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Ayad Ablal : Les médias sans intellectuels fondent la société inquisitionnelle




Ayad Ablal est un chercheur de la nouvelle génération qui entend creuser les pistes de recherche différemment et poser de nouvelles questions sur un relationnel culturel global et complexe. L’immigration, l’échec social, l’échec scolaire, les enjeux de pouvoir entre Etat et société… autant de sujets qu’Ayad Ablal a abordés à la faveur de nouvelles approches embrassant les sciences humaines certes, mais à travers un socle socio-anthropologique. Il présente dans cet entretien ses réflexions sur les rapports entre intellectuels et médias.


 Quelle lecture faites-vous du champ médiatique marocain?
Ayad Ablal : Avant d’aborder cette question, nous devons rappeler le contexte général de ce domaine, marqué notamment par le monopole étatique de l’industrie de l’information en général. Ces médias sont minés par la restriction et le non accès à l’information, d’autant plus que ce monopole est indissociable des fondements du pouvoir et du mode de gouvernance, conjugués à la peur et l’incertitude, qui caractérisent les systèmes politiques des pays sous-développés.
Alors que les médias de masse traditionnels ont été associés à l’Etat,  l’émergence des médias électroniques, avec tous les réseaux sociaux, et l’absence de conditions traditionnelles de l’Etat ont rendu ces systèmes presque caducs face aux médias alternatifs. L’Etat a perdu le droit de monopolisation de l’information, d’autant que le concept d’Etat national à l’ombre de la mondialisation s’est dégradé en l’absence de frontières entre les institutions et le monopole de l’information. Bien avant, l’on avait vécu un tournant : un certain nombre de journaux  ont émergé sur la scène marocaine en tant que presse «indépendante», dans le sens d’une rude concurrence faite à la presse dite partisane. Socialement et politiquement, et à la lumière des mutations sociales et politiques que le Maroc a connues depuis la fin du siècle précédent, cette presse indépendante a pu occuper certains espaces délaissés par la presse partisane.
Et puisque, la notion d’indépendance dans le domaine de l’information est relative, étant soumise à des conditions liées essentiellement à la nature du système politique, la presse dite indépendante n’était pas non plus en mesure de répondre aux besoins d’information des citoyens, à cause notamment d’un contrôle de la circulation de l’information. L’exercice journalistique restait et reste à la merci de la nature du système politique, influencé par le pouvoir du monde de l’argent et des affaires.

Quels rapports tenez-vous personnellement avec les médias marocains ?
Personnellement, j’ai des relations privilégiées avec un grand nombre de journalistes et de professionnels des médias, mais la réalité est tout autre. Je crains, en effet, que ces médias régressent et sombrent dans la décadence. Certes, il existe de nombreuses plumes libres et honnêtes qui exercent le métier avec professionnalisme, respectant l’éthique de la profession. Mais la vague des médias destinés à révéler ou provoquer des scandales déferle sur la société marocaine, notamment au niveau des médias électroniques, ainsi que certains journaux  qui se sont détournés de l’éthique de la profession.

Quelle image les médias nationaux réservent-ils aux intellectuels marocains ?
Il est naturel d’être informé de telles spécificités, les médias s’opposant à une culture sérieuse et aux intellectuels, d’autant plus que le rôle de l’intellectuel est unique. La réalité de la culture par rapport aux médias marocains traduit une véritable déception. Peu de sites ou journaux consacrent un espace pertinent à la culture, y compris la littérature, la créativité, la critique et les arts, tout comme la plage horaire dédiée à la culture et aux intellectuels. Une analyse objective de la réalité montre que l’on cherche à occulter  le rôle de la culture et des intellectuels en créant des modèles virtuels sans teneur.

Les médias marocains sont-ils suffisamment ouverts aux intellectuels nationaux?
Il est difficile de vous répondre puisque ma réponse dépend étroitement de l’interprétation, mais reste à savoir qu’ il y a des plates-formes sérieuses et d’autres triviales, il y a ceux qui croient en l’utilité et l’importance des intellectuels, et d’autres qui les combattent. La question concerne donc tous les médias, avec une différenciation progressive qui touche le degré et la nature à la fois. Si nous parlons des médias officiels, je peux dire qu’ils  n’ont pas réussi à valoriser et estimer le statut d’intellectuel et de la  culture tout en lui accordant la place qu’il mérite dans le débat public. On peut dire que la valeur de l’intellectuel a beaucoup régressé dans les médias publics. On se souvient tous ensemble de la taille des talk-shows et des émissions sérieuses de la deuxième chaîne 2M, ainsi que de la première chaîne nationale, sans pour autant parler des programmes réservés au livre et à la culture en général. L’on vit actuellement une sérieuse dégradation qui menace le droit à l’information et la modernité.

Quels sont les différents angles d’attaque utilisés par les médias marocains pour aborder les différents événements sociaux, politiques ou idéologiques?
Le grand déclin des médias, et l’émergence à profusion de la presse électronique à travers la multiplication du nombre de sites d’informations, en l’absence de la tutelle de l’Etat et de l’éthique professionnelle, feront de ce nouveau média lui-même une arme à double tranchant. La plus meurtrière est l’atteinte à la vie privée, le recours à la diffamation et à la vengeance, ce qui a engendré de nouvelles valeurs et normes contemporaines, que nous pouvons qualifier de valeurs et normes de la société inquisitionnelle. Le journaliste perd ainsi son rôle éclairé pour devenir un élément au service d’un média de masse.
Cependant, il existe des sites sérieux qui tentent à différents degrés de rester fidèles à l’éthique du métier, en maintenant leur fonction neutre de transmission et de diffusion de l’information, et en référence à leur fonction critique, en termes d’analyse et de traitement de l’information, en améliorant la réception des informations et des données.
Dans ce contexte, nous notons que les différentes médias, y compris la presse électronique “professionnelle”, ont été très actifs lors des soulèvements qui ont marqué les pays arabes dès 2010, autrement ce qu’on avait communément appelé « Printemps arabe », y compris les manifestations sociales du Maroc, où la liberté d’expression a battu des records.
Aujourd’hui, plus que jamais, l’Etat doit saisir la gravité de la situation, convaincu de la nécessité de moderniser et démocratiser les médias, de bâtir un Etat de droit, en particulier après le revers politique et social que le pays a subi depuis l’arrivée du PJD au gouvernement de 2012 à nos jours.

Quel regard portez-vous sur les intellectuels marocains fort présents sinon omniprésents dans les médias marocains ?
L’analyse de la réalité et du rôle des intellectuels sur la scène médiatique, ainsi que du rôle subversif joué par certaines plateformes, notamment de la presse électronique, n’exclut pas la responsabilité des intellectuels marocains qui, pour des circonstances particulières, se sont retirés de la vie politique. Un retrait inacceptable, à mon avis. D’autres devraient donc contribuer à éclairer l’opinion publique et  traiter des questions d’intérêt commun en publiant leurs études et leurs articles, tant qu’il existe des journaux et des sites respectables fort heureusement. Un certain nombre d’intellectuels, de façon consciente ou inconsciente, cautionnent la pauvreté, la misère et l’ignorance par leur silence ou produisent des écrits et des émissions sur commande, ne respectant aucunement la dimension éthique du rôle de l’intellectuel. Ces gens-là cessent dès lors d’être des intellectuels tout simplement !

Repères

Natif de Taza, le socio-anthropologue Ayad Ablal a commencé sa carrière par la création poétique avec un recueil intitulé «Tarathil lbidaya», mais il s’est vite reconverti en chercheur en sciences sociales. Il reste l’un des rares chercheurs à avoir soutenu deux doctorats, l’une en sociologie et l’autre en anthropologie.
Directeur de la revue scientifique «Bahithoun» (Chercheurs), il a écrit plusieurs livres dont «La déception sociale», «L’anthropologie de la littérature», «La dynamique sociale et les transformations socio-spatiales». Il vient de publier «L’ignorance complexe».

 

Mustapha Elouizi
Jeudi 9 Mai 2019

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