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L'Afrique à la rescousse

L'Europe en quête désespérée de main-d'oeuvre qualifiée ou saisonnière


Hassan Bentaleb
Mercredi 14 Septembre 2022

L'Afrique à la rescousse
Tous les moyens sont bons pour attirer la main-d’œuvre étrangère dans l’espace Schengen,  allant même jusqu’à sa naturalisation. Tel est le cas de l’Allemagne qui compte –pour séduire les travailleurs étrangers qualifiés indispensables à son économie - réduire les obstacles bureaucratiques à l’immigration, raccourcir les délais de naturalisation et faciliter la plurinationalité, selon un projet présenté mercredi dernier par le gouvernement de ce pays.
En effet, l'Europe comptera 95 millions de travailleurs de moins en 2050 qu'en 2015. Le vieillissement de la population et les niveaux insuffisants de migration y sont pour beaucoup. La pandémie de Covid-19 a également chamboulé les conditions de travail et a remis en cause plusieurs postulats.

Certains experts estiment que la solution viendra de l’extérieur de l’Europe. Précisément de l’Afrique, en exportant des emplois ou en favorisant l'immigration des jeunes travailleurs africains. 
 
Recherche désespérément de travailleurs étrangers
 
Le ministre du Travail allemand Hubertus Heil a indiqué, selon des médias, lors d’un séminaire avec syndicats et patronat consacré à cette question, que la recherche de main-d’œuvre qualifiée constitue une question existentielle pour de nombreuses entreprises. En effet, la démographie vieillissante  risque de handicaper la transition numérique et énergétique de l’économie faute de disponibilité des travailleurs.

Selon l'Agence pour l'emploi, environ 88.700 emplois ont été pourvus en août, soit 108.000 de plus par rapport à l'année dernière. Un document gouvernemental présenté mercredi dernier a révélé que la pénurie de travailleurs qualifiés devrait atteindre 240.000 d'ici 2026.

L’Espagne, elle aussi, envisage de réformer la réglementation en matière d'immigration et d’assouplir les exigences actuellement requises pour obtenir des documents de séjour et de travail, afin de compenser le nombre croissant de postes vacants sur le marché du travail espagnol. Un projet d'arrêté royal propose d'améliorer l'embauche au pays d'origine, de faciliter la régularisation pour ceux qui se trouvent déjà dans le pays, de permettre aux étudiants étrangers de travailler et de simplifier les conditions de travail pour les personnes dotées des qualifications requises.

Toutefois, le cas de l’Allemagne et de l’Espagne n’est pas exceptionnel.  En effet, l’Europe manque de bras et peine à trouver du personnel. Dans le secteur du tourisme, à titre d’exemple, on compte un total de 1,2 million de postes vacants, selon une étude menée par le Conseil mondial du voyage et du tourisme, relayée par Euronews. D’autres secteurs sont également durement touchés comme l'aviation, avec près d'un poste vacant sur trois ainsi que l’hôtellerie et les agences de voyages, entre autres. 

L'Italie demeure le pays le plus touché par cette pénurie. Durant cet été, les besoins en main-d’œuvre  ont été chiffrés à  250.000 saisonniers, soit un poste sur six sans parler des manques dans le secteur de l'hôtellerie et celui des agences de voyages. En France, les besoins sont estimés à 71.000 contre 50.000 pour l’Espagne. Et en Grande-Bretagne, la situation est critique. Les  restaurants et hôtels peinent à trouver du personnel, puisque le gouvernement s’est opposé à l’arrivée de travailleurs temporaires de l’étranger.
 
Le Covid-19 chamboule les conditions de travail

Comment peut-on expliquer cette situation? Pour un bon nombre de professionnels, les causes sont à chercher du côté de la pandémie de Covid-19 qui a chamboulé les conditions de travail et remis en cause plusieurs postulats. Les candidats aux postes de plongeurs, de serveurs ou d’aides-cuisiniers, depuis la pandémie, refusent aujourd’hui d’effecteur 18 heures de travail par jour et de travailler les jours fériés et les week-ends. En effet, la pandémie semble avoir exacerbé des inégalités déjà présentes sur le marché du travail et de l’emploi.

Marco Alberio et Diane-Gabrielle Tremblay soutiennent dans leur article «Covid-19 : Quels effets sur le travail et l’emploi ?» que la pandémie a, en fait, agi comme « accélérateur de certains processus structurels déjà en cours et mis en évidence les incongruités et problèmes associés aux transformations socioéconomiques en cours depuis trente ou quarante ans, comme la mondialisation et le modèle de développement tel qu’il a été jusqu’à présent pensé et mis en place. En raison de sa force de frappe et de son impact global (nonobstant les différences nationales et territoriales), cette crise met donc en évidence les transformations au sein des principales sphères sociétales (Etat, marché, famille/communauté) et à l’intersection de celles-ci. Elle influe également sur les chaînes de production, dont elle a mis en évidence les fragilités et les ruptures».

En outre, les deux chercheurs expliquent que «bien qu’elle ait provoqué une crise socioéconomique très vaste et généralisée en ce qui concerne le marché du travail et de l’emploi, cette pandémie a surtout contribué à l’augmentation des inégalités (déjà présentes) parmi les différents secteurs d’emploi et les populations». A ce propos, ils avancent que « certains secteurs, surtout des secteurs majoritairement féminins ou avec une forte présence d’autres catégories de travailleurs à risque de vulnérabilité tels que les jeunes ou les immigrés, par exemple la restauration, l’hôtellerie et le commerce de détail non alimentaire, ont été fortement touchés et n’ont toujours pas repris leur plein rythme au printemps 2021».

De son côté, Béatrice Mésini précise dans son article «Enjeux des mobilités circulaires de main-d’œuvre : l’exemple des saisonniers étrangers dans l’agriculture méditerranéenne» que le recours à ces travailleurs saisonniers a toujours constitué un élément essentiel dans le marché d’emploi, notamment dans le secteur de l’agriculture.

Un problème de démographie

Charles Kenny et George Yang, chercheurs au Center for Global Development et auteurs de l’étude : « Can Africa Help Europe Avoid Its Looming Aging Crisis? », constatent, de leur côté,  que l’Europe vieillit rapidement et que la population de la région vit plus longtemps et a moins d'enfants. En conséquence, la proportion de la population qui travaille diminue. Selon eux, la projection centrale des Nations unies (ONU) prévoit qu’il y aura 95 millions de personnes âgées de 20 à 64 ans de moins en Europe en 2050 qu'il n'y en a en 2020. Ces prévisions de l'ONU ont été globalement exactes dans le passé. Par ailleurs, le ratio de la population en âge de travailler de 20 à 64 ans par rapport à la population totale passera de 60% à 52% au cours des trente prochaines années. Cela met en évidence des défis économiques considérables, en particulier le risque de stagnation induite par l'âge », soulignent-ils.

Pour l'heure, les projections font apparaître que si le statu quo est maintenu en termes de population, seul un tiers du manque de main-d'oeuvre pourrait être comblé. Les estimations font apparaître un besoin de 7 millions de personnes pour l'Allemagne, 3,9 millions pour la France et 3,6 millions pour le Royaume-Uni. «Cela suggère la nécessité d'un changement urgent si l'Europe veut éviter une crise du vieillissement », souligne le Center for Global Development dans un communiqué.

Tout faire pour séduire la main-d’œuvre étrangère

Pour faire face à cette situation, tous les moyens sont bons pour séduire les travailleurs étrangers. Le Syndicat français de l’hôtellerie-restauration, l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie, à titre d’exemple, ont déclaré avoir signé une convention le 30 juin dernier  avec le Pôle emploi tunisien pour faciliter la venue de plusieurs milliers de saisonniers en France. L’idée est que les deux parties identifient et sélectionnent des candidats à l’émigration en Tunisie et que leur CV soit accessible gratuitement aux employeurs sur une plateforme en ligne. Selon le journal Le Monde, « la Direction générale des étrangers en France (DGEF) a délivré, en 2022, 22.000 autorisations de travail saisonnier à des étrangers hors Union européenne. Et selon l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), plus de 10.000 travailleurs sont déjà arrivés en France, deux fois plus qu’en 2021, précise le journal.  A titre de comparaison, en 2012, un peu plus de 1.000 titres de séjour «travailleur saisonnier» avaient été délivrés et on en dénombrait près de 5.600 en 2019, avant la pandémie».

En outre, un récent rapport du Sénat intitulé : «Immigration clandestine : une réalité inacceptable, une réponse ferme, juste et humaine», a révélé que la France accueille chaque année environ 16.000 travailleurs saisonniers étrangers, qui proviennent en quasi-totalité de trois pays : la Pologne, le Maroc (environ 7.000 saisonniers chacun) et la Tunisie (900 personnes).

Ledit document révèle que Paris a conclu avec ces trois Etats des accords permettant de faire venir les travailleurs saisonniers selon une procédure simplifiée. 97% des demandes d'introduction de saisonniers étrangers émanent d'exploitants agricoles, le reste étant constitué d'entrepreneurs dans le secteur des hôtels, cafés et restaurants.

Les Marocains constituent 75% des saisonniers étrangers en France, presque exclusivement des hommes employés au smic par des exploitants agricoles, en particulier dans les régions de Provence-Alpes-Côte d’Azur, Nouvelle-Aquitaine, Auvergne-Rhône-Alpes et Occitanie.
 
Exporter des emplois ou favoriser l'immigration africaine
 
Pour Charles Kenny et  George Yang, la solution vient d’ailleurs.  D’après eux, l’Europe devra regarder du côté de l’Afrique, étant le partenaire évident, en  exportant des emplois ou en favorisant l'immigration, tout en précisant que sans un changement radical des politiques européennes – peut-être même avec un changement radical des politiques – l'Afrique ne pourra pas sauver son voisin du Nord des sables mouvants démographiques.

« Nos calculs basés sur les estimations de l'ONU montrent que l'UE + le Royaume-Uni ont besoin de 44 millions de travailleurs supplémentaires d'ici 2050 en plus de ceux qui seront fournis par les flux de migrants dans le cadre du statu quo (voir tableau 4, en annexe). Même si la demande pour ces emplois était réduite de moitié du fait de l'automatisation, l'Europe aurait encore besoin de 22 millions d'emplois à pourvoir », expliquent-ils. Et de poursuivre : «Garantir une qualité de vie élevée, en particulier pour la population vieillissante de l'Europe, nécessite davantage d'immigration. Escarce et Rocco constatent qu'une plus grande immigration en Europe est déjà associée à une réduction des symptômes dépressifs et à une probabilité plus faible de dépression cliniquement significative chez les personnes âgées. A mesure que les migrants deviennent de plus en plus responsables des soins et du bien-être des retraités, cette association se renforcera sûrement ».

Les deux chercheurs soutiennent que l’Europe doit redoubler d'efforts pour attirer les gens : ouvrir les universités à davantage d'étudiants étrangers avec des programmes de bourses et de prêts plus importants ; développer des partenariats de compétences qui offrent une formation dans les pays en développement aux émigrants potentiels afin qu'ils arrivent prêts à effectuer le travail qui doit être fait; accepter un plus grand nombre de réfugiés pour créer des réseaux en vue d'attirer plus d'immigrants plus tard; assurer le logement et les services de transition afin que les nouveaux arrivants puissent être assimilés.

« Pour des raisons à la fois d'équité et de plausibilité politique, elle doit également s'efforcer de perfectionner sa propre population afin de s'assurer qu'aucun travailleur n'est laissé pour compte et que l'augmentation de l'immigration profite à tous les Européens », notent-ils. Et de conclure : « L'Afrique est confrontée à ses propres défis : une population jeune et instruite en augmentation avec beaucoup trop peu d'emplois pour tout le monde. La migration fournira directement certains de ces emplois. En renforçant les liens commerciaux, les investissements et le transfert de technologie, une plus grande migration créera également plus d'emplois sur le continent lui-même. Il y a eu deux grandes migrations hors d'Afrique dans le passé : la première a peuplé la planète. La seconde, involontaire et maléfique, a repeuplé les Amériques au lendemain de la conquête de Christophe Colomb. La troisième, volontaire et mutuellement bénéfique, ne fait, espérons-le, que commencer. Cela aidera l'Europe et l'Afrique à la fois ».

Hassan Bentaleb


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