Deleuze dit non à la guerre

Deux régimes de fous


Najib Allioui
Mardi 17 Mars 2026

Deleuze dit non à la guerre
Deux textes de Gilles Deleuze (1925-1995) peuvent expliquer l’actualité politique du jour, si grave soit-elle. Ecrits entre 1975 et 1995, ces textes «suivent le double rythme de l’actualité», écrit David Lapoujade dans sa présentation à Deux régimes de fous (Minuit, 2003). Les deux textes en question s’intitulent «Grandeur de Yasser Arafat» et «La guerre immonde».

Dans «La guerre immonde», on trouve cette phrase terrible et prophétique qui tient lieu de clôture: « Si cette guerre n’est pas arrêtée, par des efforts auxquels la France reste singulièrement étrangère, ce n’est pas seulement l’asservissement du Moyen-Orient qui se dessine, mais le risque d’une hégémonie américaine qui n’a plus de contrepartie, la complicité de l’Europe et, une fois de plus, toute une logique du reniement socialiste qui pèsera sur notre propre régime».

En d’autres termes, si la riposte de l’adversaire prend fin, s’il n’y a plus de contre-pouvoir, c’est l’équilibre mondial qui se perd au profit d’une suprématie politique et militaire des Etats-Unis sur le reste du monde. Par conséquent, quiconque est conscient des conséquences graves du déséquilibre politique s’aperçoit très vite du retour de la loi du plus fort qui l’emporte dès lors, et la fragilité des droits, à l’heure actuelle, en est une illustration éloquente. Trump, en toute évidence, privilégie la force sur les droits. Sa logique à lui: la puissance s’acquiert par la force.

La guerre dont parlait Deleuze était celle du Golfe déclenchée par les Etats-Unis le 16 janvier 1991 contre l’Irak. Or, bizarrement, on dirait qu’il décrit la guerre de l’Iran en 2026. C’est toujours le même problème auquel nous assistons. Deleuze en parle si bien qu’on a l’impression que c’est un avertissement direct, présenté comme une urgence, donné à l’Occident, ce que ce dernier, malgré l’alarmante situation, refusait et refuse d’entendre. Il dénonce l’injustice subie par l’Irak, détruit sous prétexte de libérer le Koweït ou encore sous prétexte de combattre la dictature du régime de Saddam Hussein. Il en résulte somme toute logique, et pour la gloire de Bush, une destruction évidente d’une nation et tout son patrimoine avec. Ce en conséquence de quoi, l’Europe ne dit mot et le silence devient la règle. Sur ce, Deleuze ironise: «Bush nous félicite comme on félicite un domestique». L’Europe s’asservit ainsi à la règle, tout bonnement !

S’en suit immédiatement une satire on ne peut plus intenable: «Notre but suprême, bien faire la guerre pour qu’on nous donne le droit de participer aux conférences de paix…». Il en ressort une servitude volontaire des journalistes et des intellectuels. Si les journalistes sont comparés aux soldats des Etats-Unis, les intellectuels sont plongés dans une profonde inertie : «Le silence de la plupart des intellectuels est d’autant plus inquiétant». Si ce n’est pour avoir les faveurs du pouvoir, leur seul prétexte est de dire que ça ne les regarde pas, étant donné que c’est une affaire politique, voire, qu’ils sont apolitiques !

En second lieu, et à l’instar d’Edward Saïd, Deleuze affirme ouvertement que le peuple palestinien subit les plus grandes injustices de l’histoire moderne. Aussi Deleuze est-il allé plus loin que n’importe quel autre intellectuel occidental lorsqu’il a osé parler de génocide: «On dit que ce n’est pas un génocide. Et pourtant c’est une histoire qui comporte beaucoup d’Oradour, depuis le début. Le terrorisme sioniste ne s’exerçait pas seulement contre les Anglais, mais sur des villages arabes qui devaient disparaître ; l’Irgoun fut très actif à cet égard (Deir Yassine). D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été».

Néanmoins, pour aussi paradoxal que cela puisse paraître, les conquérants sont eux-mêmes ceux qui ont subi le plus grand génocide de l’histoire, rappelle Deleuze. A partir de là, on peut comprendre que le terrorisme sioniste s’inscrit parfaitement dans une vision de vindicte. Preuve en est que le génocide se transforme pour eux en mal absolu, c’est-à-dire il se pourvoit dorénavant d’une conception profondément religieuse et mystique. Cette vision, ajoute Deleuze, n’a pas pour objectif d’arrêter le mal, mais de le propager avec des moyens froids en visant le même résultat : faire subir aux Palestiniens les peines que les Juifs ont endurées.

Cela étant dit, pour notre grande stupéfaction, les Palestiniens dont les sionistes radicaux cherchent à se venger n’y sont absolument pour rien. Deleuze souligne que les Palestiniens ignoraient même qu’un génocide des Juifs, l’holocauste encore moins, se déroulait en Europe à l’époque du nazisme hitlérien. C’est pourquoi, cette haine des Arabes par ces Juifs demeure totalement incompréhensible et injustifiée, car rien, absolument rien, ne témoigne historiquement d’un quelconque crime commis dans le passé par les Arabes contre des Juifs. Un exemple suffit pour s’en convaincre, d’ailleurs, les camps de concentration n’ont jamais existé dans les pays arabes, contrairement aux massacres systématiques effectués dans des lieux de détention criminelle allemands au cours de la dernière guerre mondiale. Soutenir l’inverse serait une fiction :

«C’est là que commence une fiction qui devait s’étendre de plus en plus, et peser sur tous ceux qui défendaient la cause palestinienne. Cette fiction, ce pari d’Israël, c’était de faire passer pour antisémites tous ceux qui contesteraient les conditions de fait et les actions de l’Etat sioniste. Cette opération trouve sa source dans la froide politique d’Israël à l’égard des Palestiniens».

A dire vrai, il saute à l’esprit une espèce de radotages  sur laquelle jouent les médias occidentaux par rapport à cette crise. Par exemple, pour notre grande surprise, on entend certains journalistes et intellectuels (toujours les mêmes d’ailleurs !) affirmer sur des plateaux de télé, et avec quelle obstination, qu’il n’y avait pas de génocide en cours, ou quelques philosophes du pouvoir soutenir avec le même entêtement qu’Israël reste le seul pays démocratique qu’on ait jamais eu au Moyen-Orient. Au fond, on constate que c’est à peu près la même caste qui défend les mêmes idées et intérêts, au point qu’un philosophe écrit sur la solitude d’Israël ou encore sur l’insomnie, laissant entendre qu’il était l’homme le plus responsable au monde. Pire encore, c’est un chanteur cette fois-ci (c’est donc à lui que l’émission est dédiée pour parler politique !) des plus célèbres qui joue sur le pathos en affirmant que les Palestiniens ont eu quand même l’occasion de régler leur problème mais ils ne veulent pas. Qui pis est, il ne s’arrête pas là, il pousse au maximum le ridicule et soutient l’idée que Netanyahou se défend, c’est tout. Point, c’est tout ! Amen et ainsi soit-il et tant pis.

Le chanteur l’aurait bien chanté, mais il oublie que là où une occasion se présente, ce sont les Israéliens qui la rejettent. Ils tiennent mordicus à nier le fait palestinien, ils pensent dans leur âme que les Palestiniens sont des intrus, venus du dehors, de simples esclaves. Donc, il faut qu’ils partent. Or, face aux promesses trahies, par les Européens et par les Arabes, ceux-ci ayant peur du modèle palestinien, le peuple palestinien a su rester. Il ne part pas.

Suite à quoi, en référence à Elias Sanbar, Deleuze explique que la complicité des Etats-Unis avec Israël revient tant à la puissance d’un lobby sioniste qu’à un point commun qui s’établit sur une histoire commune d’extermination. Il y a là un rêve partagé, exterminer pour devenir la grande nation : devenir la grande puissance américaine sur le dos des Indiens et le Grand Israël sur le dos des Arabes. Bref, comme dit admirablement Deleuze, les Palestiniens sont les nouveaux Indiens d’Israël.

Après quoi, Deleuze en vient à cette question suscitant, en effet, le grand étonnement : Comment les Palestiniens, seuls au fond gouffre, ont-ils su résister ?
Il faut dire que cela est dû, en grande partie, à Yasser Arafat, dont on dit qu’il est presque sorti de Shakespeare. L’histoire, paraît-il, fonctionne ainsi. Hölderlin l’a résumé d’une phrase: «Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve». Le danger est grand, la Palestine tient bon.
Les massacres de Sabra et Chatila étaient cette circonstance attendue par l’ennemi juré afin de se venger de la grandeur de Yasser Arafat, cet égyptien destiné normalement à une carrière d’ingénieur, devenu sans qu’il ne s’y prépare un génie politique. Face aux promesses non tenues et après les massacres horribles de Sabra et Chatila, Arafat, dit Deleuze, n’avait qu’un seul mot : « shame, shame ». Face à l’arrogance d’Israël se gargarisant d’être un peuple exceptionnel, comme adoraient le pérorer à leur manière les nazis, les Palestiniens n’ont qu’un seul mot d’ordre, modeste, être un peuple comme les autres, qui a droit d’exister, ni plus ni moins.

Par ailleurs, en menant une guerre inarrêtable contre un pays comme le Liban, Israël se croit trouver l’issue finale consistant dans l’effacement de l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine créée en 1964 à Jérusalem et dirigée par Arafat à partir de 1969). C’est dans ce sens que les sionistes veulent détruire le Liban, en sachant bien que l’OLP s’y est établi à la fin des années 1960 et y vivent désormais de nombreux réfugiés palestiniens. Ce n’est donc pas un hasard si le Liban est plus visé qu’autre chose en 2026. Alors qu’on s’attendait à une guerre focalisée rien que sur l’Iran, c’est au contraire le Liban qui en récolte les conséquences les plus regrettables.

A lire les deux textes de Deleuze, tout est finalement dit sur l’erreur irréparable d’Israël. Les sionistes se trompent carrément de politique, ils n’avancent pas vers la paix, loin s’en faut, car «le peuple palestinien ne perdra pas son identité sans susciter à sa place un double terrorisme, d’Etat et de religion, qui profitera de sa disparition et rendra impossible tout règlement pacifique avec Israël. De la guerre du Liban, Israël lui-même ne sortira pas seulement désuni, économiquement désorganisé, il se trouvera devant l’image inversée de sa propre intolérance. Une solution politique, un règlement pacifique n’est possible qu’avec une OLP indépendante, qui n’aura pas disparu dans un Etat déjà existant, et ne se sera pas perdue dans les divers mouvements islamiques. Une disparition de l’OLP ne serait que la victoire des forces aveugles de guerre, indifférentes à la survie du peuple palestinien».

Il va sans dire qu’un minimum de rationalité invite à affirmer ouvertement que nous avons aujourd’hui deux régimes extrémistes qui massacrent les innocents. Après la vie, il y a la mort. Il est temps que l’Europe courageuse (incarnée merveilleusement par Pedro Sanchez en 2026, désormais le grand) et les pays arabes affirment ouvertement avec un minimum d’honnêteté et de dignité que le régime iranien est illégitime autant que l’est le régime israélien. Avant la guerre Israël/Iran, Netanyahou détruisait les Palestiniens, n’est-ce pas ? Après cette guerre, à n’en pas douter, Netanyahou et sa bande attaqueront à nouveau les Palestiniens et d’autres pays arabes. Et, à nouveau, la guerre aura lieu. Cette guerre cessera, tôt ou tard, mais tant que le terrorisme sioniste dispose du pouvoir en Israël, la violence n’abandonnera pas le Moyen-Orient. Entendons-nous bien, simplement, personne n’est contre Israël, mais aujourd’hui le monde entier est contre Netanyahou, ses ministres et son armée, de par le chaos semé  partout.

Clairvoyante et lumineuse, la pensée de Deleuze ne se trompe jamais. Monsieur Deleuze est plus que jamais utile actuellement. Il propose, depuis sa tombe, aux fous furieux de la guerre qui retardait la paix, une solution politique donnant accès à la fraternité. Quand les grands s’expriment, dit un jour un spécialiste de Rilke, les petits se taisent. Il n’en faut pas plus !

Par Najib Allioui


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