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Au Tchad depuis 2003, les réfugiés du Darfour se sentent oubliés




"Quand on est arrivé, il y avait les télévisions et les photographes, mais maintenant il n'y a plus personne": dans le camp de réfugiés soudanais de Treguine, dans l'est du Tchad, Abdallah n'en revient pas de voir un journaliste débarquer.
Il avait 14 ans en 2004, quand il a gagné le Tchad; il en a maintenant 29, et habite toujours dans un camp de réfugiés.
De la guerre au Darfour qu'il a fuie, Abdallah n'a que des souvenirs brouillés. "Des coups de feu, des gens à cheval et à dromadaire", mais rien de plus.
Sa mère l'avait mis sur l'âne de la famille et avait quitté le village de Terbeba, dans l'ouest du Soudan, pour traverser la frontière vers le Tchad.
Abdallah fait partie des 340.123 réfugiés soudanais répartis dans douze camps de l'est tchadien gérés par l'ONU et N'Djamena depuis plus de quinze ans.
Sous le soleil brûlant, la vie a repris le dessus du camp de Treguine (25.000 réfugiés): des écoles ont été ouvertes, des centres de santé installés, et les tentes ont peu à peu été remplacées par des maisons faites de bric et de broc.
"Les crises passent, les réfugiés restent. Aujourd'hui on parle de la Syrie et du Yémen, plus du Soudan", dit Abdallah.
"Oui on s'est installé, oui j'ai grandi ici, mais je reste Soudanais. Un jour, il faudra qu'on rentre", raconte-t-il sobrement, expliquant qu'il donne des cours d'arabe à l'école du camp depuis qu'il a lui-même obtenu son bac, en 2014.
Le jeune homme, chemise bien repassée et sourire aux lèvres, s'agite quand il évoque ses "grandes ambitions": il veut aller à l'université, étudier le droit pour "enfin pouvoir revendiquer ce qui est à nous: nos terrains, et nos vies".
Depuis 2014, le Tchad accueille des jeunes réfugiés soudanais dans son système éducatif. A Treguine, une soixantaine d'heureux élus ont obtenu une bourse pour rejoindre les bancs de l'Université Adam Barka d'Abeche, capitale provinciale.
Zacharia est l'un d'eux. Lui veut apprendre "le droit de l'humanité" que "les gens ne connaissent pas ici".
Lunettes d'intellectuel sur le nez et sacoche d'étudiant sur l'épaule, il peste: "On a été victimes d'atrocités mais personne ne les considère comme telles. Il faut que les gens comprennent que ce n'est pas normal".
Dans les larges artères de Treguine, adossé au village d'Hadjer Hadid devenu une ville avec la création du camp, rien ne différencie les réfugiés des autochtones.
"Ce sont les mêmes populations massalit", explique Adoum Mahamat Ahmat, chef de bureau de la Commission nationale d'accueil de réinsertion des réfugiés (CNARR) à Hadjer Hadid, qui explique les "trois volets" de la stratégie gouvernementale: "l'intégration locale, le rapatriement volontaire et la réinstallation dans un pays tiers".
Le premier point est pour l'heure bloqué à N'Djamena, où une loi d'asile est en discussion depuis 2013 à l'Assemblée nationale mais n'a pas encore été adoptée.
"Il faut croire qu'il y a des sujets plus importants que la loi d'asile à l'agenda des députés", souligne un fonctionnaire de la zone.
Le rapatriement volontaire a, lui, été lancé avec la signature en 2017 d'une convention tripartite entre Khartoum, N'Djamena et l'ONU. Jusqu'à présent, 3.824 personnes en ont bénéficié.
Mais à Treguine, le retour semble lointain. Sur une natte, le président du camp a dressé la liste de ses revendications avant de pouvoir envisager un retour.
"Juger (le président soudanais) Omar el-Béchir", "faire partir ceux qui se sont installés dans nos villages" et "rendre justice pour les crimes commis" font partie de la longue liste.
Omar el-Béchir, au pouvoir depuis 30 ans et qui fait face depuis plusieurs mois à une vague de manifestations contre son régime, est accusé par la Cour pénale internationale (CPI) de crimes de guerre, contre l'humanité, et de génocide au Darfour.
Alors, sans savoir ce que sera l'avenir, les réfugiés darfouri ont repris au Tchad la vie là où ils l'avaient laissée chez eux.
"J'avais ma vie dessinée à Terbeba, j'avais pris la suite de mon père commerçant", explique Ibrahim Hassan, 42 ans, qui a rouvert son commerce de matériel électronique.
Les affaires tournent, il a pu s'acheter un pick-up et arbore une montre dorée au poignet. "Alhamdulillah (grâce à Dieu), ça va, mais il faudrait que je puisse être commerçant chez moi, ça serait mieux!".
Abdallah, lui, reste déterminé à entrer à l'Université d'Abeche. Son frère est parti en 2014, vers le nord du pays, à la recherche d'autres horizons.
"Nous les Darfouri, on n’a personne pour porter notre voix, alors certains partent", s'inquiète-t-il.
"Chez nous, ce n'est plus à feu et à sang comme avant, mais ça ne va pas. Il faut qu'on en parle, il faut que j'en parle!".

Vendredi 5 Avril 2019

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