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L’impossible changement de l’administration marocaine


Méditation à travers une expérience
personnelle



L’impossible changement  de l’administration marocaine
J’ai passé plus de trente ans en activité avant ma retraite administrative. J’ai exercé dans deux institutions, dans trois villes : Rabat, Casablanca et El Jadida. J’ai été successivement journaliste de desk, reporter, responsable juridique, attaché de presse, communication-manager et enfin responsable des affaires sociales.
 Ayant fait des études supérieures en section de sociologie et en journalisme et suivi plusieurs stages et formations en plus de mon amour pour la lecture et l’écriture, je me sentais bien outillé pour entamer une carrière dans le service public. Ainsi je n’ai pas trouvé de difficultés majeures pour mener à bien les missions qui m’ont été confiées. Ces missions s’articulaient principalement sur deux axes : la communication et la gestion. Certaines de ces activités, je les ai menées sans disposer de moyens matériels ou humains nécessaires et quelquefois même dans un environnement indifférent voire hostile. 
Mais il est une remarque que j’aimerais partager avec les lecteurs en guise d’échange d’expérience. Ma remarque est la suivante : l’administration marocaine, en général, n’a besoin que de compétences moyennes. Les personnes ayant fait de longues études et aux riches parcours ne trouveront pas leur place dans l’administration. Je veux dire par là qu’ils peuvent trouver un emploi rémunérateur mais ne peuvent appliquer leur savoir. Le paradoxe, c’est qu’elles deviennent, du fait même de leur savoir, des indésirables aux yeux de leur hiérarchie, surtout si cette dernière souffre d’un complexe d’infériorité de compétence. Ne dit-on pas dans l’administration marocaine « khali fhamtak andek » littéralement (Garde ton savoir pour toi) ? Le savoir est donc indésirable chez nous et nous ne sommes pas aux Etats-Unis pour prouver le contraire.
Là, j’en sais quelque chose. Après un passage par la RTM, j’ai exercé dans un Office régional où la majorité du personnel était constituée par des ingénieurs et des techniciens. Nous étions une petite poignée de cadres administratifs. Parmi le petit groupe d’administrateurs, nous étions cinq cadres chevronnés, diplômés et expérimentés qui étaient constamment et injustement écartés des postes auxquels nous pouvions légitimement prétendre. L’hostilité voilée, venait de certaines personnes qui manquaient de confiance en eux. Vis-à-vis d’un certain responsable, nous étions « Cinq cartes à abattre » par allusion au film d’Henri Hathaway. J’ai effleuré cet épisode dans mon autobiographie « A l’ombre d’El Jadida » parue à Paris. La raison de l’hostilité de certains était tout-à-fait, subjective : de la pure jalousie. Notre petit groupe était intransigeant sur deux points : que les postes à caractère administratif, juridique et financier soient confiés, exclusivement, aux administrateurs et respecter la spécialité de chacun. Nous avions le choix entre deux voies : soit suivre le courant soit dire « Non ». Nous avions choisi la deuxième option. La hiérarchie, elle, préférait les gens de confiance plutôt que la compétence. Ainsi, les nominations n’étaient jamais adéquates avec le profil. Plusieurs responsables n’apportaient aucune valeur ajoutée et n’assuraient qu’une présence physique passive. 
Ceci m’amène à un autre constat amer : c’est que la majorité écrasante des responsables et des cadres au Maroc n’encadre rien du tout. Ces cadres détiennent certes des diplômes mais sont dépassés par les évolutions du fait qu’ils ne lisent pas et ne se documentent pas. Là où le bât blesse, c’est qu’ils touchent une indemnité d’encadrement incluse dans le salaire mensuel en sus d’une indemnité de responsabilité pour certains. Malgré tout cet argent, ils n’ont pas acquis l’habitude de lire et de suivre l’actualité, ni d’acheter la documentation, ni d’assister aux colloques, ce qui fait que, logiquement, ils sont incapables d’encadrer quoi que ce soit. L’administration donc en pâtit. 
Le même constat est observable dans l’enseignement supérieur. La majorité des professeurs  touchent une indemnité mensuelle pour la recherche (incluse dans le salaire) mais ils ne produisent rien. 
Le changement de l’administration marocaine n’est pas pour demain et quand j’entends à la télévision tel ou tel ministre déclarer qu’il va faire en sorte de changer les habitudes dans sa bureaucratie, de combattre l’absentéisme ou d’améliorer l’accueil des usagers, par exemple, j’ai le sourire aux lèvres. Un ministre, malgré toute sa bonne volonté, ne pourra rien faire. En effet, tout ministre va changer au bout de trois ou quatre ans mais l’administration, elle, ne changera pas. Ne changera jamais.
 
 

Libé
Vendredi 15 Août 2014

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