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Cette vie qui nous consume




Cette vie qui nous consume
Avec ce deuxième recueil, Imane Naciri explore la fragilité et l’intensité des êtres pris dans des situations de vulnérabilité. Proche des nouvelles de Najat Dialmy  (Amères tranches de vie, 2012) ou de Siham Abdellaoui (Le bonheur se cache quelque part, Le Fennec, 2006),  Ultimes Confessions est conduit par deux fils rouges : la façon dont les appétits privés pervertissent les valeurs de l’existence et les souffrances produites en notre for intérieur par le jugement des autres. La nouvelle « Crépuscule » relate le parcours d’un jeune sculpteur dont l’inspiration est souillée par l’orgueil et la quête effrénée de reconnaissance : « Je suis au milieu de ce salon, une bête de foire, esclave du vide intellectuel de quelques collectionneurs. J’avais des doigts d’or, qui malaxaient l’argile et mon cœur s’était changé en pierre ». Plutôt que de se consacrer à son art, il cherche la gloire et l’appât du gain. Il en est de même des sociabilités de femmes, qui débouchent sur des mesquineries. C’est ce que montre la narratrice de « Maman », fatiguée de tous ces gens qui se mêlent de sa vie privée : « Les femmes m’agacent avec leur curiosité totalement déplacée ». Parfois, la vie en société a des allures  sacrificielles. L’amie d’enfance devient une ennemie sanguinaire, qui se réjouit de votre divorce et vous bombarde de phrases assassines en feignant de vous consoler.  Dans « Le voleur de rêves », l’employée dévouée corps et âme est mise sur la touche par un patron qui privilégie une jeune recrue. Les victimes ressentent une « admiration indignée » pour leur bourreau. Elles inversent aussi les rapports de domination, comme l’épouse trompée de « Judas » qui joue à faire croire à son mari pris en flagrant délit qu’elle l’a imité dans ses aventures extra conjugales : « Je ne sais d’où me vient cette énergie si violente. Plus je le vois se détruire, plus je me sens forte ». Jouissance perverse de l’être blessé renaissant de ses cendres en puisant dans la vitalité de son agresseur. Les rôles ne sont jamais fixes. Si la vie nous consume, tout est donc éphémère. Imane Naciri sait regarder l’ambivalence des sentiments, l’ambiguïté des rapports de force. Parfois, ses personnages versent dans une posture morale parfois bien fébrile, qui se mélange avec la fascination mal dissimulée que certaines femmes éprouvent à l’égard de la débauche. Dans « Femme, je vous aime », la narratrice se rend avec des amies dans un restaurant pour faire la fête et découvre avec effroi que ce lieu est remplie de prostituées. Elle voit des filles qui boivent, qui sniffent de la coke, qui s’embrassent sur la bouche pour le plus grand plaisir des hommes qui les entourent. La chair se consomme, juste pour les plaisirs bassement matériels des sens. Nous semblons être dans un moralisme austère, aux antipodes des visions enchantées de Mohamed Leftah à propos des filles de joie. Toutefois, dans la nouvelle « Communion », la sexualité féminine stigmatisée comme déviante et débauchée s’inscrit dans le registre de la pureté. La narratrice a dix-neuf ans. Elle est amoureuse de Karim, âgé d’une année de plus qu’elle. Dans des univers sociaux urbains où la pénalisation de la sexualité hors mariage donne naissance au désir de transgresser les lois juridiques et les pratiques de contrôle, le couple cherche des endroits isolés pour avoir quelques moments d’intimité loin des yeux indiscrets. Les sentiments amoureux et l’attirance physique de la jeune fille à l’égard de Karim se mélangent à la mélancolie et à la culpabilité : « Je m’interroge, dois-je attendre notre mariage comme les gens un peu traditionnels ? Et dois-je faire l’amour dans le noir pour dissimuler timidité et gaucherie ? Ou alors, arriver comme une geisha, professionnelle, sûre d’elle, faisant accéder son mari au septième ciel, le premier jour au risque de passer pour une dévergondée ? ». La jeune fille choisit d’offrir sa virginité à son amant. Après tout, nous dit Sartre, n’est-ce pas dans les situations les plus oppressives où l’on est le plus libre, justement en raison des choix que l’on fait et que l’on assume ? Karim va trouver un appartement et ils vont faire l’amour. Une fois qu’ils ont terminé, elle éprouve d’étranges sentiments. Tout d’abord, elle se sent souillée, mal dans sa peau. Elle n’arrivera pas vierge à son mariage et la société pourra la juger. Mais ensuite, elle se rend compte que la perte de son hymen a également retiré la bride morale que cette même société a mis dans son cœur : « Je me rends compte que mon hymen rompu ne brise pas la confiance en moi et que les hommes n’ont pas une vision obsédante de moi. Je me sens mieux. Plus fière. Presque insolente ». Chacun réagit comme il peut face aux contingences de la vie. Les uns sombrent dans la tristesse ou la folie. Les autres allument en leur âme le feu sacré de la vie. And the show must go on…      

*Enseignant 
chercheur EGE Rabat, 
Cercle de Littérature Contemporaine

Jean Zaganiaris *
Vendredi 20 Février 2015

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