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Entretien avec Mohamed Ennaji, directeur du Festival “Aoutar” : “C’est une affaire de cœur, pas de sous”




Dans les Rhamna, et au cœur du printemps, ce sont jours de fête du 26 au 29 mars. Benguérir a désormais son festival. Tendance, mode ou une manière de donner à voir de l’art et de la culture dans des endroits improbables ? En tout cas, Aoutar fait le pari de surprendre. Musique classique, hommage à la chanson marocaine moderne et hommages au penseur Laroui et au peintre Miloud Labied. Rien de très local, et Mohamed Ennaji, le directeur du festival de Benguérir, explique ce parti-pris.

Libé : Un festival de musique à Benguérir, est-ce pour sacrifier à une tendance ? Que va-t-on y retrouver chikhat, la  ‘aita quoi, votre folklore ?

Mohamed Ennaji : Non, du Mendelssohn du moins pour l’ouverture.

Du Mendelssohn ! Comme dans les festivals chics!

Non, c’est rare de produire chez nous le concerto pour violon et orchestre de Mendelssohn qui est un régal avec un jeune et virtuose violoniste qui se produit dans la même période avec l’Orchestre de Paris. Mais pour vous conforter dans votre remarque nous allons être chic et choc.

Mais reconnaissez-le, cela  n’a rien de local

C’est vrai, mais ce n’est pas local non plus ailleurs la chanson française ou pop à Agadir, comme ne l’est pas non plus William Christie à Fès. Pourtant Fès ne se contente pas de musique andalouse ni Essaouira de Gnawa. Nous ne vivons plus en tribus que je sache, je concède que la tribu ou du moins ses relents interviennent toujours dans les élections, le Maroc n’est  plus une mosaïque de communautés fermées culturellement, c’est une société ouverte et je peux vous dire qu’on entend des choses qui viennent de très loin à la campagne. Par ailleurs, regardons de plus près ce qui semble local, les Gnawa par exemple. Je peux concevoir les Gnawa à Meknès, là où sont nés les ‘abid al-Bokhari, et encore mieux dans certaines localités du Sud lors de ces fêtes d’anciens esclaves «moussem la’bid » qui constituent un lien encore plus fort et vivace avec l’Afrique subsaharienne et un témoin comme on en rencontre rarement  des aspects peu connus de notre passé. Essaouira a cependant réussi à faire des Gnawa quelque chose de vrai et c’est l’essentiel. C’est ce qu’on appelle réussir une entreprise, dès lors ça prend des couleurs locales.

N’empêche, de la musique classique dans les Rhamna !

N’empêche quoi ? Ce serait bien que vous alliez au bout de votre pensée. Peut-être qu’il vous semble incorrect que des gens comme nous, des Arroubi pour tout dire, aillent jusqu’à programmer du Mendelssohn. Sacrilège ! Mais ce n’est pas de notre faute car il nous arrive d’aimer cette musique, c’est comme ça. Par ailleurs c’est ce que j’ai rêvé à Essaouira et c’est magnifique, en quelque sorte nous avons exporté nos fantasmes. Maintenant c’est le moment  du retour, et en beauté, au bercail. Je vous  rappelle que les grandes villes, impériales ou non, restent très attachées à la tradition, dans la musique comme dans plein d’autres domaines, pour cette raison le rôle pionnier de la ville n’a pas toujours été ce qu’il aurait dû historiquement être au Maroc, mais laissons-là la réflexion historique et restons dans la fête. Pour notre part nous sommes pour le grand large, pour l’ouverture. Nos enfants, les Harraga, risquent leurs vies en mer pour l’ailleurs et on trouve cela bien naturel, considérez alors que nous nous risquons dans le grand large de la culture. Vous voyez que nous nous inscrivons bien dans une logique, celle de l’universel.

C’est pour ça que vous donnez du Mozart…

Oui, mais «Mozart l’Egyptien», une création, ce qu’on appelle aujourd’hui une fusion avec orchestre symphonique, derbouka luth, voix classiques et orientales.  C’est la première fois dans le monde arabe en dehors d’une conférence en Arabie Saoudite. Et c’est un régal.

Que diriez-vous en quelques mots du programme du festival que vous organisez ?

Un programme original et cohérent. Le cœur en est un survol historique de la chanson classique marocaine (asriya) avec une quarantaine de titres interprétés par les jeunes stars marocaines d’aujourd’hui, lilas Gouchy, Aziz Bouhdada et tutti quanti. La culture et l’art marocain ne sont pas traités ici comme des acteurs de seconde zone, ils sont le cœur du festival et en plus à travers une création, car ces concerts sont repensés et les chansons arrangés par un chef de talent dans un cadre tout à fait magnifique. Les produire avec des œuvres mondialement respectées c’est un hommage qui leur est rendu.
 
Dans quel registre faut-il inscrire l’hommage que vous rendez à Laroui?

Pour célébrer la pensée libre et moderne. Laroui est à ce titre un penseur symbole, il fait en plus honneur à notre pays dans le monde arabe et ailleurs. Il est historien avec une relecture de l’histoire coloniale, il a traversé les problèmes de notre temps dont il est un témoin privilégié non seulement à travers son engagement politique mais aussi son rapport au pouvoir et on peut dire aujourd’hui aux pouvoirs. C’est un romancier de talent et un pédagogue. Et c’est un homme digne et libre. C’est tout un programme n’est-ce pas que de lui rendre hommage à un moment où la médiocrité et l’absence de créativité font des ravages.

Et l’hommage à Miloud Labied? On dit qu’il a quitté la région à pied avec sa mère à l’âge de cinq ans, une région qui ne lui a rien donné. Une manière de se rattraper post-mortem?

Si je quitte ma mère qui m’a allaité, elle n’en demeure pas moins ma mère. Nous avons pour la plupart d’entre nous quitté la région très tôt quand il n’y avait qu’une école primaire, nous nous n’en revendiquons pas moins. Les origines ça vous marque, ce n’est pas pour rien qu’au Maroc il n’y a pas longtemps encore, les gens portaient dans leur nom même le souvenir de leur terroir, de al-ard al-um, la terre mère. Vous savez par ailleurs que le Makhzen auparavant imposait les sujets dans leur région d’origine même lorsqu’ils s’installent ailleurs. Tout ceci pour vous dire que les choses sont complexes.

Finalement, faire la fête à Benguerir, est-ce bien sérieux?

Le mot de la fin je le laisse pour le festival, on en reparlera après avoir plié bagages. Je suis certain que les a priori qui verrouillent la pensée et le regard sur l’autre disparaîtront. Il faut laisser de côté les jugements hâtifs qui se nourrissent des apparences, le Maroc recèle des richesses humaines qui sont son atout, et c’est ça notre défi à nous. Autre chose de capital pour nous, les moyens mobilisés eu égard à la qualité des prestations, sont incomparables à bien d’autres manifestations. Ce n’est pas une affaire de sous, c’est une affaire de cœur.


Propos recueillis par Narjis Rerhaye
Mercredi 4 Mars 2009

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