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​Ecrire et tout raconter

Avec « Le ciel sous nos pas » (Albin Michel, 2018), Leïla Bahsaïn signe un magnifique premier roman. Elle raconte les pérégrinations d’une jeune fille habitant au Maroc, dans un de ces quartiers défavorisés nommé “Place de la Dame libre”, et se r




«Tout se paye ». Cette phrase rythme le récit, semblable à des pulsations cardiaques. En arrière-plan, un monde capitaliste désenchanté, où tout s’achète, tout se vend, tout se juge, tout est commercialisable, tout a une valeur matérielle ou symbolique. La narratrice vit dans une maison délabrée, dort sur le balcon à côté des tôles de zinc. Sa mère travaille comme « femme mulet ». D’emblée, dès l’enfance, elle sait que la vie ne sera pas facile, même s’il y a un distributeur défectueux dans son quartier qui crache parfois des billets de banque.
Toutefois, elle ne veut pas se poser de question, juste écrire. Ecrire et tout raconter, dit-elle peut-être en souriant. Elle vit dans un monde marchandisé, sans âme, où tout se paye. La place de stationnement sous le balcon où elle habite, les bidons d’eau qu’elle remplit pour Garçon Caméléon, l’enseignement d’une école publique en déclin (où des professeurs précaires n’enseignent plus grand-chose, hormis leurs opinions personnelles sur le monde et la religion), l’amitié, les émotions ressenties au cinéma pour voir un joli film italien, les voyages, le hammam, les médicaments, les produits alimentaires des supermarchés, les relations matrimoniales, rien n’est gratuit ici-bas. Tout est objet de consommation. 
Si vous n’avez pas un titre, une situation, un statut, vous n’êtes rien. Et même si vous possédez tout cela, cela ne peut être que de façon éphémère. Pierre Bourdieu aurait sans doute adoré ce roman. La vie n’est plus qu’un bien marchand, un capital que l’on fait fructifier ou que l’on cherche à acquérir. Elle ne se rattache plus à une quelconque magie, à des émotions enchantées, on ne fait plus rien pour la beauté du geste, tout est noyé dans l’eau glacée des calculs rationnels. 
Et pourtant, la jeune fille veut laisser libre court à ses élans du cœur, même si elle sait qu’elle a « l’amour maudit ». Elle est amoureuse de Garçon Caméléon, ce bel adolescent qui rêve de devenir professeur d’éducation religieuse : « Plus il n’ose pas et plus j’ose, plus il baisse les yeux et plus la jupe remonte ». A l’instar de Nina Bouraoui ou de Bouchra Boulouiz, Leïla Bahsaïn s’amuse à inverser les registres de la féminité et de la masculinité. Le professeur d’arts plastiques possède des doigts de femmes et Samira, l’amante du professeur de mathématiques, s’inscrit aussi dans les apparats de la masculinité.
Il en est de même des rapports de séduction. C’est la fille qui prend les devants, drague l’homme intimidé, cet homme aux « cheveux longs comme une femme ». La mère de la narratrice s’inscrit aussi dans l’inversion des genres : « Tout le monde dit d’elle qu’elle vaut un homme et demi. Pour donner le change et pour la crédibilité, mère officielle s’est travaillée une voix masculine ». Le monde où tout se paye est aussi un monde patriarcal où tout s’obtient aux rapports de force. Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? La narratrice comprend très vite que les dés sont pipés, que derrière le théâtre de marionnettes devant lequel s’extasient les enfants, il y a un vieil alcoolique aux yeux tristes et aux joues mal rasées qui fait bouger ses mains de manière nonchalante en attendant de fermer boutique et de passer sa nuit au bistrot du coin. C’est cela la vie, rien d’autre.
L’histoire avec Garçon Caméléon finit mal. Son amie Kenza, avec laquelle elle découvre les premières fiestas d’adolescentes, en paiera le prix fort. Il ne reste désormais plus que « le silence » qui est « la langue des rêves ». Et certains écrivent dans le silence le plus absolu.
L’envie de « rompre les chaînes », « d’affranchir son corps » est symbiotiquement liée aux images d’une fête qui vient de terminer : « Le coquelicot est éphémère et la rosée sur ses pétales encore plus fugace ». Cette image fait écho au roman de Soumia Mejtia « Luciole et Sirius » (Hugues Facorat éditions, 2018), où rien, absolument rien, ne dure. La narratrice se refugie dans les plaisirs provisoires, se contentant de l’exaltation du moment. Pourtant, même quand elle s’offre à des hommes qu’elle n’aime pas, la narratrice persiste à croire qu’il existe quelque chose par-delà le corps : « Je ne veux m’offrir qu’à un esthète. Un homme qui sait recevoir. Un homme qui cherche plus loin que dans la vulgaire apparence d’un corps. Je le regarde dans les yeux, je suis son égale. Je suis cet homme et il est moi ». La narratrice aime lire, c’est un refuge. Lorsqu’elle part en France, après le décès de sa mère, et qu’elle est reçue chez sa sœur, mariés à un salafiste radical et se baladant avec le voile intégral dans sa cité parisienne, les livres, les études, mais aussi l’amitié, deviennent provisoirement une échappatoire. 
Comme moi, son personnage n’aime pas la façon dont se termine« Madame Bovary », en veut à Flaubert d’avoir fait mourir Emma Bovary « avec une fin aux allures d’avertissement adressé aux femmes ». Leïla, j’ai adoré ton roman j’ai adoré les personnages, l’atmosphère, le style, le fil conducteur, la dimension anti-libérale qui fait désormais partie de nos mondes artistiques, et je pense, avec un sourire aux lèvres (car je dis cela ironiquement, au deuxième degré), que tu vas être très intéressée par mon prochain roman. Je te dirai pourquoi en MP. Amitiés. 
Par Jean Zaganiaris  
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Par Jean Zaganiaris Cercle de Littérature Contemporaine
Lundi 11 Mars 2019

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