Libération


Facebook
Rss
Twitter






Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

​"Welcome to Intipuca", cité désertée par le rêve américain




​"Welcome to Intipuca", cité désertée par le rêve américain
Le panneau à l'entrée de la ville se veut accueillant : "Welcome to Intipuca". Mais il a aussi une saveur ironique, cette commune du Salvador ayant été peu à peu vidée de ses habitants, partis aux trousses du rêve américain.
"The place to be" - l'endroit où il faut être - ajoute le panneau. Mais les rues calmes et les nombreuses maisons vides trahissent un exode commencé depuis longtemps.
Dans le parc central, justement nommé "Les émigrants", un monument est dédié à l'agriculteur Sigfredo Chavez, premier à être parti vers de meilleurs horizons, sac au dos, en 1967.
Arrivé à Washington, il a travaillé à la plonge. Trois mois plus tard il envoyait sa première lettre au pays, puis faisait venir sa famille. Dans les rues d'Intipuca, la nouvelle s'est répandue, incitant d'autres à l'imiter.
L'histoire est emblématique des nombreuses migrations au départ d'Amérique centrale, avec 5,3 millions de personnes originaires de cette région vivant désormais aux Etats-Unis, dont 2,9 millions de Salvadoriens.
Beaucoup ont franchi illégalement la frontière et vivent sans papiers aux Etats-Unis. Le président américain Barack Obama a fait un geste en faveur de ces clandestins en annonçant jeudi soir une régularisation provisoire de quelque cinq millions d'entre eux. 
A Intipuca, 5.000 personnes ont pris la route. Elles vivent à Washington, au Maryland et en Virginie.
Il reste 7.000 habitants. Il est presque impossible d'en trouver un n'ayant aucune famille installée aux Etats-Unis.
Casquette de l'équipe de football américain Redskins vissée sur la tête, Matilde Argueta, 79 ans, vit loin de ses quatre enfants, partis eux aussi.
Assise devant sa maison, où elle vend des fruits et légumes, elle raconte : "Mes enfants étaient encore petits quand je suis devenue veuve. Pour les élever, je me suis tuée à cultiver du maïs".
"Il faut accepter qu'ils s'en aillent faire leur vie. Je ne pouvais pas leur donner plus et là-bas, ils s'en sortent", dit-elle, une photo de ses enfants entre ses mains tremblantes.
L'un d'eux ne l'appelle plus depuis 18 mois, les autres lui envoient parfois 200 dollars qu'elle dépense en nourriture et médicaments.
"La migration a amené des bonnes et des mauvaises choses : elle aide l'économie du village, où il n'y a pas de travail et où les salaires sont misérables, mais elle a aussi disloqué des familles", explique un responsable municipal, Santos Portillo, dont les deux enfants vivent illégalement aux Etats-Unis.
Intipuca, construite autour de champs de coton, a souffert de la chute des cours dans les années 1960, poussant Sigfredo, et tant d'autres après lui, à vendre ses terres et partir.
Les départs ont continué pendant la guerre civile entre 1980 et 1992.
L'envoi d'argent vers les familles restées au pays a vite valu à Intipuca le surnom de "ville du dollar".
A l'époque, la ville n'avait pas de bureau de change, donc le billet vert servait de monnaie locale, bien longtemps avant la dollarisation de l'économie salvadorienne en 2001.
Cet argent a permis de construire le stade municipal, l'église, l'école.
C'est grâce à lui que les chemins de terre ont été recouverts de bitume et que les maisons, autrefois de simples baraques aux toits en zinc, sont désormais en ciment, construites à l'américaine.
Elles n'ouvrent leurs portes qu'à l'occasion du retour de leurs propriétaires, notamment pour la fête locale en mars, quand un concours désigne la "Miss Intipuca-USA" parmi les habitantes installées aux Etats-Unis.
L'envoi d'argent a baissé mais représentait encore en 2013 quatre milliards de dollars, 16% du PIB du Salvador.
"Quand là-bas ils ne vont pas bien, nous non plus ça ne va pas", résume Santos Portillo, qui se plaint des "parasites qui n'attendent que l'arrivée d'argent pour tout gaspiller, pendant que leurs proches ont deux emplois pour pouvoir en envoyer".
"C'est un village endormi par la migration, sans développement ni vie propre", renchérit Omar Blanco, lui-même parti à 15 ans, en 1980, enchaînant là-bas les petits boulots... avant d'être expulsé en 2006.

Samedi 29 Novembre 2014

Lu 155 fois

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant, Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toutes circonstances, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Dans la même rubrique :
< >

Lundi 21 Septembre 2020 - 15:28 Le diabète de type 2 favorisé par l’insomnie