Discours mielleux, réalité misérable.

L’exécutif persiste dans le déni face à la détresse des éducateurs du préscolaire


Mehdi Ouassat
Mardi 27 Janvier 2026

Discours mielleux, réalité misérable.
Devant le Parlement, au cœur de la capitale, une scène devenue tristement familière s’est de nouveau imposée, lundi, au regard des passants et des responsables publics. Des femmes et des hommes, porteurs d’une mission éducative essentielle, ont élevé leurs voix dans un silence institutionnel assourdissant. Les éducateurs et éducatrices du préscolaire ont repris le chemin de la contestation, non par goût de l’agitation mais par nécessité, mus par un sentiment profond d’injustice et d’abandon qui dure depuis trop longtemps.

Ce rassemblement national n’est ni un coup d’éclat ni une réaction impulsive. Il s’inscrit dans une trajectoire de luttes patientes, mûries et argumentées, portées par une coordination syndicale consciente de la gravité du moment. Derrière les slogans scandés et les pancartes brandies se cache une réalité sociale dure, celle de plus de 30.000 travailleuses et travailleurs condamnés à la précarité alors même qu’ils posent les premières pierres du parcours éducatif de l’enfant marocain. Leur revendication centrale demeure inchangée, claire et légitime, à savoir l’intégration dans la fonction publique, la fin de la gestion déléguée à des associations et une revalorisation salariale à la hauteur de leur rôle.   

L’enseignement préscolaire, souvent célébré dans les discours officiels comme un pilier stratégique de la réforme éducative, continue dans les faits d’être traité comme un secteur périphérique, presque accessoire. Cette contradiction flagrante entre la parole publique et la réalité du terrain alimente une colère froide et structurée. Comment prétendre bâtir une école de qualité tout en maintenant celles et ceux qui en assurent la base dans une situation d’instabilité chronique, sans perspectives claires, sans reconnaissance institutionnelle et avec des revenus indignes d’un travail pédagogique exigeant et continu ?

La majorité de ces enseignants sont des femmes. Ce constat, loin d’être anodin, révèle une autre dimension du problème. La précarisation du préscolaire épouse les contours d’une précarisation féminine largement tolérée, voire normalisée. Des salaires qui peinent à dépasser un seuil dérisoire, des contrats fragiles sous la tutelle d’associations parfois éloignées des standards éducatifs, une absence de protection sociale décente et un avenir professionnel bouché. Tout cela dessine un tableau préoccupant d’un secteur sacrifié sur l’autel de la sous-traitance et de la logique comptable.

La gestion du préscolaire par des associations, présentée à une époque comme une solution transitoire et pragmatique, est aujourd’hui au cœur de la contestation. Sur le terrain, cette médiation s’est transformée en écran opaque entre le gouvernement et les éducateurs. Elle a dilué les responsabilités, affaibli les droits et installé une forme de gouvernance hybride où personne ne rend réellement de comptes. Les enseignants dénoncent une situation absurde dans laquelle ils dépendent d’intermédiaires sans expertise pédagogique avérée, alors que leur travail relève directement du service public de l’éducation.

Ce qui rend cette mobilisation encore plus légitime, c’est qu’elle s’appuie sur des engagements clairs déjà exprimés au plus haut niveau de l’Etat. Des Orientations Royales ont appelé, il y a plusieurs années, à l’intégration progressive de l’enseignement préscolaire dans le cycle primaire. Ces orientations, saluées à l’époque comme une avancée majeure, attendent toujours une traduction concrète et courageuse de la part des gouvernements successifs. L’argument du temps ou de la complexité administrative ne peut plus servir de paravent à l’inaction, surtout lorsque les conséquences humaines sont aussi lourdes.

Le silence persistant du ministère de tutelle, face à des revendications répétées et structurées, interroge profondément. Il révèle une incapacité inquiétante à dialoguer sérieusement avec un corps éducatif pourtant indispensable. Pire encore, il donne le sentiment que la question du préscolaire est reléguée au second plan des priorités publiques, malgré les discours récurrents sur l’école de l’égalité des chances et la justice sociale. Cette attitude nourrit une fracture de confiance entre l’Etat et ses éducateurs, fracture dont les enfants seront, à terme, les premières victimes.

Car au-delà des revendications corporatistes, c’est bien l’avenir de la petite enfance qui est en jeu. Un enseignement préscolaire fragilisé, porté par des professionnels épuisés et démotivés, ne peut produire les effets attendus en matière de développement cognitif et social. Laisser ce secteur aux mains d’une gestion approximative, sans vision globale ni intégration institutionnelle, revient à compromettre les fondations mêmes du système éducatif national.

Dans ce contexte, la mobilisation devant le Parlement prend une dimension éminemment politique. Elle interpelle directement un gouvernement qui se réclame de réformes mais peine à affronter les nœuds structurels de l’injustice sociale. Elle rappelle que les droits sociaux ne se décrètent pas dans les communiqués mais se construisent par des décisions courageuses et cohérentes. Pour un pays qui aspire à la modernité et à la dignité pour tous, continuer à fermer les yeux sur la situation des enseignants du préscolaire relève d’un aveuglement dangereux.

L’USFP, fidèle à son engagement historique en faveur de l’école publique et des travailleurs, n’a cessé de dénoncer l’immobilisme gouvernemental. Le préscolaire n’est pas un luxe ni un terrain d’expérimentation hasardeuse. Il est un droit fondamental pour l’enfant et un devoir sacré pour l’Etat. Tant que ces enseignants resteront exclus de la fonction publique, sous-payés et méprisés, aucune réforme éducative ne pourra prétendre à la crédibilité.

Cette protestation n’est donc pas un simple épisode de plus dans le calendrier social. Elle est un signal d’alarme. Un appel à la raison, à la justice et à la responsabilité politique. L’histoire retiendra si le gouvernement a choisi d’entendre ces voix venues de la base de l’école ou s’il a préféré persister dans une surdité qui, tôt ou tard, se paiera au prix fort.

Mehdi Ouassat


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