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L’irrésistible attrait d’un ailleurs aux mille et un atouts

La migration des blouses blanches du Sud vers le Nord a un coût énorme en argent et en taux de mortalité




15,86 milliards de dollars américains, tel est le coût annuel supporté par les pays à revenus faibles et intermédiaires à cause de la migration de leurs médecins vers les pays à revenus élevés. Ce coût est plus élevé dans les pays africains et les pays à faibles revenus par rapport au produit national brut, indique un récent article du British Medical Journal, ou BMJ, une revue médicale britannique qui existe depuis 1840. En effet, cette migration à grande échelle des médecins issus des zones à faibles revenus vers les pays à revenus élevés a de nombreuses conséquences économiques dont une mortalité accrue associée à un nombre insuffisant de médecins dans les pays émetteurs.
Qu’en est-il pour le Maroc ? « 300 médecins quittent notre pays chaque année. La plupart d’entre eux choisissent la France ou l’Allemagne puisque ces deux pays ont complètement modifié leur politique de recrutement des médecins étrangers. S’il fallait, auparavant, faire quelques années d’études et passer un examen d’équivalence pour intégrer le système de santé français, aujourd’hui, le candidat dépose son dossier et exerce pendant six mois dans un service en attendant l’aval de son chef du service. Une fois accepté, il sera assimilé à ses confrères français avec les mêmes avantages en termes de rémunération, de congés payés et de protection sociale », nous a révélé Badredine Dassouli, président du Syndicat des médecins du secteur libéral. Et de poursuivre : « L’Allemagne recrute à bras-le-corps et sans conditions préalables. D’ailleurs, nous avons noté dernièrement que la majorité de nos étudiants de 5ème année apprennent la langue allemande ».  
Concernant le choix de la France comme pays de prédilection, des études de l’OCDE sur la migration des talents en Tunisie et au Maroc publiées respectivement en 2016 et en 2018 et citées par le chercheur Mohamed Kouni dans son article « Fuite des médecins dans les pays du Maghreb central : raisons et impacts », ont conclu que la plupart des migrants maghrébins choisissent les pays européens, particulièrement la France. En effet, la part des émigrants maghrébins en Europe est estimée à plus de 85 %. Elle s’élève respectivement à 91 % pour l’Algérie, à 90% pour le Maroc et à 88 % pour la Tunisie. En outre, plus de 60% des migrants tunisiens résidaient en France en 2015-2016. Elle est aussi la première destination des Algériens et des Marocains, d’où le fait, par exemple, que le tiers de la diaspora marocaine vit en France, soit 860.000 migrants. Concernant l’émigration des médecins, les chercheurs Abdellaoui et Zehnati (2016) soulignent que la majorité des médecins migrants résident en France.
Pour notre source comme pour d’autres chercheurs, ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui. Selon des statistiques de l’INSEE (Institut national français de la statistique et des études économiques) datant de 2012, le nombre de médecins d’origine maghrébine qui exercaient en France à cette période s’élevait à 27.870. Les médecins algériens en représentaient plus de la moitié avec 17.658 médecins suivis par les praticiens tunisiens et marocains (5.106 médecins pour chaque pays).
Dans ledit article, le chercheur Mohamed Kouni avance que le taux d’émigration des médecins a été aux alentours de 23 % en moyenne pour toute cette région en 2012.
Comment peut-on expliquer cette situation? « Partout dans le monde, il y a de plus en plus de déserts médicaux. C’est-à-dire un déséquilibre entre le nombre des professionnels ou des établissements sanitaires et la densité de la population dans une zone géographique donnée. Aujourd’hui, de plus en plus de médecins sont concentrés dans les centres au détriment des périphéries. Et les pays à revenus élevés ont besoin de médecins étrangers pour combler le vide en la matière », nous a expliqué Badredine Dassouli. Et de préciser : « Du côté des médecins marocains, cette migration n’est pas motivée par des raisons financières seulement. En effet, un médecin touche au début de sa carrière en France de 1.200 à 1.400 euros et 5.000 euros après quelques années d’exercice. Un salaire qu’il peut gagner en restant au Maroc. Que cherchent donc ces médecins ? D’abord, un bon climat de travail et de bonnes conditions pour exercer leur métier. Dans les pays à revenus élevés, ces médecins se sentent plus sécurisés concernant leur famille et leur avenir professionnel et personnel».
Qu’est ce que le Maroc risque si la migration de ses médecins se poursuit avec une telle ampleur ? « Il faut souligner que notre pays souffre d’un déficit en médecins qui avoisine les 23.000 praticiens. A l’avenir, de plus en plus de médecins asiatiques et sénégalais y exerceront. Avec l’ouverture des investissements dans le secteur de la santé aux capitaux étrangers, chaque investisseur va ramener ses propres médecins selon son cahier des charges, son business plan et ses priorités », nous a affirmé Badredine Dassouli qui nous a fait savoir qu’il n’y a pas que les médecins qui veulent partir vers d’autres cieux, d’autres talents marocains projettent de partir notamment au Canada. Un constat déjà observé par l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui a indiqué en 2016 que la part des migrants de niveau supérieur dans l’émigration totale a été de 16,6 % pour le Maroc, 20 % pour la Tunisie et 21,1% pour l’Algérie en 2010/2011.
Une étude publiée en 2016 par le sociologue algérien Mohamed Saib Musette a montré que 20 % des émigrants maghrébins (environ 800 000 migrants) étaient des travailleurs qualifiés en 2010 contre seulement 10 % du stock d’émigrants en 1990. L’auteur insiste sur le fait que l’émigration des talents maghrébins évolue à une vitesse accélérée. Cette vitesse diffère d’un pays à l’autre. L’Algérie enregistre la croissance la plus forte. « C’est pourquoi la part d’émigrants qualifiés algériens a été multipliée de plus de quatre fois suivie par la Tunisie avec un doublement de la part de ses talents migrants et enfin, le Maroc qui affiche un multiplicateur de 1,5 sur la période 1990-2010 », a conclu de son côté Mohamed Kouni.

Hassan Bentaleb
Mardi 14 Janvier 2020

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1.Posté par Mouhcine le 14/01/2020 12:54 (depuis mobile)
Comment remédier à ce vaste phénomène ?





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