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Dans la poche du citoyen, dans le panier de la ménagère : Crise au quotidien

Le discours du gouvernement sur les carburants se veut abusivement rassurant


Hassan Bentaleb
Mercredi 8 Avril 2026

Dans la poche du citoyen, dans le panier de la ménagère : Crise au quotidien
Depuis la crise de la mer Noire jusqu’à celle actuelle des carburants, la narration gouvernementale reste remarquablement constante. Elle s’inscrit dans un registre rassurant, mobilisant de façon répétée un lexique du contrôle — «situation maîtrisée», «approvisionnement assuré», «système flexible» — tout en mettant en avant les vertus de la libéralisation du secteur et des mécanismes du marché.

L’analyse des interventions médiatiques de l’exécutif montre toutefois que la parole ministérielle ne se limite pas à une fonction informative. Elle s’affirme comme un véritable instrument de gouvernement, remplissant plusieurs fonctions simultanées : légitimer les choix publics, orienter la perception des citoyens, désamorcer les critiques potentielles et projeter une image de maîtrise.

Progressivement, ces prises de parole ont contribué à transformer l’espace public en un lieu de mise en scène du discours gouvernemental, largement structuré autour des déclarations de Leïla Benali, ministre de la Transition énergétique et du Développement durable. Ce discours ne se contente pas d’expliquer l’action publique, il participe à la justifier, à la rationaliser et à la légitimer par le langage lui-même. Analyse.
 
Source dominante de vérité
 
L’un des traits les plus saillants de la communication gouvernementale concernant la question des prix des carburants réside dans la centralité quasi exclusive accordée à la ministre de l’Energie. Sa parole structure l’ensemble du récit et fonctionne comme une instance de validation de la réalité. Ainsi, ce qui relève d’une position politique située est présenté comme une évidence technique ou une vérité objective. Ce mécanisme repose sur deux procédés, à savoir l’absence de contradiction (pas de voix critiques, ni d’expertise alternative) et la technicisation du discours (usage de termes économiques et énergétiques qui renforcent l’autorité du locuteur). Le résultat est une asymétrie discursive, où le gouvernement parle, mais n’est pas véritablement interrogé.
 
Une rhétorique de la maîtrise
 
Le discours ministériel mobilise de manière récurrente un lexique de contrôle («situation maîtrisée», «approvisionnement assuré», «système flexible»). Ces expressions ne sont pas neutres. Elles participent à une stratégie discursive bien identifiée, celle de production d’un sentiment de sécurité dans un contexte d’incertitude. Cependant, cette rhétorique entre en tension avec certains éléments factuels évoqués (dépendance aux marchés internationaux et fragilité des stocks stratégiques). On observe ici un phénomène central en analyse de discours, à savoir la dissonance entre énoncé politique et réalité structurelle. Le discours ne nie pas les fragilités, mais les reconfigure pour éviter qu’elles ne deviennent des objets de critique.
 
La dépolitisation par la technicisation
 
Un autre mécanisme fondamental est la transformation d’un enjeu politique en problème technique. Dans les interventions médiatiques de la ministre, la question des carburants est abordée à travers des indicateurs (stocks, flux, prix internationaux), des contraintes logistiques et des variables économiques. Ce cadrage produit un effet de dépolitisation.

Pourquoi ? Parce qu’il évacue des questions centrales : qui décide des prix ? Quels sont les choix politiques derrière la libéralisation ? Et quels intérêts sont-ils en jeu ? Le citoyen disparaît au profit de catégories abstraites. Le débat devient technique, donc moins contestable socialement.
 
La construction d’une responsabilité externe
 
Le discours gouvernemental tend à attribuer les tensions du secteur à des facteurs extérieurs (fluctuations du marché international, crises géopolitiques et perturbations logistiques). Ce cadrage produit ce que l’on peut appeler une externalisation de la responsabilité. En d’autres termes, les problèmes viennent de l’extérieur et l’Etat apparaît comme un acteur qui subit, puis gère.

Ce mécanisme permet de désengager partiellement la responsabilité politique interne, notamment sur des décisions structurantes comme la libéralisation du marché et la gestion des infrastructures énergétiques.
 
Les silences du discours : un indicateur clé
 
En analyse de discours, ce qui n’est pas dit est souvent aussi important que ce qui est exprimé.
Dans ce cas précis, plusieurs absences sont significatives. Celle d’abord de la raffinerie Samir, mentionnée mais non problématisée, qui constitue pourtant un élément central de la dépendance énergétique.

Ensuite, la question des marges des distributeurs. Aucune analyse du rôle des acteurs privés ni de leur pouvoir sur les prix. Enfin, l’impact social. On observe une absence quasi totale de réflexion sur le pouvoir d’achat, les inégalités et la précarité énergétique.
Ces silences ne sont pas anodins. Ils délimitent le cadre du pensable et du discutable.
Ils participent à ce que l’on peut appeler une gestion discursive du conflit : éviter les sujets susceptibles de politiser le débat.
 
Une souveraineté énergétique mise en récit
 
Le discours de la ministre mobilise également la notion de souveraineté énergétique, présentée comme un objectif stratégique. Cependant, cette notion fonctionne ici davantage comme un opérateur discursif de légitimation. Pourquoi ? Parce qu’elle coexiste avec des éléments qui la contredisent, à savoir la dépendance aux importations, la domination des acteurs privés et la faible capacité de stockage. On est face à une souveraineté déclarative, qui sert à renforcer la crédibilité de l’action publique sans correspondre pleinement à une réalité opérationnelle.
 
Stabiliser sans transformer
 
Au-delà des contenus, la communication de la ministre révèle une logique plus profonde. Celle du discours qui ne vise pas à transformer le système, mais à le stabiliser symboliquement.
Cela se traduit par une gestion narrative des crises, une minimisation des tensions et une absence de vision structurelle à long terme.
Le gouvernement apparaît ainsi comme un acteur de régulation discursive, dont la fonction principale est de maintenir la confiance plutôt que de remettre en cause les fondements du modèle.
En ce sens, la politique énergétique ne se joue pas uniquement dans les décisions économiques, mais aussi dans la manière dont celles-ci sont racontées, justifiées et mises en scène.

Hassan Bentaleb 


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