur de l’enfant au-dessus des logiques commerciales. Il s’agit aussi d’ouvrir un débat national lucide, associant éducateurs, médecins, juristes, parents et acteurs du numérique, afin de construire une réponse marocaine, ancrée dans les réalités sociales et culturelles du pays.
Le Maroc dispose d’atouts réels pour engager ce chantier. Une tradition de réformes graduelles, une capacité d’adaptation institutionnelle reconnue et une société civile de plus en plus attentive aux enjeux liés à l’enfance et à l’éducation. Mais il manque encore une décision politique forte, assumée et structurante. Tant que le débat restera cantonné à des marges techniques ou morales, les algorithmes continueront à occuper le terrain sans résistance réelle.
Il ne s’agit ni de diaboliser la technologie ni de nier les opportunités qu’elle offre en matière d’ouverture, de créativité et d’apprentissage. Les réseaux sociaux peuvent être des espaces d’expression et de découverte. Mais sans règles claires, sans garde-fous adaptés et sans vision d’ensemble, ils deviennent des zones grises où l’enfance se retrouve livrée à des intérêts qui lui sont étrangers. Gouverner, en matière de protection des mineurs, consiste précisément à intervenir avant que les dégâts ne deviennent structurels.
Notre pays est aujourd’hui à la croisée des chemins. Continuer à différer ce débat reviendrait à accepter tacitement que la construction émotionnelle et sociale de ses enfants soit façonnée par des logiques marchandes globales. Ouvrir ce chantier, en revanche, serait un acte de maturité politique et sociale. Une manière de rappeler que l’enfance n’est ni un marché ni un laboratoire, mais un bien commun qui mérite une protection à la hauteur des défis. La vraie question n’est plus de savoir si le Maroc doit s’engager sur cette voie, mais de savoir combien de temps il peut encore se permettre de ne pas le faire.
Adam Ali









