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Entre Plan Maroc Vert et Génération Green. L’agriculteur voit rouge

La production céréalière en chute libre. Les effets du changement climatique accentués par une gestion calamiteuse


Hassan Bentaleb
Mardi 28 Mai 2024

La campagne agricole 2023/2024 sera médiocre selon le ministère de l’Agriculture. Les prévisions tablent sur une production céréalière (blé tendre, blé dur et orge) de près de 31,2 millions de quintaux (Mqx)  contre 55,1 Mqx lors de la campagne précédente, soit une baisse d'environ 43%. La cause : un contexte climatologique difficile qui perdure depuis cinq ans, marqué par une baisse des précipitations et une hausse des températures. Toutefois,  nombreux sont ceux qui remettent en cause ces arguments. Décryptage.   

Régression         

« Les chiffres présentés par le ministère sont justes puisqu’il y a une véritable régression par rapport à l’année dernière et d’autres saisons agricoles. A noter, cependant, que la production céréalière estimée à 31,2 millions de quintaux (Mqx) ne concerne que la région du Nord, particulièrement les Zaër, la plaine du Saïss et l'ancienne région de Gharb-Chrarda-Beni Hssen. Par contre, la situation reste inquiétante au niveau de la Chaouia, Rhamna, Ouled Hamar, Abda et Chiadma », nous a indiqué Abdellatif Houmads, agriculteur et ancien professeur de géographie.
Et de poursuivre : « Cela veut dire que le pays sera incapable d’atteindre l’autosuffisance et sera obligé d’importer du blé de l’étranger puisqu’il nous faut 150 Mqx pour réaliser ledit objectif d’autosuffisance. Aujourd’hui, nous sommes à une production avoisinant les 30 ou les 40 Mqx. Ce qui signifie que nous avons  atteint seulement 25% de notre objectif. Ce qui veut dire que l’Etat assure uniquement la production de deux ou trois mois de consomation ». A signaler, toutefois, que la régression de la production  est une tendance observée depuis 2012 avec une baisse de la production de -38,88% et de -29,75% en 2014 avant d’atteindre -69,53% en 2016 et -48,83% en 2019. Les années  2020 et 2022 ont enregistré respectivement -37,45% et -66,42%.

Responsabilité

Notre interlocuteur estime que les facteurs climatologiques ne peuvent pas à eux seuls justifier cette situation. « Il est vrai que le stress hydrique et la faiblesse des précipitations ont eu un grand impact. Mais, cela n’exclut pas la responsabilité du gouvernement par le biais de sa politique agricole qui ne prend pas en compte le fait que la sécheresse est une donnée structurelle dans le climat du Maroc», a-t-il rappelé. Et de souligner : « L’Etat doit, aujourd’hui et plus que jamais, repenser le secteur agricole où il y a le risque d’une crise sociale et économique grave qui s’annonce inévitable si la sécheresse perdure. En effet, les agriculteurs souffrent de l’exorbitance des prix des engrais traités, notamment les petits d’entre eux. Il y a également le prix du bétail qui s’est envolé sans parler des dettes accumulées auprès des banques et la liste est longue. Si cette situation perdure deux années encore, cela n’augure rien de bon. D’autant que les prémices d’une crise économique et sociale sont déjà là (chômage, migration vers les villes, pauvreté, endettement…)». A noter, que l’agriculture joue un rôle central dans l’économie nationale puisque notre pays compte 71 millions d’hectares dont 8,7 millions d’hectares  sont des terres agricoles, exploitées par 1,5 million d’agriculteurs. Et que plus de 40% de la population active travaille dans le secteur agricole. La participation de l’agriculture dans le PIB national varie de 14 à 20%, selon des données officielles.

Et qu’en est-il des programmes mis en place pour soutenir les agriculteurs ? «Nous n’avons rien vu venir», nous a fait savoir Abdellatif Houmads. Et de conclure : «Il n’y a pas de subventions ni à l’achat des engrais ni au niveau du paiement des dettes cumulées. Même le passage du Plan Maroc Vert à  Génération Green n’a pas changé la donne  à cause de la sécheresse. On estime que le problème de notre pays n’est pas celui de la rareté des ressources hydriques, mais plutôt celui de la gouvernance. En effet, nous avons cinq rivières qui coulent à flots mais qui se vident malheureusement dans la mer».

Dégradation

Des propos que confirme un récent rapport de synthèse de l’Institut Royal des études stratégiques (IRES) sur l’avenir de l’agriculture au Maroc dans un contexte de rareté structurelle d’eau. Selon ce document, « l’agriculture marocaine se trouve dans une situation critique inédite, étayée par deux indicateurs incontestables : la dégradation avancée de ses ressources productives de base (eaux, sols, parcours, forêts, biodiversité) et l’accentuation de la dépendance du Maroc vis-à-vis de l’étranger pour combler ses déficits croissants en produits alimentaires de base. Cette dépendance s’est élargie à des produits pour lesquels le pays ne l’était pas auparavant sinon marginalement ».

Le document ajoute que la situation risque de s’aggraver avec la montée en puissance des changements climatiques. « Les prémices d’une raréfaction structurelle des ressources en eau conventionnelles recommandent d’en prendre acte et de la considérer comme un défi potentiel de première ligne, porteur d’enjeux cruciaux pour l’avenir de l’agriculture et pour le pays. Dans cette perspective, le premier enjeu pour l’agriculture marocaine renvoie à la fonction alimentaire, c’est-à-dire à sa capacité de permettre au Maroc de prémunir sa population contre tout risque d’ordre alimentaire. Déjà bien insuffisante, une telle capacité risque de s’amenuiser avec l’accroissement démographique, l’extension de l’urbanisation avec son modèle de consommation plus consumériste, l’accélération de la transformation structurelle de l’économie du pays ... Une évolution qui s’accompagnera nécessairement par une plus grande demande d’eau de l’ensemble des secteurs», explique le rapport.

En outre, les experts de l’IRES soutiennent que « la raréfaction accrue de l’eau est de nature à compromettre sérieusement le développement économique et social du Royaume. En agriculture, les producteurs les mieux lotis seraient tentés d’intensifier davantage le recours au pompage des nappes phréatiques dont le renouvellement est déjà compromis.
D’autres risques tout aussi périlleux pourraient survenir : accentuation des inégalités dans l’accès aux ressources en eaux souterraines, aggravation de la surexploitation des ressources pastorales et forestières, … S’ils se concrétisaient, des pans entiers des couches sociales les plus nombreuses et les plus fragiles du secteur agricole seraient les plus exposées à en pâtir. Il s’ensuivrait la perte d’emplois et de revenus, la réduction, voire l’abandon  de leurs activités de production agricole, la perte d’une partie, voire la totalité, de leurs actifs (foncier, cheptel, plantations fruitières), … Ce qui donnerait lieu à des flux d’exode rural insoutenables ».

Incertitudes

Sur un autre registre, le document en question précise qu’« outre le défi d’une raréfaction structurelle de l’eau sous l’effet des changements climatiques, le Maroc devra prendre en compte l’émergence d’un autre défi tout aussi périlleux: l’émergence d’un contexte international annonciateur de changements géopolitiques majeurs, empreints d’incertitudes sur les échanges et les prix des produits alimentaires et d’appels au protectionnisme, au souverainisme, dans les pays qui en sont les plus grands producteurs », indique-t-il. Et d’ajouter qu’« en plus de la crise sanitaire, qui a perturbé les chaînes d’approvisionnement à l’échelle internationale, en général, et celles des produits alimentaires en particulier, le conflit en Ukraine a placé la question alimentaire au centre des enjeux géopolitiques, à travers l’utilisation des exportations alimentaires comme une arme diplomatique, au même titre que les hydrocarbures en 1973. Fortement dépendant de l’extérieur pour certains de ses besoins en denrées alimentaires de base, le Maroc est particulièrement concerné par ces enjeux».

A l’aune de cette perspective, explique le rapport, «une réorientation de l’agriculture marocaine en faveur de la souveraineté alimentaire du pays est impérative. Les politiques publiques devraient procéder aux inflexions, aux réformes et aux mesures nécessaires pour prémunir la nation contre le spectre d’une dépendance alimentaire accrue du marché extérieur».

 Insuffisance

En outre, le rapport de l’IRES constate qu’au  cours de la dernière décennie, et malgré l’effort significatif déployé, l’investissement public consacré au secteur agricole demeure insuffisant, ne franchissant guère le seuil de 4% du budget général de l’Etat, alors que la déclaration de Malabo préconise d’y consacrer au moins 10%. «Un faible niveau d’investissement public ne parvient pas à dynamiser les activités agricoles et ne suscite pas l’attrait des investisseurs privés nationaux et internationaux, indispensable au développement du secteur agricole et à l’instauration d’écosystèmes vigoureux.

De même, les subventions et les incitations sont accordées, particulièrement, en faveur des productions agricoles à forte productivité, destinées à l’exportation», note-t-il. Et de poursuivre : «Cette approche, privilégiant davantage l’agriculture de haute valeur commerciale au détriment des besoins internes en aliments de base, fait que la dépendance du Maroc vis-vis du marché externe s’affirme, notamment pour l’importation de certaines denrées alimentaires de base (céréales, huiles, sucre) et d'intrants agricoles (semences, énergie, …)».

Certes, précise l’IRES,  « la période de mise en œuvre du Plan Maroc Vert "2008-2019" a connu une réduction du déficit de la balance commerciale agroalimentaire, mais le taux de couverture des importations par les exportations est resté faible (en moyenne 52%). Cette situation risquerait de s’amplifier à l’avenir, en raison de divers facteurs, tels que l'accroissement démographique, le changement climatique et la volatilité des prix et des productions sur les marchés internationaux».

Sur un autre registre, le secteur financier marocain ne propose pas, suffisamment, explique le document, d’instruments permettant la gestion des risques climatiques et ne parvient pas à satisfaire les exigences particulières des agriculteurs dans ce domaine.

Vulnérabilité

Par ailleurs, les experts de l’IRES estiment qu’«au Maroc, les agriculteurs de petite et moyenne tailles sont, en général, peu qualifiés sur le plan technique, manquent d’un encadrement adéquat et disposent d'un niveau éducatif insuffisant. A titre illustratif, parmi les actifs occupés exerçant dans le secteur de "l’agriculture, forêt et pêche", 78,3% n’ont aucun diplôme. Cette situation pénalise l’accès des agriculteurs aux pratiques agricoles modernes, restreignant ainsi leur capacité à augmenter leur productivité et leurs revenus».

En outre, «les incertitudes et la vulnérabilité, qui pèsent sur les moyens de subsistance de la population rurale face aux impacts du changement climatique, ne favorisent pas suffisamment la stabilité dans les territoires d'origine, d'autant plus que les zones rurales souffrent fréquemment d’un déficit en termes d'infrastructures de base, privant ainsi les communautés d'un cadre de vie convenable. Par ailleurs, les litiges relatifs à la propriété des terres et la fragmentation des parcelles constituent des obstacles majeurs aux investissements dans le secteur agricole et compromettent ainsi la productivité des exploitations agricoles».

Sur un autre registre, poursuivent les experts de l’IRES et malgré les progrès réalisés, notamment en termes de réduction de la pauvreté et d’une relative amélioration des conditions de vie, les politiques publiques que le Maroc a déployées durant les trois dernières décennies ne sont  parvenues ni à corriger le déséquilibre existant entre les milieux rural et urbain, ni à favoriser l’émergence d’une classe moyenne rurale.

Hassan Bentaleb



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