Le Barreau dénonce une réforme judiciaire enveloppée de défiance et d’opacité et réclame un dialogue serein sans contrainte, ni mépris
Cette réunion n’avait rien d’ordinaire. Elle s’inscrivait dans un contexte marqué par une mobilisation généralisée du corps des avocats, mobilisation que l’ABM a pris soin de relever comme un fait politique en soi, tant elle traduit un niveau rare de cohésion et d’adhésion aux décisions des instances représentatives. Elle intervenait aussi alors que le projet de loi 23.66, censé régir l’avenir de la profession d’avocat, poursuit son chemin législatif dans un climat de défiance et d’opacité. Enfin, elle faisait suite à une série de déclarations publiques émanant de responsables du ministère de la Justice, dont certaines prononcées sous la coupole du Parlement, qui ont suscité indignation et stupeur au sein de la profession.
Le communiqué du Bureau de l’ABM ne se contente pas de réagir à chaud. Il pose un diagnostic sévère sur une dérive préoccupante du débat public autour de la justice et de ses acteurs. Les propos qualifiés d’irresponsables sont dénoncés avec force, non seulement pour leur légèreté mais surtout pour ce qu’ils relèvent d’un mépris assumé à l’égard d’une profession organisée, porteuse de références universelles et humanistes, et investie de missions essentielles sur les plans des droits fondamentaux et de la cohésion sociale. En visant l’avocat, c’est en réalité l’équilibre fragile de l’Etat de droit qui se trouve ébranlé, tant cette profession constitue un contre-pouvoir naturel et une garantie pour le justiciable face à l’arbitraire.
La réaction de l’Association prend une dimension particulière lorsqu’elle s’attarde sur les méthodes discursives employées par certains responsables. Le rejet d’une approche non objective, entachée de tentatives de faire passer des contre-vérités, sonne comme un avertissement. Car derrière ces raccourcis et ces caricatures, le Bureau voit une stratégie d’évitement, une manière commode de détourner le regard des véritables causes des dysfonctionnements structurels de la justice marocaine. Au lieu d’ouvrir un chantier sérieux de réforme, fondé sur l’évaluation, l’écoute et la responsabilité politique, certains préfèrent désigner des boucs émissaires et alimenter un climat de suspicion.
L’épisode qui a cristallisé cette colère est révélateur. Lorsque le ministre de la Justice se permet, au sein même du Parlement, de railler le style rédactionnel d’un mémoire déposé par un avocat devant la Cour de cassation, il ne s’agit plus d’un simple dérapage verbal. C’est une atteinte directe à la dignité de la profession et à l’institution judiciaire elle-même. Un tel geste, venant d’un responsable censé incarner la garantie des libertés et le respect de la séparation des pouvoirs, traduit une conception inquiétante de la pratique politique et du rapport à l’indépendance des acteurs judiciaires.
Face à cette situation, le Bureau de l'Association des barreaux du Maroc a choisi la clarté et la fermeté. Le rejet absolu du projet de loi 23.66 dans sa forme actuelle n’est pas un caprice corporatiste, comme certains voudraient le faire croire, mais l’expression d’un refus argumenté d’un texte jugé dangereux pour les fondements mêmes de la profession. En réclamant le renvoi du projet afin de rouvrir un débat sérieux dans le cadre d’une approche véritablement participative, l’Association rappelle une évidence démocratique trop souvent oubliée par la majorité gouvernementale. On ne réforme pas la justice contre ses acteurs, encore moins en les excluant du processus décisionnel.
L’affirmation selon laquelle les avocates et les avocats du Maroc ne se sentiront concernés par aucun texte qui porterait atteinte aux constantes de leur métier résonne comme un serment collectif. Elle souligne une ligne rouge que l’exécutif semble tenté de franchir, au mépris des équilibres institutionnels. Cette posture de fermeté trouve un écho naturel dans l’appel lancé à l’ensemble des cadres et expressions professionnelles afin de resserrer les rangs autour des institutions représentatives et de faire preuve d’une cohérence totale dans l’action.
Sur le terrain, cette détermination se traduit par une escalade assumée des formes de mobilisation. Le Bureau de l’ABM a décidé de poursuivre la mise en œuvre des actions annoncées précédemment, en élargissant la période de cessation totale des services professionnels à une semaine entière à compter du 26 janvier courant. Il s’agit là d’un acte fort, lourd de conséquences pour le fonctionnement quotidien de la justice, mais que la profession estime nécessaire pour se faire entendre. L’appel adressé aux avocats afin de préparer les dossiers de leurs cabinets témoigne d’une volonté d’organisation et de responsabilité, loin de l’image d’une agitation désordonnée.
L’annonce d’une grande mobilisation nationale devant le Parlement à Rabat, prévue pour le 6 février 2026, vient compléter ce dispositif. Ce rendez-vous est appelé à dépasser le cadre strictement professionnel pour interpeller l’opinion publique et les forces politiques sur l’avenir de la justice dans notre pays. En maintenant son bureau en session ouverte, l’Association envoie un signal clair. Le dialogue reste possible, mais il ne se fera ni sous la contrainte ni dans le mépris.
Il faut dire que cet épisode ne peut être lu comme un simple conflit sectoriel. Il s’inscrit dans une séquence plus large où le gouvernement actuel multiplie les signaux de fermeture, d’arrogance politique et de déni de concertation. La crise avec les avocats révèle en creux une conception autoritaire de la réforme, où l’efficacité proclamée sert trop souvent de paravent à l’affaiblissement des contre-pouvoirs.
La défense de la profession d’avocat dépasse ainsi la défense d’un statut ou d’intérêts catégoriels. Elle rejoint le combat plus large pour une justice indépendante, accessible et respectueuse des droits. En ce sens, la mobilisation actuelle mérite l’attention et le soutien de toutes les forces démocratiques sincères. Car lorsqu’une profession investie d’une mission historique de protection des libertés est attaquée ou ridiculisée, c’est l’ensemble du pacte démocratique qui vacille.
A l’heure où le Maroc est appelé à relever de grands défis institutionnels et sociaux, la sagesse commanderait l’écoute, l’humilité et le respect. A défaut, la confrontation risque de s’enraciner, laissant des traces durables dans la relation déjà fragile entre l’exécutif et les acteurs de la justice. Le communiqué de l'Association des barreaux du Maroc n’est pas un simple texte de circonstance. Il est un acte politique majeur, un cri d’alerte lancé au nom de la dignité, du droit et de l’Etat de droit. Ignorer ce cri serait une faute lourde, dont le pays pourrait payer le prix.
Mehdi Ouassat








