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Berthe Morisot ou l'impressionnisme au féminin


Berthe Morisot, pionnière indépendante



On parle souvent d’elle comme “la peintre des femmes”. Figure majeure de l'impressionnisme, Berthe Morisot reste aujourd'hui moins connue que ses amis Monet, Degas ou Renoir. Précurseuse de l’impressionnisme, elle est d’ailleurs la seule femme à avoir signé la charte de la “Société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs” qui donne naissance à ce mouvement. Berthe Morisot avait pourtant été immédiatement reconnue comme l'une des artistes les plus novatrices du groupe. “Elle est l’une des premières, même avant Cézanne à donner à la peinture cette fluidité de l’aquarelle. C’est là son côté moderne”, souligne l’académicienne Dominique Bona, qui lui a consacré une biographie intitulée Berthe Morisot : Le Secret de la femme en noir (2000). Berthe Morisot apprend la peinture au sein d'une famille bourgeoise, auprès de célèbres artistes, comme Félix Bracquemond, Henri Fantin-Latour, ou encore Edouard Manet. C’est d’ailleurs ce dernier qui la choisit comme modèle pour quatorze de ses toiles, dont l’une, Berthe Morisot au bouquet de violettes, est restée très célèbre : « Je crois qu’il avait trouvé un modèle dont le mystère le fascinait.(...) Mais évidemment on peut regretter qu’il n’ait pas immortalisé Berthe à son chevalet et ses pinceaux ». La peinture de Manet a l’air de nier la profession de Berthe Morisot. Elle est issue de la bourgeoisie, classe sociale dans laquelle on ne privilégiait absolument pas l’art comme un métier pour les jeunes filles. L’art a été plutôt associé à la bohème, et aux mœurs coupables. Donc on préserverait les jeunes filles de ce genre de distractions. Berthe est quand même professionnelle dans ce milieu. Elle a toujours considéré la peinture comme sa passion, sa vocation, mais aussi son métier. Ce n’était pas une distraction du dimanche. Nombreux sont les critiques et journalistes qui remarquent la beauté et l'élégance de cette jeune femme, placée dans l'ombre de Manet, mais rares sont ceux qui prennent au sérieux son activité de peintre. La “patte” Morisot a pourtant beaucoup influencé le style de Manet lui-même, en particulier vers la fin de sa vie, comme le décryptait l’historien de l’art Jean-Dominique Rey. Dans les années 1860, l’impressionnisme n’en est qu’à ses balbutiements et est largement moqué par les journalistes, comme le relate le critique d’art Achille Segard dans Mary Cassatt, une Peintre des enfants et des mères (1913) : “En 1874 s'organisa chez Nadar, 35, boulevard des Capucines, la première exposition des impressionnistes. Elle fut accueillie par des moqueries et des injures”. Berthe Morisot ne déroge pas à la règle. Le travail de Berthe Morisot a longtemps été perçu au prisme du sexisme de l’époque, là où les peintres, historiens de l’art et journalistes sont encore massivement masculins. Loin des modèles de mères attendries que l’on retrouve dans les toiles de Manet ou Renoir, Morisot va peindre une vision plus complexe et profonde de la maternité, en particulier dans l’une de ses toiles, Le Berceau. Ce tableau incarne le dilemme qui traverse Berthe Morisot dans les années 1870 : peut-elle poursuivre sa carrière de peintre tout en menant une vie de mère épanouie auprès de ses enfants, ou doit-elle renoncer à l’un des deux ? Ce qui est moderne, c’est cette ambiguïté sur l’arrivée de cet enfant : ce n’est pas une vision sombre de la maternité, mais ce n’est pas non plus une vision très fusionnelle, il y a une certaine distance entre la mère et l’enfant. Il y a une forme de sollicitude de la mère de l’enfant, et en même temps une forme de retrait. Contrairement à Manet ou Renoir qui dépeignent des femmes épanouies, Berthe Morisot représente une mère mélancolique : Elle reprend une position de la tradition artistique classique du modèle mélancolique, accoudée comme cela, comme la mélancolie de Dürer (…) C’est une rupture avec les conventions picturales de l’époque. Beaucoup de peintres peignent des femmes mélancoliques avec un contexte narratif, chez Morisot il n’y a pas de mise en récit. Le modèle rêveur se suffit à lui-même. Choqués par le caractère esquissé du tableau Jeune fille assise (1888- 1893), les journalistes américains de The Independent s’en donnent à cœur joie pour critiquer le travail de l'artiste. Morisot, qui est citée sous le nom de “Madame Manet”, se retrouve mariée à Édouard plutôt qu’à Eugène, et son travail, rabaissé à sa condition de femme : « Son travail présente les faiblesses de l’imitateur, et son dessin ne justifie pas qu’elle se lance dans les aléas de la peinture. Si elle dessinait comme Monsieur, son mari, elle pourrait se permettre une facture plus libre mais, en l’état, sa “Jeune fille” se fanera aussi vite que les roses à ses côtés ». (The Independent, 21 février 1895). Si elle épouse Eugène Manet en 1874, pas question pour autant d’abandonner la peinture. En épousant un membre de la famille Manet, une autre parentèle artistique se constitue, mais aussi une inversion des rôles traditionnels. Eugène se met alors au service de la promotion de l’œuvre de son épouse. Il devient même le modèle de Morisot : il pose en intérieur ou dans un jardin en compagnie de leur fille, dans des situations ou selon des modalités considérées au XIXe siècle comme féminines, comme en témoigne par exemple Eugène Manet à l'île de Wight (1875). Sa carrière bien avancée, Morisot, consciente de son talent, a confié dans un carnet intime le regret de ne pas recevoir le même traitement que les hommes artistes. Dès sa préface à l’exposition posthume de 1896, son ami Mallarmé, à contre-courant des critiques de l’époque, dénonce "l’éloge courant que son talent dénote la femme", et réfute "cette volonté d’emprisonner la femme peintre dans des constructions idéologiques de la féminité en affirmant que des artistes comme Morisot [qu’il appelle des “dissidentes”] nous donnent au contraire une leçon de virilité". Lorsqu’elle meurt en 1895, malgré sa riche production artistique, le certificat de décès mentionne "sans profession".

Libé
Mardi 13 Octobre 2020

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