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Est-il heureux celui qui ne connaît pas la tristesse ?




Le titre de notre chronique est extrait du nouveau roman
de Mamoun Lahbabi “Nulle part loin de toi”, publié aux
éditions Orion en 2018. Cet auteur prolifique nous livre
cette fois un portrait de la jeunesse dorée de Casablanca
fréquentant le lycée Lyautey et dresse en arrière-plan
le spectacle mélancolique d’une bourgeoisie en déclin,
perdue dans les méandres de la nouvelle donne néolibérale.


Comme souvent dans les romans de Mamoun Lahbabi, les choses commencent par une histoire d’amour. Imane et Idir se sont rencontrés en sixième, dans la cour de l’école française où leurs parents les ont inscrits. L’année du bac, leur histoire d’amour est devenue fusionnelle. Ils ne se quittent plus, rêvant d’étudier ensemble à Paris. Toutefois, derrière ce tableau apparent idyllique le lecteur voit pointer les stigmatisations et les jugements sociaux omniprésents dans ce microcosme.
Lorsqu’Imane présente Idir à sa mère, celle-ci le salue froidement, incapable de masquer son mépris, pour ne pas dire son racisme social, à l’égard des origines berbères de l’ami de sa fille. Si, comme on l’a vu dans les films “Marock” de Laïla Marrakechi et “Razzia” de Nabyl Ayouch, les élèves qui fréquentent les écoles françaises au Maroc font partie d’une certaine classe sociale, les caractéristiques des parents sont par contre très hétérogènes, empêchant toute catégorisation stéréotypée des élèves qui fréquentent ce type d’établissement. C’est à ce niveau que Mamoun Lahbabi est en effet un romancier du social, fin observateur des pratiques hétérogènes ambivalentes de notre société qu’il sait écrire d’une façon remarquable, sans les juger. “Nulle part loin de toi” retrace des parcours biographiques, celui des enfants, des parents. Les personnages se rendent compte que l’argent ne résout guère les problèmes liés à la souffrance morale et ne comble guère les vides d’une existence que l’on perçoit soudainement comme étant insignifiante.
Un tel devra rendre des comptes à la justice pour une sombre affaire de corruption, une telle fait semblant d’être une maman cool et complice avec une fille qui en réalité la méprise profondément. La plupart des parents sont de riches rentiers ou bien possèdent des affaires florissantes mais ils n’en profitent jamais, sont toujours sur leur garde, veillent à leur réputation et à la poursuit de l’accumulation des gains. Les enfants sont prisonniers de ces habitus, de ces prédispositions socialement acquises dans les milieux fréquentés.
Youssef prend des drogues dures pour calmer son mal-être et se sentir quelqu’un, Soufiane, le frère d’Imane, ne parle que du prix des objets, des voitures luxueuses de ses parents, de leur villa. Au lycée, c’est un frimeur que tout le monde surnomme “ le caméléon” en raison de ses infidélités amicales. Ces habitus ressortent également chez Imane, quand bien même son regard est le plus critique à l’égard d’un milieu dont elle sait pourtant les privilèges qu’il lui a apportés. Quand elle fait découvrir la cuisine japonaise à Idir, c’est elle qui choisit pour deux. Elle ne demande pas à son petit ami, dont la famille aux origines modestes ne fréquente guère ces lieux de restauration, quels sont les plats qui l’intéressent.
 La construction sociale du goût n’est pas la même pour ces deux amants qui clament haut et fort leur attachement, leur volonté aristophanienne de ne faire plus qu’une seule et même personne. Mais l’enchantement de l’amour chez Mamoun Lahbabi, peut-être hormis dans « Entre tes mains » (Marsam, 2015), transcende les frontières entre les classes : « Auprès d’elle, Idir gomma le jugement des autres. Sa sérénité et son bien-être n’étaient plus tributaires de ce regard teinté de condescendance traînant dans les yeux de ses camarades. Elle l’avait en quelque sorte émancipé de leur présence. Dans cette cette classe de trente élèves, il n’y avait plus qu’elle, les autres n’étaient plus que des ombres bruyantes”.
L’amour aurait quelque chose de révolutionnaire, de subversif. Il produit des agencements émancipateurs vis-à-vis de la génération parentale ayant effectué pour la plupart des mariages sans sentiments débouchant sur une vie affective que chacun mène de son côté. Cela n’empêche pas les parents de jouer tant bien que mal leur rôle social mais sans être crédibles auprès de leurs enfants : “Imane exécrait cette suffisance obscène, cette prétention paternelle à toujours tout juger en prononçant des sentences sans appel”.
 Les romans de Mamoun Lahbabi, comme nous avons pu l’écrire dans notre recueil de chroniques « Parlez-moi de Littérature » (Marsam, 2017), reflètent l’ère des désacralisations dans lesquelles nous vivons. La famille, l’école, le respect de la vie elle-même, perd de sa sacralité. Cela n’amène bien entendu pas Mamoun Lahbabi à verser dans cette haine de classe qui anime certains de ses personnages. Comme à son accoutumée, ce dernière cherche avant tout à promouvoir un humanisme littéraire qui transparaît ici dans des pages lumineuses où Imane rappelle l’attachement que l’on doit à la vie : “Elle avait la certitude que le malheur existait en soi, qu’il frappe un riche ou un pauvre ; que la compassion ne peut être discriminée selon le statut. Elle ne serait alors plus que jugement, et à l’instar de tous jugements, arbitraire”.
Ce roman social est aussi un roman qui prend parfois des tournures philosophiques, notamment grecques. Cela te donne-t-il envie, cher Mamoun, de ne pas faire mourir cette Madame Bovary dont tu parles à un certain moment et de rattacher encore plus les personnages à la vie ? Les histoires les plus belles ne sont-elles finalement pas, contrairement à ce que croient des génies comme Flaubert ou Tolstoï, celles qui finissent bien et prennent les tristes réalités de la vie à contrepied ? Merci

Par Jean Zaganiaris Enseignant chercheur EGE Rabat, Cercle de littérature contemporaine.
Mardi 10 Avril 2018

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