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Dans la tête d’un marginal déjanté

Un premier roman à la fois drôle et bouleversant





Écrit dans un truculent français du Quebec, “La bête à sa mère”, premier roman de David Goudreault, embringue le lecteur dans une fuite en avant désespérée à bord du cerveau du narrateur, personnage écorché par la vie et complètement secoué. Un premier roman à la fois drôle et bouleversant.
“Ma mère se suicidait souvent”. Dès la première phrase, tout est dit. Le reste est une variation autour des dégâts causés par une enfance en milieu dysfonctionnel, dans une société qui prend maladroitement en charge le problème. Le narrateur, on ne connait pas son nom et de toute façon il en change souvent au fil du récit, passe les premières années de sa vie avec sa mère. “Ma mère a contribué à l’avancement de la science psychiatrique tant elle était investie dans ses crises”, dit-il. Et “contrairement à ce que prétendent les rapports officiels, je n’étais pas affecté par ses habitudes”. Seulement voilà. La mère se suicide quand même un peu trop souvent.
“La première fois que je l’ai trouvée, elle était nue et gémissait sur le carrelage de la salle de bain. J’avais quatre ans. Maman s’était extirpée de la baignoire, où macérait un bouillon rougeâtre laissant deviner qu’elle s’y était charcutée. Les poignets surtout.
D’autres tentatives suivront, et des déménagements pour échapper aux services sociaux. Jusqu’au jour où la mère se rate une énième fois, par pendaison à la barre du rideau de douche. Cette fois c’en est trop. “On nous a définitivement séparés. Pour ma sécurité et son équilibre. Cela m’a paru aussi logique que d’interdire la neige en hiver ou la sloche* au printemps. Je savais bien, moi, qu’elle ne mourrait jamais et qu’il n’y avait que ses berceuses pour m’apaiser. On était une famille spéciale, mais une famille quand même.”
Le père est inconnu, désormais il va falloir que cette “branche brisée au pied d’un arbre mort” se débrouille. Ce qui va suivre n’arrange rien. “J’ai grandi dans les familles d’accueil. Au pluriel. J’enfilais les familles comme les anniversaires”. L’adolescent commence à vriller. “Tout le monde disait croire en moi, mais personne ne croyait ce que je disais”. Il se met à mentir. Tout le temps. “De toutes manière, même quand je disais la vérité, on ne m’écoutait pas. J’étais un malentendu.”
Viré des écoles, viré des familles d’accueil, il arrive péniblement jusqu’à l’âge adulte, en ayant développé en plus de sa manie de mentir une forte addiction aux drogues de toutes sortes, à la pornographie, et des habitudes brutales avec les chats, qu’il torture à l’occasion, quand il ne les zigouille pas carrément.
Diagnostiqué dysphagique dans l’enfance, il aligne à sa sauce des références éclectiques et approximatives (Coluche, Platon, “Oscar Wilde, Orson Wells, je les confonds”...) et croit savoir tout sur tout, regardant le monde exclusivement de son point de vue, enfermé dans sa solitude.
Sa vie suit un cours calamiteux jusqu’au jour où une barmaid retrouve les coordonnées d’une femme portant le même nom que sa mère. Il décide alors de partir s’installer dans la ville où elle réside…
Il faut dire que le premier roman de David Goudreault se lit avec délectation, et un peu de malaise aussi parfois. Dans une langue scandée, vocables et expressions québécoises distillées, le récit se déroule à la première personne vitesse grand V, au rythme des pensées désordonnées de son personnage, les délires intérieurs d’un être dérangé livrés sans filtre.
Le lecteur est plongé dans sa vision du monde. Une vision altérée par les coups qu’il a pris en grandissant. David Goudreault tient son cap, n’explique rien, obligeant le lecteur à se forger lui-même une idée de ce personnage perdu, attachant malgré sa folie, son nombrilisme, sa cruauté.
David Goudreault, né en 1980 au Québec est un poète. Premier Québécois  à avoir remporté la coupe du monde de slam à Paris, il anime des ateliers de création dans les écoles et dans les prisons au Québec et en France. Avec ce premier roman, il tire au lecteur le rire et les larmes, augurant, on l’espère (on l’attend !), une œuvre romanesque prometteuse.
Il est enfin à noter que les expressions québécoises sont expliquées dans un glossaire à la fin du livre.

A.A
Samedi 26 Mai 2018

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