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La justice territoriale, une priorité absolue

Pourquoi le Maroc a besoin d’un nouveau souffle politique dans la gestion de son espace


Mohamed Assouali
Mercredi 8 Avril 2026

La justice territoriale, une priorité absolue
Il fut un temps où la question territoriale au Maroc était présentée comme un dossier d’aménagement, une affaire d’équilibres administratifs, de compétences réparties entre l’Etat, les régions et les collectivités. Ce temps est révolu. Aujourd’hui, le territoire est devenu l’un des lieux où se joue la vérité du politique. Car derrière la carte, il y a la justice. Derrière la régionalisation, il y a la répartition réelle de la richesse, du pouvoir de décision, des investissements publics et des chances offertes aux citoyens selon l’espace où ils vivent.

Le problème marocain n’est plus seulement de produire du développement, mais de savoir où ce développement se concentre, qui en bénéficie réellement, et quelles régions continuent à attendre leur tour. Quand un pays compte 36,83 millions d’habitants en 2024, avec une urbanisation qui atteint 62,8% et une croissance démographique plus lente, ce ne sont pas seulement les villes qui changent. Ce sont les besoins, les fragilités, les attentes sociales et les formes de pression sur les services publics qui se déplacent. Et lorsque trois régions produisent à elles seules 58,5% du PIB national, la question n’est plus simplement économique. Elle devient éminemment politique : quel Maroc veut-on construire ? Un Maroc à plusieurs vitesses, ou un Maroc capable de faire de son territoire un levier de justice et de cohésion ?
 
Une croissance réelle, mais une géographie profondément déséquilibrée
 
Le Maroc avance. Il investit, il construit, il modernise, il transforme des pans entiers de son économie. Personne ne peut le nier sérieusement. Mais cette avancée n’efface pas une réalité plus dérangeante : la richesse nationale continue de se concentrer dans un nombre limité de régions. Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma demeurent les pôles majeurs de la création de valeur. Cela traduit certes leur dynamisme, mais révèle surtout une autre vérité : l’espace national ne profite pas partout avec la même intensité de la croissance.

Or, c’est précisément ici que la lecture politique devient décisive. Un Etat n’est pas seulement jugé à l’aune de ce qu’il produit. Il l’est aussi à l’aune de ce qu’il redistribue, de ce qu’il corrige, de ce qu’il répare. La vraie force d’un Etat ne réside pas uniquement dans la puissance de ses métropoles ou dans le volume global de sa croissance, mais dans sa capacité à empêcher que le territoire ne se transforme en hiérarchie durable entre centres gagnants et périphéries reléguées.

La justice territoriale n’est donc pas un luxe discursif. Elle est une exigence d’Etat. Car le citoyen ne rencontre pas la puissance publique dans les tableaux macroéconomiques. Il la rencontre dans l’école de son quartier, dans l’état de la route qu’il emprunte, dans la qualité du centre de santé le plus proche, dans l’emploi qu’il trouve ou qu’il ne trouve pas, dans l’impression que son territoire compte réellement ou qu’il reste, année après année, à la marge des priorités.

C’est pourquoi le débat sur le territoire doit sortir du langage neutre et administratif. Il faut le dire clairement : il y a au Maroc une question de justice spatiale. Et tant qu’elle ne sera pas affrontée avec lucidité, la croissance restera politiquement incomplète.
 
Le territoire n’est pas un dossier technique, c’est un choix politique
 
On a trop souvent réduit le développement territorial à une affaire d’ingénierie publique, de programmation budgétaire ou de gestion institutionnelle. C’est une erreur. Le territoire est d’abord une question de choix. Choix des priorités. Choix des investissements. Choix des arbitrages. Choix des régions qu’on décide d’accompagner plus fortement parce qu’elles cumulent les retards, les fragilités ou les handicaps structurels.

Les données de l’emploi le montrent avec netteté. Lorsque le Maroc crée 193.000 postes entre 2024 et 2025, mais que cette amélioration repose sur une progression en milieu urbain pendant que le monde rural continue de perdre du terrain, cela signifie que la dynamique nationale ne corrige pas spontanément les déséquilibres. La croissance, laissée à sa logique propre, peut consolider les pôles déjà intégrés tout en fragilisant davantage les espaces moins connectés, moins équipés ou moins attractifs.

Le même constat vaut pour la pauvreté multidimensionnelle. Oui, il y a des progrès. Oui, certains indicateurs s’améliorent. Mais les écarts entre régions, provinces et communes restent importants. Autrement dit, la politique publique agit, mais son effet demeure inégalement réparti dans l’espace. Le problème n’est donc pas seulement de faire plus. Il est de faire autrement.

C’est là qu’intervient ce que l’on peut appeler l’intelligence territoriale. Non pas une formule à la mode, mais une méthode de gouvernement. Elle consiste à considérer chaque territoire dans sa vérité propre : ses ressources, ses limites, sa structure sociale, sa mémoire économique, ses besoins urgents, ses leviers d’avenir. L’intelligence territoriale commence lorsque l’Etat cesse d’imposer des réponses uniformes à des réalités profondément différentes. Elle commence lorsque la décision publique accepte enfin de partir du terrain au lieu de seulement descendre du sommet.

Il faut réhabiliter le politique dans le développement. Non pas le politique au sens de la posture ou du slogan, mais le politique au sens noble : celui qui tranche, hiérarchise, corrige, assume. Car sans volonté politique claire, la technique administre l’existant mais ne transforme pas l’injuste.
 
Les régions ont besoin de pouvoir pour agir, pas seulement d’un statut
 
Le Maroc a engagé un chantier important de la régionalisation. C’est un acquis réel. Mais il faut désormais regarder les choses avec exigence. Une région n’est pas forte parce qu’elle existe dans un texte. Elle l’est lorsqu’elle dispose de marges d’initiatives réelles, de moyens adaptés, d’élites compétentes et d’une vision cohérente de son propre développement.

Sans cela, la régionalisation risque de rester une architecture prometteuse mais inachevée.
La question n’est donc plus seulement institutionnelle. Elle est désormais politique et humaine. Les territoires ont besoin de responsables qui les connaissent, qui les comprennent, qui savent relier les priorités locales aux orientations nationales, qui n’opposent pas la cohésion de l’Etat à la vitalité des régions, mais qui savent au contraire faire de la force des territoires un atout pour la nation tout entière.

L’expérience des provinces du Sud l’illustre avec force. Lorsqu’un territoire bénéficie d’une vision assumée, d’investissements structurants, d’un effort coordonné entre économie, infrastructures, développement humain et gouvernance, il change de place dans l’imaginaire national comme dans la réalité concrète. Il cesse d’être perçu comme une périphérie à gérer. Il devient un espace stratégique à valoriser, à consolider, à projeter.

C’est cette philosophie qu’il faut étendre. Les régions marocaines n’ont pas besoin d’être simplement administrées. Elles ont besoin d’être reconnues comme des moteurs potentiels du développement national. Cela suppose plus de confiance, plus de responsabilité, plus de clarté dans la répartition des rôles, mais aussi plus d’exigence envers les élites territoriales. La justice territoriale ne se décrète pas. Elle se construit à travers des institutions crédibles, des priorités assumées et des compétences capables de donner un sens concret à l’action publique.
 
Faire de la justice territoriale une doctrine d’action
 
Le Maroc est aujourd’hui devant un choix. Soit il poursuit la régionalisation comme un chantier parmi d’autres, avec ses avancées, ses lenteurs et ses compromis. Soit il décide d’en faire le cœur d’un nouveau pacte territorial fondé sur l’équité, la proximité, la responsabilité et la cohésion. C’est ce second chemin qui me paraît nécessaire.

Car la justice territoriale ne doit plus être perçue comme une exigence morale ajoutée au développement. Elle doit devenir sa condition politique. Un territoire qui se sent oublié finit toujours par douter de la promesse collective. Une région qui se perçoit comme secondaire finit toujours par nourrir frustration et distance. A l’inverse, un Etat qui corrige les écarts, valorise les potentiels locaux, répartit mieux l’investissement et renforce les capacités régionales génère non seulement du développement, mais aussi de la confiance.

Le Maroc n’a pas seulement besoin de continuer. Il a besoin d’élever son ambition. Il n’a pas seulement besoin de gérer son espace. Il doit apprendre à le penser comme une question centrale de justice publique. Le territoire n’est pas une périphérie du politique. Il en est désormais un centre.
Et c’est peut-être là le vrai test des années à venir : faire en sorte que la carte du Maroc ne soit plus seulement celle de la souveraineté, mais aussi celle de l’équité. Car un Etat fort n’est pas seulement celui qui tient son centre. C’est celui qui sait rendre justice à tous ses territoires.

Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique de l’USFP et Secrétaire provincial du parti à Tétouan


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