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Fuite en masse des toubibs maghrébins

L’ attrait du dollar, de l’ euro ou du pétrodollar se fait trop irrésistible


Hassan Bentaleb
Jeudi 5 Mai 2022

Fuite en masse des toubibs maghrébins
Du Maroc jusqu’à l’Egypte en passant par l’Algérie et la Tunisie, le phénomène est le même et prend de plus en plus d’ampleur, parfois plus inquiétante. Il s’agit, en effet, de la migration des médecins maghrébins qui prend aujourd’hui des proportions colossales. 
Les conditions sociales et celles relatives au système sanitaire sont désignées comme les véritables facteurs motivant cette migration. Pourtant, la situation est plus compliquée puisqu’il n’y a pas que les motivations personnelles et la faillite du système de la santé dans la région qui expliquent cet état de fait,  les pays développés multiplient, de leur côté, les offres alléchantes pour attirer ces compétences.
 
Un phénomène en évolution permanente

Au Maroc, la migration des médecins n’est pas un phénomène nouveau. Elle date de quelques décennies. Aujourd’hui, 10.000 à 14.000 médecins marocains exercent à l’étranger, notamment dans les pays européens, soit un médecin marocain sur trois, selon de récentes statistiques du CNDH. Idem du côté des médecins algériens exerçant en France en 2014 (10.318). Le chercheur Ahcene Zehnati a estimé dans une étude intitulée «L’émigration des médecins algériens : phénomène normal ou véritable exode ? »,  publiée au mois de janvier 2021, que le taux d’émigration global calculé était de 23,35% en 2016. « Ce calcul prend en compte tous les médecins nés en Algérie, quel que soit leur lieu de formation (France ou Algérie), et travaillant en France », a-t-il précisé.

En Tunisie, la situation n’est guère réjouissante. En effet, 3.000 praticiens tunisiens ont opté pour un avenir meilleur en Europe ou dans les pays du Golfe. Selon l’Ordre des médecins tunisiens, près de 80% des jeunes médecins ont quitté leur patrie à destination des pays de l’UE, notamment l’Allemagne et la France ainsi que de ceux du Golfe et du Canada.

Dans une déclaration au journal la Presse, Nizar El Aadari, de l’Ordre des médecins tunisiens, a révélé que plus de 970 médecins tunisiens ont quitté le pays en 2021 contre 570 en 2018. Selon lui, ces chiffres demeurent incomplets puisqu’ils ne concernent que les médecins qui sont passés par l’Ordre sans compter ceux qui sont partis sans donner aucun signe.
Une directive de l’UE soucieuse de faciliter un exode qui amplifie la crise du système de santé dans les pays d’origine
Pour sa part, le Syndicat général des médecins d'Egypte  a noté l'émigration de 120.000 médecins égyptiens en 2018 sur un total de 220.000 inscrits à l’Ordre. Un taux qui a beaucoup évolué depuis au vu du nombre des médecins publics démissionnaires estimé à 1.044 en 2016, à 2.549 en 2017 et à 2.612 en 2018 avant d’atteindre 3.507 en 2019. En 2020, ce nombre a régressé  à 2.968 à cause du contexte de la pandémie de Covid-19 avant d’augmenter de nouveau en 2021 à  4.127 personnes. Toujours selon l’Ordre des médecins, 934 démissions ont été enregistrées depuis le début de l’année en cours jusqu’au mars dernier.
 
Motivations multiples

Qui sont ces médecins? Selon Badreddine Dassouli, président d’honneur du Syndicat national des médecins du secteur libéral (SNMSL), 70% des médecins marocains séduits par la migration sont des praticiens du public dont une grande majorité sont des jeunes qui cherchent encore leur place dans le système, n’arrivent pas à joindre les deux bouts ou ne voient plus de perspectives au Maroc. « Ceux qui bénéficient d’une bonne situation financière et professionnelle ne sont pas touchés par ce phénomène », précise-t-il. Et d’ajouter que l’ensemble des spécialités sont concernées, notamment la gynécologie et l’anesthésie (spécialités dites chaudes). Même analyse de la part du rapporteur du Comité social du Syndicat général des médecins égyptiens, Sherine Al –Mohandes, qui a souligné que cette migration ne se limite pas à une certaine catégorie de médecins, mais concerne tout le monde, notamment « les spécialistes en anesthésie, les urgences et les soins intensifs ».

Pourquoi ces médecins partent-ils à l’étranger? Les conditions sociales et celles relatives au système sanitaire sont souvent mises en avant par les professionnels du secteur. En Algérie, les conditions d’exercer la profession et  la situation professionnelle et sociale des médecins sont généralement avancées comme cause de départ. En Egypte, on pointe également du doigt l’environnement du travail et le système de la santé qui ne figurent pas parmi les priorités des gouvernements égyptiens successifs. Les praticiens égyptiens dénoncent la négligence de leur situation matérielle, celle constatée au niveau de la construction des hôpitaux, leur équipement ainsi que leur gestion et l’absence de formation professionnelle. Ils mettent également en cause les attaques répétées contre le personnel médical à l'intérieur des hôpitaux par les familles des patients.  Pis, ils sont contraints de travailler dans plus d'un établissement de santé afin d’arrondir leur fin de mois, et les circonstances peuvent les obliger à travailler 24 heures sur 24.

Les violences à l’égard des cadres médicaux et paramédicaux, notamment dans les urgences, sont également évoquées comme motif de migration de la part des médecins tunisiens. Ils ajoutent que leur pays a misé trop sur l’augmentation du nombre  de médecins spécialisés, diplômés chaque année, au détriment des infrastructures publiques. Le changement de régime en Tunisie n’a pas changé la donne. Les fonds alloués au secteur ne dépassent pas les 6% du budget de l’Etat. Un budget jugé insuffisant pour  mettre en place des infrastructures de qualité et offrir les moyens adéquats aux médecins pour pratiquer leur profession et garantir les conditions de repos et de bienveillance aux malades.
 
Salaires de misère

Mais, il n’y a pas que les conditions de travail que les médecins incriminent, les bas salaires  accordés par les gouvernements le sont également. En Egypte,  les médecins estiment que les salaires touchés dans le secteur public ne répondent pas à leurs besoins et ils sont obligés de travailler dans des hôpitaux privés pendant plusieurs heures. Les médecins égyptiens estiment   gagner dix fois moins que leurs confrères européens. En effet, un praticien égyptien gagne 1.800 livres, soit 100 dollars par mois, alors que le salaire des spécialistes est estimé à 2.600 livres, soit 150 dollars. Idem pour les médecins tunisiens qui  jugent médiocres les  1.200 dinars (373 euros) perçus mensuellement.

Du côté de l’Algérie, un jeune médecin généraliste débutant dans le public touche  50.000 DA (1 DA=0,0066 euro), un médecin-dentiste 42.000 DA et un spécialiste (chirurgien, ophtalmo, gynécologue, pédiatre…) perçoit un salaire de 63.000 DA, a précisé le Dr Lyes Merabet, président du Syndicat national des praticiens de santé publique (SNPSP) d’après le site d’information TSA. Et en fin de carrière, un médecin généraliste avec une moyenne de 25 années d’exercice touche 80.000 DA. S’il exerce une fonction supérieure (chef de service, chef d’unité), il peut percevoir 100.000 DA. Pour le spécialiste, un poste de responsabilité peut aller jusqu’à 150.000 DA. Un professeur hospitalo-universitaire peut toucher jusqu’à 200.000 DA, sachant que pour parvenir à ce niveau-là, il faut au minimum 25 années d’études et de recherche. En outre, il faut réussir le concours de chef de service ou chef d’unité, a-t-il ajouté.

Il a précisé, cependant, qu’à la fin de la décennie 1980, le médecin touchait jusqu’à 6 fois le SMIG (salaire minimum garanti) qui était de 1.200 DA. Trente ans plus tard, le salaire d’un médecin généraliste du secteur public est de seulement 2,5 fois le SMIG  (20.000 DA). En comparaison avec les hôpitaux français, les salaires atteignent 173.000 euros annuellement pour les praticiens disposant d’une longue expérience. Et selon le site Medoc, spécialisé dans le recrutement des médecins en France, la moyenne de salaire d’un médecin en début de sa carrière atteint 33.000 euros par année contre 77.800 annuellement pour un médecin français qui a acquis une expérience allant de 4 à 9 ans.
 
Avis des spécialistes

Ahcene Zehnati soutient que les facteurs de la migration des médecins sont bien documentés dans la littérature scientifique. Ils sont à la fois d’ordre socio-économique et personnel et agissent comme des stimuli dans la décision d’émigration. « On distingue habituellement des facteurs «pull» et «push». Les premiers renvoient aux attentes suscitées par les pays de destination : un niveau de rémunération plus élevé, une meilleure éducation des enfants, de bonnes conditions de travail et une meilleure satisfaction et sécurité au travail. La migration des médecins des pays en développement est également motivée par les perspectives d’acquisition de compétences disponibles dans les pays développés», a-t-il expliqué. Et de poursuivre : «Les facteurs push sont associés aux pays d’origine : une rémunération insuffisante par rapport à d’autres secteurs d’activité, mais aussi à d’autres pays, une demande non satisfaite d’enseignement médical due au numerus clausus ou au nombre limité de postes de résidanat, des conditions de travail difficiles, un manque de reconnaissance sociale et un climat politique délétère. La dynamique des facteurs push-pull entre les pays développés et en développement a historiquement généré des disparités entre le stock et les sorties des professionnels de santé dans et entre ces pays ».

Badreddine Dassouli  confirme ces facteurs, mais en ajoute d’autres. « Le contexte de la pandémie de Covid-19 a joué le rôle d’amplificateur. En effet,  avant Covid-19, le système de santé dans tous les pays de la région était défaillant et en faillite.  Et la pandémie n’a fait qu’amplifier davantage ces défaillances », nous a-t-il déclaré. Et de nous expliquer : « Et malgré les annonces d’une réforme du secteur et d’une amélioration des  potentialités, rien n’a été opéré au fond. Nous sommes toujours dans les politiques de rafistolage. L’Etat a expérimenté toutes les recettes et cela n’a rien donné.  Le Covid-19 a mis à nu le secteur de la santé et les médecins ont pris conscience de leur déclassement social et la vulnérabilité de leur statut social ».

Toutefois, Ahcene Zehnati avance que l’un des facteurs-clés de l’émigration des médecins des pays en développement réside dans la taille et la qualité du secteur de la santé dans le pays d’origine. Un autre tient à des raisons démographiques : le vieillissement de la population implique l’accroissement de la cohorte des personnes âgées qui sont les plus grandes consommatrices de services médicaux. Le gap entre l’offre et la demande de soins ne cesse d’alimenter le phénomène migratoire et attise la compétition entre les pays développés pour accueillir les médecins du reste du monde. Ceci n’est pas sans conséquences sur l’accentuation des pénuries de médecins dans les pays d’origine.

Même son de cloche de la part du président d’honneur du SNMSL qui nous a rappelé que les médecins étrangers ont été en première ligne pour faire face à la pandémie de Covid-19 et qu’une grande partie d’entre eux ont eu droit à la nationalité, comme récompense pour leurs efforts dans ce combat. « La pandémie a ouvert les yeux des décideurs européens sur le rôle et la place des médecins étrangers. D’autant plus que ces mêmes pays se sont rendu compte de la faiblesse du nombre de leurs médecins nationaux. Du coup, plusieurs pays européens (France, Belgique, Allemagne..) ont ouvert les portes de leurs hôpitaux devant ces praticiens.  A noter que ces médecins ne coûtent pas cher à ces pays puisqu’ils n’ont rien payé pour leur formation », nous a-t-il expliqué.
 
La face cachée de la migration des médecins 

Qu’en est-il de l’impact des migrations de nos médecins sur les pays de départ ? L’impact est plus palpable au niveau des pénuries du personnel médical.  Tel est  le cas en Algérie où des pénuries menacent certaines spécialités particulièrement touchées par l’émigration à l’instar de la radiologie (24,69%), de la néphrologie (24,85%) mais surtout de la psychiatrie (40,27%), note Ahcene Zehnati. Des propos que partage Ihab Al-Taher, de l’Ordre des médecins égyptiens qui a indiqué dans une  déclaration à "Sky News Arabia",  que l'émigration des médecins entraînait un écart grandissant au niveau du nombre de prestataires de services de santé dans le pays, en particulier dans certaines spécialités délicates.

Le Maroc ne fait pas exception puisqu’il a besoin de 32.000 médecins supplémentaires par rapport aux 23.000 qui  travaillent actuellement, selon les normes de base de l'Organisation mondiale de la santé. Il a également besoin de plus de 65.000 professionnels de santé et l’on s'attend à ce que ces besoins en ressources humaines augmentent rapidement à l'avenir.
L’ancien président du SNMSL estime que l’arrêt de l’hémorragie de départs de médecins vers l’étranger exige une refonte de fond en comble du système sanitaire. Autrement dit, il faut entamer un processus de réforme radical avec une vision claire et sur des fondements robustes. « Un secteur de santé étatique performant exige d’abord un secteur de santé publique fort et non un secteur privé qui domine la prestation des soins. Il faut aussi revaloriser le travail et le statut social des médecins. Les infrastructures médicales font également partie des pistes à envisager pour amorcer la réforme. Sans ces trois éléments, il y aura encore des médecins qui partent à la recherche d’un avenir meilleur », a-t-il conclu. 

Hassan Bentaleb

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