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Je n’ai jamais écrit sur l’amour





Je n’ai jamais écrit sur l’amour
On lit Patrick Lowie comme on écoute “Strange day” de The Cure ou comme l’on regarde un film de Jodorowski. Non pas pour comprendre la signification des idées ou saisir les finesses d’une histoire linéaire mais pour ressentir l’intensité et la beauté des rêves, pour partager des émotions et voir autrement le monde.

Patrick Lowie est un écrivain belge. A partir de la fin des années 90, il s’installe au Maroc et publie un certain nombre de romans se déroulant dans le Royaume chérifien, dont «Marrakech désamour» qui reste, selon nous, l’un de ses plus beaux textes. Patrick Lowie est également connu pour les portraits oniriques de nombreuses personnes que l’on peut lire sur le site Next-F9.com. Il est le responsable éditorial des éditions I. M. P. R (Institut Marocain de Psychothérapie Relationnelle) fondées par Ghizlaine Chraïbi, auteure de « Un Amour fractal » et « L’étreinte des chenilles ». Mais ce qui nous intéresse dans ce texte, c’est son magnifique roman «Le rêve de l’échelle, les chroniques de Mapuetos n°5 », publié aux éditions MaelstömReevolution en 2018. Mapuetos est lié à l’œuvre de Marceau Ivréa, que Patrick Lowie a rencontré en 2012 à Marrakech (googlelisez Marceau Ivréa, vous allez voir). Le but est de préserver quelque chose de la vie, quelque chose qui vaille vraiment la peine et mérite de ne pas disparaître. La vocation de l’écrivain n’est plus de raconter des histoires mais de flirter avec l’éternité (cela fera plaisir à Soumia Mejtia), de préserver la vie, notamment celle qui n’existe pas, celle qui est dans les rêves.
Ce matin, en travaillant cette chronique, je relisais un extrait du poème «La muse» d’Alfred de Musset. Je ne suis pas forcément d’accord avec l’idée que la souffrance serait un puissant moteur de création artistique : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots ». Dans « Le rêve de l’échelle », Patrick Lowie part d’un sentiment de joie, cette joie deleuzienne inspirée par Spinoza et son rejet de ces passions tristes, ces passions qui nuisent à la joie de notre âme et empêchent les potentialités de notre corps. Il le dit très bien dans les premières pages : « L’enlisement m’a empêché d’être qui je rêvais d’être, qui j’étais ». La littérature, la vie, ne sont pas une affaire d’amour. L’amour n’attirerait que des êtres sans charme, sans destin, sans cœur. « Quelqu’un a parlé de moi et a dit en se moquant que je n’écrivais que de l’amour, non, que ça dégoulinait, non, que ça collait… alors que je n’ai jamais écrit sur l’amour. Mes textes parlent d’existence. Sauf de la tienne. Sauf de la mienne ». Où aller pour parler de l’existence de manière non égocentrique sinon dans les rêves ? En leur sein, tout est possible, l’imagination est infinie, on est à la fois maître de tout et maître de rien.
Bien entendu, le monde des rêves n’est pas anarchique. Chaque rêve a sa place. Il y en a certains où l’on sent les livres comme une seconde peau, d’autres où les émotions se font mélancolie, solitude, où les gorges se nouent. Parfois, tout devient flou dans le rêve, qui apparaît un peu comme un mirage. On peut y perdre le contrôle de soi-même. Les rêves ne sont pas de belles histoires qui entrent en nous passivement, ce sont des questionnements qui pénètrent dans la cartographie rhizomatique de notre inconscient autobiographique. Est-ce la vie ou la fiction qui est la plus belle ? Est-ce que la vie n’est belle que lorsqu’elle devient fiction ? Est-ce que la vie n’est finalement rien d’autre qu’une fiction ? Que veut dire exister ? Existe-t-on, vous et moi, en dehors de ce que vous êtes en train de lire en ce moment ?
Rêver, c’est aussi souffrir. Mais le rêve offre des potentialités insoupçonnées de mettre fin à ses souffrances, en vivant des expériences fabuleuses qui n’existent pas dans ce monde réel et mauvais où nous évoluons. On peut guérir, provisoirement, tout simplement en restant allongé sur l’eau, les écouteurs collés aux oreilles (comme un certain Adam B.).  Dans un très beau passage du livre, Patrick Lowie cite un passage de Fernando Pessoa : « La réalité n’a pas besoin de moi ». Nous n’avons pas non plus besoin d’elle, qu’on nous laisse tranquilles. Elle viendra bien assez tôt, la réalité, et nous mettra à la casse après nous avoir pressé comme un citron, comme on fait dans certaines entreprises où règne la toute puissance des violences managériales.
Patrick Lowie a un côté mai 68. Sous les pavés, il y a la plage. Mais, Patrick Lowie n’est pas naïf. Il sait aussi que sous la plage, il y a le béton couleur plage, et que beaucoup d’appels révolutionnaires à la subversion sont des attrape-nigauds. Comme le dit très bien Zorg dans la version longue de «37°2 le matin» : : «Surfeur, n’oublie quand même jamais une chose, le sable blanc, les vagues, le soleil, tout ça, c’est bien beau mais en réalité ça n’existe pas ! Le sang dégouline de partout, hé oui, n’oublie jamais ça ».Alfred de Musset le dit également dans le poème cité précédemment : «Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant.
Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang». La force des rêves, c’est d’être multiple. L’échelle se réincarne en arbre (faire feu de tout bois).  On passe d’un rêve à l’autre, d’un rêve où Rimbaud et Verlaine sont morts à un rêve où l’amant se balade avec des talons-aiguilles, des rêves où l’on guérit de ses maux par l’émerveillement, par la beauté. Les rêves sont fragmentés, comme des miroirs brisés. C’est beau, un miroir brisé, surtout dans les couleurs du crépuscule.
Nous sommes des êtres démunis, fragiles, vides, lamentables et souffrants, écrit Patrick Lowie. Mais quelque chose peut nous sauver, faire que la vie, même celle qui n’est pas dans les rêves, vaut la peine d’être vécu, malgré tout. Là encore, j’en reviens à Alfred de Musset, la célèbre tirade de Perdican dans « On ne badine pas avec l’amour », pour rendre compte de la beauté du voyage que nous offre Patrick Lowie : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé  quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui ».Peut-être as-tu raison de ne pas écrire sur l’amour et de t’en méfier. En tout cas, pour ma part, j’ai aimé ton livre, non pas pour sa beauté, mais pour sa sincérité. Merci

Par Jean Zaganiaris Cercle de Littérature Contemporaine
Jeudi 30 Mai 2019

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