La chaîne des bienfaits au cœur de la nouvelle valeur publique

210 milliards de dirhams et un changement de paradigme


Abderrazak Hamzaoui
Jeudi 16 Avril 2026

La chaîne des bienfaits au cœur de la nouvelle valeur publique
Et si le véritable changement ne résidait pas dans ce que l’on construit mais dans ce que cela change réellement ? Derrière l’annonce d’une nouvelle génération de programmes de développement territorial au Maroc, une transformation plus profonde se dessine. Ce n’est pas seulement une question de gouvernance ou de financement, mais un déplacement du regard : passer de ce qui est réalisé à ce qui est réellement transformé. Une mutation décisive, qui pourrait redéfinir durablement la manière dont la valeur publique est pensée, mesurée et vécue.

Après les livrables du projet, qu’est-ce qui change réellement dans la vie des gens, qu’est-ce qui reste, qu’est-ce qui transforme ? C’est peut-être là que tout commence, dans ce que cela produit, non pas dans l’action elle-même, mais dans son empreinte. Et si, aujourd’hui, s’opère un passage de la logique de production à une logique de transformation, du visible vers l’essentiel ? Car au fond, une société ne se mesure pas à ce qu’elle construit, mais à ce qu’elle change, et ce changement commence toujours par une manière différente de raconter ce qui compte vraiment.
 
Une volonté de repenser la manière dont le développement est conçu, piloté et vécu.
 
Lors du Conseil des ministres, présidé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, une nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré a été présentée. A première vue, il pourrait s’agir d’une annonce parmi d’autres, inscrite dans la continuité des politiques publiques. Et pourtant, derrière la forme institutionnelle, quelque chose de plus profond semble se dessiner : une volonté de repenser la manière même dont le développement est conçu, piloté et vécu.

Car lorsque l’Etat mobilise 210 milliards de dirhams sur huit années, ce n’est pas seulement un effort budgétaire qui s’exprime, mais une intention stratégique qui se révèle. Infrastructures, santé, éducation… les priorités sont connues, presque attendues. Mais ce qui change, plus subtilement, c’est le point de départ : non plus uniquement des orientations centrales, mais l’écoute des besoins exprimés par les territoires eux-mêmes. Comme si, à travers cette annonce, une autre relation entre institution et citoyen cherchait à émerger, plus proche, plus attentive, presque à l’écoute de ce qui, jusqu’ici, restait en marge des décisions.
 
Un changement de paradigme
 
Au-delà des mots, au-delà même des dispositifs évoqués, c’est une frontière invisible qui semble franchie : celle qui séparait jusqu’ici la logique du projet de celle du sens. Pendant longtemps, l’action publique s’est construite autour de ce qui devait être réalisé, planifié, exécuté. Le projet était l’unité de mesure, la preuve tangible que quelque chose avançait. Mais aujourd’hui, une autre question émerge, plus exigeante, presque dérangeante : non plus seulement qu’avons-nous fait. mais qu’avons-nous réellement changé ?

Ce glissement touche à la manière même de concevoir la performance publique. Car passer d’une culture du projet à une culture des bienfaits, c’est accepter de déplacer le regard : quitter le confort des livrables pour entrer dans l’incertitude de l’impact réel. Là où le projet rassure, parce qu’il se planifie, se contrôle, se clôture, le bienfait, lui, échappe, se diffuse, se mesure dans le temps long, dans la vie concrète des citoyens.

Et c’est peut-être là que réside la véritable rupture. Car ce changement de paradigme interroge profondément la finalité de l’action publique. Il invite à passer d’une logique de conformité à une logique de pertinence, d’une logique d’exécution à une logique de sens. Comme si, en filigrane, une évidence longtemps ignorée refaisait surface : la valeur d’une politique ne se mesure pas à ce qu’elle construit, mais à ce qu’elle améliore réellement. Et dans ce déplacement silencieux, c’est toute une manière de gouverner qui est appelée à se réinventer.
 
210 milliards de dirhams et un signal stratégique
 
210 milliards de dirhams mobilisés sur une période de huit ans. Une échelle qui dépasse le simple cadre budgétaire pour devenir un signal stratégique. Car derrière cette masse financière, ce n’est pas uniquement une capacité d’investissement qui s’exprime, mais une volonté de transformation durable, inscrite dans le temps long, là où les effets réels prennent forme. Ce qui est en jeu n’est pas seulement de construire davantage, mais de mieux répondre, de mieux relier ces investissements aux réalités vécues, là où les besoins ne sont pas théoriques, mais profondément humains.

Et c’est peut-être dans cette articulation entre volume et finalité que réside la portée réelle de ces chiffres. Car un investissement, aussi massif soit-il, ne vaut que par ce qu’il transforme concrètement. Le montant impressionne, mais il interroge aussi : comment ces ressources seront-elles traduites en améliorations tangibles ? Comment passer du financement à l’impact ? Derrière les chiffres, une exigence silencieuse s’installe, celle de faire en sorte que chaque dirham engagé devienne, au-delà d’une dépense, un vecteur réel de changement.
 
Le citoyen qui était bénéficiaire potentiel, devient point de départ
 
L’action publique descendait, structurée, organisée, pensée au sommet avant d’être déployée sur les territoires. Les projets naissaient dans des cadres centralisés, portés par une logique de planification où l’efficacité se mesurait à la capacité de livrer, dans les délais, selon les spécifications. Tout était conçu pour produire, pour exécuter, pour maîtriser. Et dans cette mécanique bien huilée, le citoyen apparaissait souvent à la fin de la chaîne, comme bénéficiaire potentiel, rarement comme point de départ.

Le centre de gravité change. Le besoin ne remonte plus uniquement à travers des indicateurs ou des représentations abstraites, il s’exprime, directement, depuis les territoires, depuis les vécus. La logique s’inverse : ce n’est plus le projet qui descend vers le citoyen, c’est le besoin du citoyen qui structure le projet. Une transition du descendant vers l’ascendant, du prescrit vers l’écoute, du modèle uniforme vers une approche plus ancrée, plus située.
Et dans ce basculement, c’est une philosophie de l’action qui se redéfinit. Car passer d’un modèle centré sur la production à un modèle centré sur la réponse réelle aux besoins, c’est accepter de renoncer à une certaine maîtrise apparente pour gagner en pertinence. C’est reconnaître que l’efficacité ne réside plus uniquement dans ce qui est délivré, mais dans ce qui est réellement transformé. 
 
Une nouvelle manière de relier ce qui, jusqu’ici, restait fragmenté. La chaîne des bienfaits
 
C’est dans ce contexte que se dessine un concept structurant : la chaîne des bienfaits. Une nouvelle manière de relier ce qui, jusqu’ici, restait fragmenté. Car entre le besoin exprimé par un citoyen et l’impact réel dans sa vie quotidienne, il existe une succession d’étapes souvent invisibles, parfois mal alignées. La chaîne des bienfaits propose de rendre cette continuité lisible, de suivre le fil qui relie l’intention à la transformation, de s’assurer que chaque action engagée trouve son sens dans un résultat vécu.

Mais au-delà de sa dimension méthodologique, ce concept porte une ambition plus profonde : replacer la finalité au cœur de l’action publique. Il ne s’agit plus seulement de concevoir des projets, mais de garantir qu’ils produisent des effets réels, mesurables dans l’expérience des citoyens. La chaîne des bienfaits devient alors une ossature stratégique, un cadre qui oblige à penser autrement : en termes de valeur créée, de transformation vécue, de cohérence globale. Comme si, enfin, chaque initiative était invitée à répondre à une exigence simple, mais essentielle : non pas seulement exister, mais réellement améliorer.
 
Créer de la valeur revient à franchir le gouffre des capacités
 
Assurer la création de la valeur revient à garder en tête les bienfaits des intéressés, durant tout le cycle de vie des initiatives, mieux concevoir les conditions de leur réalisation en termes de composantes nécessaires, leur intégration en système qui fonctionne, prévoir des changements de comportement nécessaires. C’est à ce moment-là que la possibilité sera donnée aux intéressées (clients, citoyens, investisseurs, entrepreneurs, etc.) d’exploiter un système de capacités pour en dégager des résultats eux-mêmes et les transformer en bienfaits, perçus comme avantages. C’est la création de la valeur. 

Mesurer le succès par des livrables uniquement malgré leur importance revient à être piégé par le gouffre des capacités. Aucune transformation en résultat ne sera faite, aucun bienfait ou peu de bienfaits seront réalisés. Mener les stratégies, les projets et toutes les initiatives au succès, c’est franchir le gouffre des capacités, par une conception d’un système intégré de création de la valeur, le mettre en place ou mettre à niveau l’ancien afin de donner l’occasion aux intéressées de l’exploiter et d’en dégager des résultats transformés en bienfaits. Le livrable en lui-même n’est pas la fin, mais le début de la fin.
 
Gouffre des capacités
Enjeux et défis
 
Pendant longtemps, l’action publique, comme beaucoup d’organisations, s’est appuyée sur des indicateurs de production : nombre de projets livrés, budgets consommés, délais respectés. Des métriques rassurantes, tangibles, mesurables, mais qui, souvent, laissent dans l’ombre l’essentiel : l’effet réel sur la vie des citoyens.
Car produire n’est pas transformer. Livrer n’est pas améliorer. Et c’est précisément dans cet écart que se joue la valeur véritable. L’insight stratégique consiste alors à déplacer le regard, à passer d’une logique d’outputs à une logique d’outcomes, d’une culture de l’activité à une culture de l’impact. Cela suppose de reconfigurer les systèmes de pilotage, de repenser les indicateurs, d’accepter que la performance ne se limite plus à ce qui est visible immédiatement, mais s’inscrit dans le temps, dans le vécu, dans la transformation concrète.

Mais cette bascule, aussi évidente soit-elle dans son intention, ouvre un champ d’exigences inédites. Car mesurer l’impact est plus complexe que mesurer l’activité. Piloter une chaîne des bienfaits suppose de relier des acteurs multiples, de coordonner des niveaux de gouvernance, d’intégrer l’incertitude du réel. Comment s’assurer que chaque maillon de la chaîne reste aligné sur la finalité ? Comment éviter que la logique des moyens ne reprenne le dessus sur celle des résultats ? Comment construire des indicateurs capables de capter le changement réel, sans le réduire à des approximations ? Derrière l’ambition, une réalité s’impose : ce nouveau paradigme ne se décrète pas, il se construit, pas à pas, dans la rigueur, l’apprentissage… et l’exigence de cohérence.

Peut-être que les transformations les plus décisives ne se reconnaissent pas immédiatement. Elles ne font pas toujours grand bruit, ne s’imposent pas par rupture, mais s’installent progressivement, jusqu’à redéfinir en profondeur ce qui fait sens. Ce qui se dessine aujourd’hui dépasse le cadre d’un programme ou d’une réforme : c’est une manière nouvelle de penser la valeur publique qui émerge. Une manière plus exigeante, parce qu’elle ne se satisfait plus de ce qui est visible, mais cherche ce qui transforme réellement.

Car au fond, ce basculement n’est pas une fin. C’est une invitation. Une invitation à repenser la manière dont nous concevons l’action, dont nous mesurons la valeur, dont nous racontons le progrès. Et peut-être que la véritable transformation ne réside pas seulement dans ce qui sera fait, mais dans la manière dont, collectivement, nous choisirons désormais de définir ce qui compte vraiment.

Par Abderrazak Hamzaoui
Email : hamzaoui@hama-co.net
www.hama-co.net
 


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