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من تواضع لله رفعه




A Hay Riad de Rabat, en face  du rutilant siège de l’USFP, bien plus cossu que le siège de son ancêtre, l’UNFP, du Boulevard El Fida, à Casablanca, la grande salle des retraités était comble. «Fin de parcours» pour la pépinière des générations nées à l’aube du Maroc indépendant… Des «ex…», de toutes les conditions - kaléidoscope d’accoutrements, de porte-documents, de lunettes, de couvre-chefs, de cannes- occupent  tous les sièges disponibles, ne sont debout que les préposés à l’aide, d’une bienveillance et d’une correction surprenantes, criant à haute voix les numéros d’appel aux guichets qui s’affichent numériquement. La machine tournait sans faute, elle n’était pas en panne : sous la pression de l’index, plus ou moins hésitant, de chaque nouveau «client», elle délivrait un ticket portant un numéro correspondant à un guichet, «A» ou «B». J’eus le nombre 528, guichet «B» dédié à la délivrance d’attestations annuelles de pension. Seul un de nos poètes disparus du «Malhoun» (pertinents sociologues par instinct) saurait croquer les divers et innombrables portraits qui occupent ces sièges, Ô combien bienvenus pour ces vétérans du labeur et de la sueur qu’il a fallu dépenser depuis 56 ans, pour assurer vie à ce Royaume depuis son indépendance en 1956!
Face à «mon» guichet «B», au fond de la salle bien remplie, assis entre une grand-mère, quelque peu intimidée par le ticket qu’elle serrait entre ses doigts, jadis de fée certainement, et un fort soigné et, visiblement, maniéré septuagénaire, j’eus un éclair de chance…Un angle dégagé de vision qui me permit, depuis ma 4ème rangée, de reconnaître, de dos, la silhouette d’un monsieur,  assis à la 2ème rangée…Je saurai par la suite pourquoi, bien discrètement, il décida, à l’annonce du numéro 518, de se déplacer, sans bruit, pour occuper un siège libéré à la 1ère rangée : il attendait l’appel du numéro 520 qu’il tenait, bien visible dans ses mains de fin lettré.
C’est sans doute l’admiration et le respect que lui doit tout fils de ce pays, et, même,  tout habitant de la mosaïque arabe, qui me fit oser un déplacement audacieux, depuis ma 4ème rangée, pour aller le saluer bien bas  et  échanger avec lui quelques amabilités que me permettaient deux ou trois rencontres, depuis notre voyage ensemble vers Tarfaya, la veille de la Marche Verte, le partage d’une émission de critique cinématographique sur le plateau de l’inénarrable «RTM» et quelques conversations au siège de Lamalif quand, à la même période, il s’adressait  hebdomadairement aux dirigeants algériens dans un supplément spécial de la regrettable et incomparable œuvre de Zakya Daoud, le mensuel «Lamalif».  Ces souvenirs de croisements et d’échanges furtifs, gravés plus dans ma mémoire que dans la sienne, lui qui a revisité, comme personne auparavant, la mémoire et la gouvernance de ce peuple et celles, plus vastes et plus complexes, du monde arabe, m’encouragèrent  à m’aventurer davantage dans cette audacieuse, voire inopportune, intrusion dans  son intimité, fort réputée comme farouchement inviolable…Qu’il m’en pardonne, lui murmurais-je, en lui offrant le fruit imprimé, en deux volumes et en deux langues, de ma dernière bataille de modeste «électron libre», lui le grand, l’emblématique ascète libre, aux rares apparitions publiques. Par son regard et ses doigts, il a fécondé, depuis des décennies, moult fruits dans nos êtres, il a revivifié de profondes racines de notre identité et de celle de nombre de peuples réputés nos semblables dans les tables de l’histoire, avec leurs élites ( الخاصة) et leurs plèbes (العامة), depuis la «Mer des ténèbres» jusqu’au Golfe des Arabes et des Perses…
Très vite, la surprise de l’offre fit place, sur son visage, à l’amabilité que seuls les généreux solitaires peuvent libérer dans le regard et le geste pour accueillir l’abord de l’Autre, fût-il quelque peu dérangeant pour le cours, bien intime, de la vie parmi les autres, en silence et continuelle méditation, pour pouvoir mieux les comprendre et les aider à se comprendre eux-mêmes. Tout le monde sait que Abdallah Laroui nous a rendu amplement ce service, nous les Marocains : le service de nous aider à comprendre qui nous sommes, d’où nous venons et où pourrait-on nous retrouver demain, dans cette connaissance de nous-mêmes, dans ce travail sur soi.
Pour le moment, en cette matinée d’un février, sans ciel généreux, mais anormalement glacial, il devait chercher dans son beau, mais forcément sobre, cartable, le document que lui réclamait la dame, proche de la retraite, qui officiait au guichet «B», devant laquelle il se présenta modestement, dès l’affichage de son numéro : le 520. Il fut servi très vite, bien ordinairement. L’employée  traita en un tour de main la demande du 520.
Le citoyen Abdallah Laroui, numéro 520, présenta les pièces demandées, récupéra le document, objet de son déplacement de ce matin, de sa «sortie publique», le plongea dans son cartable que je fixais le plus du regard, en suivant la scène…
Je m’y attardais pas seulement à cause de la beauté du cuir mais pour essayer de deviner si mes deux ouvrages n’y dérangeaient pas outre mesure quelque bel ouvrage en gestation du philosophe, de l’historien, du romancier… Il dut répéter deux fois son signe d’adieu de la main, à mon adresse, pour que je le perçoive et y réponde, car j’étais parti en grand voyage, depuis son cartable, vers des terres solitaires, inconnues pour grand nombre de nos concitoyens mais où le professeur Laroui réside depuis toujours…
Les terres de la pudeur, de la décence, de la pondération, de l’austérité, de la rigueur, avec soi et avec les autres, de la retenue, de l’ascétisme, de la frugalité…tant de tentatives de la langue de Molière qui n’arriveront jamais à rendre la plénitude humaine et la charge de citoyenneté portées par le mot arabe : (العفة) qui accompagne rarement chez nous le mot (معرفة) … La connaissance. Chez Laroui elle est la rime. Une cime!

؛ar Jamal Eddine NAJI
Mardi 28 Février 2012

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