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La violence au féminin pluriel : Les espaces publics sont-ils devenus des lieux peu sûrs et hostiles à la gent féminine ?




C’est désormais une routine bien établie. Chaque semaine qui passe apporte avec elle son lot d’agressions et d’arrestations. Autant la Toile bruisse chaque jour que Dieu fait d’images et de vidéos d’attaques de femmes, autant la MAP s’échine à relayer des communiqués de la DGSN faisant état de l’arrestation de malfaiteurs en rupture de ban et d’hebdomadaires statistiques à la courbe ascendante  et aussi effrayante que le fil des épées des malfrats de ces temps inciviques. Une course contre la montre qui risque d’être sans fin vu que le traitement sécuritaire de ce genre d’affaires ne peut à lui seul y mettre le holà. Il lui manque ces incontournables ingrédients que sont l’éducation et son lot de valeurs ainsi que les éléments qui fondent la dignité humaine et cimentent le vivre en commun que sont les droits de l’Homme toutes générations confondues. Dans une société patriarcale en perte de repères comme la nôtre, tous ces ingrédients doivent être réunis pour que la mayonnaise prenne. Sinon, la violence continuera à égrener notre quotidien et particulièrement celui des femmes dont l’acuité a été attestée par les statistiques officielles à de nombreuses reprises.
Le débat est, en effet, assez ancien pour avoir interpellé tant le gouvernement que le HCP.
Le premier en avait fait rapport en 2015 via son ministère en charge de la Solidarité, de l'Egalité, de la Famille et du Développement social en se basant sur les affaires de violences physiques soumises aux tribunaux marocains une année auparavant. Lesquelles avaient enregistré une augmentation de 8,33% par rapport à 2013. Sont impliqués dans ces affaires de coups et blessures, d’homicides, d’avortement, de séquestration ou encore de trafic de femmes, des hommes majeurs dans environ 88% des cas.
Les juridictions de Marrakech, El Jadida, Kénitra, Rabat et Béni Mellal avaient, selon le même rapport, enregistré plus de la moitié des affaires recensées. Ces provinces sont-elles les plus violentes pour les femmes au Maroc ? Il faudra une étude sociologique pour y répondre. Mais le rapport fait remarquer que dans la capitale du Gharb par exemple, les agressions violentes, c’est-à-dire celles menant à une incapacité physique de plus de 20 jours, sont très importantes.
Le rapport avait également permis de dresser le portrait-robot des femmes qui avaient subi l’enfer des violences physiques. Essentiellement citadines, elles sont âgées de 18 à 45 ans et n’ont pas d’emploi. C’est du moins ce qui ressort des plaintes déposées auprès de la police nationale. Mais on ne peut pas, pour autant, affirmer que la violence à l’égard des femmes soit un phénomène essentiellement urbain. Par pudeur ou par manque de structures d’aide, les femmes rurales ne dénoncent pas les agressions qu’elles subissent et préfèrent le silence à une dénonciation de laquelle elles pourraient ne pas sortir indemnes.
Quant aux agressions à caractère sexuel comme celle de M’dina Bus qui vient de défrayer la chronique, elles avaient, selon la même source, constitué 8,6% des affaires de violences physiques enregistrées dans les tribunaux marocains durant l’année de référence et elles ont été, en majorité, commises par des hommes majeurs. Le viol se taille la part du lion dans celles-ci, soit 70%.
Ces violences n’épargnent ni les femmes, ni les jeunes filles, fussent-elles handicapées.
Si le rapport en question ne mentionne aucune atteinte physique ou agression morale contre les femmes handicapées, la réalité des choses est autre.
Selon l'Association marocaine des parents et amis des personnes handicapées mentales (Hadaf), plus de 80% des femmes souffrant de troubles mentaux en sont victimes. 58,4% de femmes en situation de handicap rapportent avoir été victimes de violence, 10 à 20 % des femmes qui cherchent du secours auprès des ONG sont des femmes handicapées, 11,1% des personnes handicapées rapportent avoir été victimes de violence comme une conséquence de leur handicap, 84% des femmes handicapées, âgées de 18 à 40 ans n'ont pas accès à l'éducation, et seulement 2,7% des femmes handicapées, âgées de 18 à 40 ans ont un emploi. Un drame qui s’ajoute à un autre et rend plus intenable le calvaire de celles que Dame nature a doublement défavorisées et dont l’injustice des hommes n’a fait que remuer le couteau dans la plaie.
Plus anciennes, les statistiques que le HCP a rendues publiques ce mardi sont aussi plus exhaustives et méritent d’être publiées en l’état tellement elles sont denses.
L’enquête nationale sur la prévalence de la violence à l’égard des femmes que le Haut- commissariat a réalisée en 2009, révèle qu’en milieu urbain, sur une population de 5,7 millions de femmes âgées  de 18 à 64 ans, 2,3 millions, soit 40,6%, ont été victimes au moins une fois d’un  acte de violence, sous une  forme  ou  une  autre, dans un espace public de leur ville durant les douze mois  précédant l'enquête.
Par forme de violence, la plus fréquente est la violence psychologique qui touche 1,9 million de femmes, soit près du tiers (32,1%) des citadines. Les violences physiques  occupent la deuxième position avec 808.000 victimes ou 14,2% de citadines. Dans les lieux publics, les atteintes à la liberté individuelle et les violences sexuelles, non compris le harcèlement sans attouchement, touchent, respectivement, 4,5% (427.000 victimes) et 3,9% (372.000 victimes) des femmes en milieu urbain.
Les femmes victimes de violences dans les lieux publics citadins appartiennent à  toutes les tranches d’âge et toutes les catégories sociales.
Par âge, le taux de prévalence passe de près de 25% parmi les citadines de 50 à 64 ans à 58,3% parmi les plus jeunes (femmes de 18 à 24 ans). Par forme de violence, ce sont toujours les femmes jeunes qui sont les plus touchées. Ainsi, le taux de prévalence des violences parmi les jeunes de 18 à 24 ans est de 51,1% pour les violences psychologiques, 18,2% pour les violences physiques et de 8,8% pour les violences sexuelles. Pour les femmes plus âgées (50-64 ans), ces taux sont respectivement de 15,1%, 11,8% et 1,9%.
Etre mariée semble un facteur modérateur mais qui ne préserve pas les femmes des violences dans les espaces publics. Le taux de prévalence a atteint 33,4% parmi les femmes mariées contre 46,3% parmi les divorcées et 66,3% parmi les célibataires. Les veuves sont touchées par la violence dans les espaces publics urbains à hauteur de 27% probablement en raison de leur âge.
Les citadines ayant un niveau d’enseignement supérieur rapportent plus d’actes de violences que les autres femmes. En effet, plus le niveau d’instruction est élevé plus le taux de prévalence augmente. Il varie ainsi de 29% parmi celles n’ayant aucun niveau d’instruction, à 40,6% parmi celles ayant le niveau de l’enseignement primaire et à 57,9% parmi celles ayant un niveau de l’enseignement supérieur.
La prévalence est particulièrement élevée parmi les femmes citadines en situation de chômage avec 2 femmes sur 3, et les citadines pourvues d’un travail avec un taux de près d’une femme sur deux (54,5%)  et 35,6% parmi les inactives. Par type d’inactivité, le taux de prévalence est très variable. Il est de près de 72% parmi les élèves et les étudiantes et de 33% parmi les femmes au foyer.
Quelle que soit sa tenue vestimentaire, la femme demeure généralement exposée à la  violence dans les espaces publics. Mais il semble que les femmes qui portent souvent des tenues modernes courtes rapportent plus d’actes de violences commis à leur encontre dans ces espaces. Pour cette catégorie, le taux de prévalence, en milieu urbain, culmine à 75,5% pour descendre à 61% parmi celles qui portent souvent des tenues modernes longues mais sans voile, à près de 34% parmi celles qui portent des djellabas ou des habits traditionnels équivalents.
Par acte de violence, le harcèlement sans qu’il y ait attouchement vient en première position avec un taux de prévalence de 26,7%. Il est suivi par les insultes et les dénigrements et le vol d’objets personnels avec usage de la force (avec un taux 11,6% chacun), les agressions physiques (gifles, coups, etc.) avec 1,8% et les agressions avec un objet contondant ou un produit dangereux (acide par exemple) avec 1,5%. Les menaces d’agressions avec un objet contondant ou un produit dangereux dans les espaces publics urbains touchent 1,5% des femmes citadines
L’enquête nationale sur la prévalence de la violence à l’égard des femmes a également révélé que la majorité des auteurs des violences dans les espaces publics urbains sont jeunes ne dépassant pas 35 ans et il en est de même des victimes de ces violences, et que la majorité des victimes (67,6%) parlent de la violence subie dans ces espaces, le plus souvent, commise par un membre de la famille. Cependant, l’enquête a aussi révélé que seules 18,8% des victimes de ces violences survenues dans les lieux publics urbains s’adressent à une autorité compétente pour déposer plainte. Les actes les plus  rapportés aux autorités compétentes sont les agressions avec un objet  contondant ou produit dangereux (43,5% des cas), la menace avec un objet contondant ou produit dangereux  (37,7%), les gifles, les coups de poing ou de pied et autres violences physiques (23,7%), le vol avec force (22,4%) et les insultes (7,4%).
Ce qui s’est donc passé à bord du véhicule de M’dina Bus au vu et au su tant du conducteur que des passagers dont aucun ne semble avoir bougé le petit doigt, aussi abject et répréhensible soit-il, fait partie de cette séries d’actes qui ont tendance à s’incruster dans la normalité maladive d’une société qui a perdu tant le substrat commun à ses cultures que les repères socio-historiques qui lui permettaient de toujours garder raison. Une société machiste déboussolée qui n’a trouvé d’autres boucs émissaires que les femmes et d’autres exutoires que la violence.
La fait de voir des responsables réagir à l’affaire casablancaise avec retard et en recourant à une langue de bois dont les circonlocutions permettent de mieux cacher les tares et le manque de volontarisme aurait pu laisser pantois n’eût été le fait que le Maroc a déjà mis le pied à l’étrier.
A preuve, le projet de loi relatif aux violences faites aux femmes a déjà accompli une partie de sa navette parlementaire. Citée par le site d’information HuffPost Maroc, la ministre de la Femme, de la Solidarité et de la Famille, Bassima Hakkaoui, a indiqué qu'après son adoption par la Chambre des représentants, le projet de loi relatif aux violences faites aux femmes qui a fait l’objet de critiques parfois virulentes de la part de certaines ONG est toujours bloqué au niveau de la deuxième Chambre dont la vacance actuelle ne permet nulle conjecture concernant la poursuite de son examen. Asmaa El Mehdi, coordinatrice de la coalition "Printemps de la dignité", avait, en effet, pointé du doigt le fait que ce projet de loi exclut plusieurs catégories des femmes de la protection juridique. Elle avait, par ailleurs, estimé que le retard enregistré à ce propos reflétait "l'absence de volonté de mettre en place une législation à même de protéger les femmes contre la violence". Une affirmation dont le chef du gouvernement a pris le contrepied dernièrement.
Il avait, en effet, promis le 25 août qu’« une stratégie contre les violences faites aux femmes » «sera annoncée au moment opportun », sans en détailler les idées forces ou les contours mais en disant réfléchir « à comment traiter ce genre de phénomènes pour que ces actes ne se reproduisent plus ».
On ne sait pas encore comment cette stratégie et le projet de loi soumis actuellement au  Parlement vont s’agencer pour compléter un arsenal juridique déjà existant, mais limité. Le droit marocain condamne en effet le harcèlement sexuel au travail, mais laisse les victimes démunies en cas d’agression dans l’espace public.

H.T
Mercredi 30 Août 2017

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