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Un mois de guerre en Iran a alourdi de près de 4,4 milliards de dollars le fardeau annuel de la dette africaine, une somme suffisante pour construire une centrale solaire d’une puissance d’un gigawatt ou 400 kilomètres de voie ferrée. Ce coup porté aux finances africaines n’est pas dû à de nouveaux emprunts, mais plutôt à la hausse du coût du capital. Avec 149 milliards de dollars d’euro-obligations africaines en circulation, l’effet combiné de la hausse des taux de référence du Trésor américain et de l’élargissement des primes de risque a eu pour conséquence de ponctionner entre 900 millions et 1,2 milliard de dollars par an sur des budgets déjà tirés à bout.
De plus, la guerre a invalidé l'hypothèse selon laquelle les investisseurs se ruent vers la sécurité en temps de crise, hypothèse qui a longtemps sous-tendu les marchés obligataires mondiaux. Les traders se sont d'abord tournés vers les bons du Trésor américain, mais en moins de 48 heures, les marchés ont basculé. Le taux de référence à dix ans est passé de 3,96% à 4,43% en mars, soit une hausse de 12%, et le rendement à deux ans a bondi de 39 points de base, les marchés passant de l'anticipation de deux baisses de taux par la Réserve fédérale à celle d'éventuelles hausses. Plutôt que d'offrir un refuge, les obligations d'Etat américaines ont pris part à la vente massive générale.
C'est l'inverse de ce que nous avons observé pendant la pandémie de Covid-19. Ce choc était déflationniste : le pétrole s'est effondré à 20 dollars le baril, la Fed a ramené ses taux à zéro et les bons du Trésor se sont redressés, leurs rendements chutant de 140 points de base, les obligations amortissant les pertes sur les actions. Les Etats-Unis étaient alors le refuge incontesté.
En mars, Wall Street a connu son pire mois depuis 2022, les obligations et les actions américaines chutant au même rythme. Les Etats-Unis ne sont plus considérés comme une zone neutre et sûre; leurs obligations sont vendues comme celles d'une économie de marché émergente. Pour les titres souverains africains, dont l'architecture d'emprunt repose sur les bons du Trésor américain et qui sont souvent cotés à Londres, c'est alarmant.
Certes, l'élargissement des courbes de rendement des obligations souveraines africaines depuis février n'est qu'une fraction de ce qui s'est produit pendant la pandémie, lorsque les rendements ont grimpé de 200 à 600 points de base en un seul mois. Mais pour tous les pays africains, le véritable danger réside dans l’évolution des bons du Trésor américain. Lorsque ceux-ci ont progressé de 140 points de base pendant la pandémie de Covid-19, ils ont fait baisser les coûts d’emprunt de l’Afrique, même si les écarts se sont creusés. Mais cette fois-ci, c’est le taux de référence lui-même qui augmente – de 44 points de base et ce n’est pas fini –, ce qui aggrave les dégâts au lieu de les amortir.
En conséquence, certains pays sont confrontés à une nouvelle crise de liquidité. Le Kenya, par exemple, a récemment passé deux ans à mettre en œuvre une gestion du passif exemplaire : rachat d’obligations coûteuses, allongement des échéances, obtention d’un programme de crédit de soutien auprès du Fonds monétaire international et relèvement de sa note par Moody’s à B3. Le Ghana s’est remis d’un défaut de paiement, a réintégré les marchés des capitaux et a reconstitué ses réserves. La Côte d’Ivoire a obtenu des notations de niveau BB grâce à une gestion rigoureuse de sa dette et à des investissements ciblés, a réintégré les marchés internationaux et s’est procuré les ressources nécessaires pour restructurer sa dette à de meilleures conditions. Quant au Cameroun, il a récemment fait appel aux marchés internationaux pour la première fois depuis des années.
Au début de cette année, ces quatre pays se sont également empressés d’émettre de la dette pour bloquer les taux avant que la fenêtre d’opportunité ne se referme, ce qu’ils ont fait avant le début de la guerre. Pourtant, aujourd’hui, leurs rendements sont supérieurs de 45 à 75 points de base à ce qu’ils étaient il y a un mois. Chaque point de base de renforcement du dollar rend le service de leur dette existante plus coûteux.
Ce ne sont pas des emprunteurs imprudents. Ce sont des réformateurs pris au piège d’une crise de liquidité causée par la guerre d’un autre, la monnaie d’un autre et le marché obligataire hautement concentré d’un autre.
Trois changements structurels pourraient briser le schéma de vulnérabilité que cette crise a mis en évidence. Premièrement, les pays africains doivent diversifier leurs emprunts. Les euro-obligations africaines sont majoritairement cotées à Londres et à Dublin, avec des prix basés sur des indices de référence en dollars américains. Lorsque les décisions politiques américaines font grimper les rendements des bons du Trésor, tous les Etats africains en paient le prix.
Il existe de solides arguments en faveur d’alternatives. L’indice Hang Seng de Hong Kong a surperformé le S&P 500 au cours des 30 premiers jours de la guerre en Iran. Il a reculé de 6,3% par rapport à son niveau du 28 février, tandis que le S&P 500 a baissé de 7,4%.
Parallèlement, le marché des obligations Dim Sum (dette offshore libellée en renminbi) a vu ses émissions atteindre des niveaux record. La Deutsche Bank estime que 1.400 milliards de yuans (196 milliards de dollars) d’obligations Dim Sum ont été émis en 2024, soit trois fois le niveau de 2022, et que 2025 devrait dépasser ce chiffre, marquant ainsi une huitième année consécutive de croissance. Ces obligations ont généré un rendement de 9,2% en dollars américains en 2025, avec des coupons de 2% à 3,6% pour des échéances d’un à cinq ans, soit environ 200 points de base de moins que les obligations comparables libellées en dollars.
Lorsque l'Indonésie a émis son premier emprunt obligataire Dim Sum fin 2025, elle a attiré des ordres représentant trois fois le montant de l'offre. Si les Etats souverains d'Asie du Sud-Est peuvent faire appel à Hong Kong, les Etats souverains africains le peuvent aussi. Les pays africains devraient également se diversifier en émettant des obligations «Samurai» et «Panda», libellées en yen et renminbi respectivement.
Deuxièmement, les gouvernements africains devraient se concentrer sur la mise en place de marchés de capitaux régionaux. A l’instar de l’Europe, qui s’est efforcée de développer un marché obligataire unique grâce à une réglementation harmonisée et à des infrastructures communes, l’Afrique dispose des éléments de base nécessaires. Le marché obligataire régional de l’Union économique et monétaire ouest-africaine a connu une augmentation de 84% des émissions (atteignant 12,5 milliards de dollars) au premier semestre 2025, et le marché intérieur sud-africain répond déjà aux normes mondiales. À l’avenir, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) peut servir de tremplin pour l’intégration des marchés de capitaux, offrant aux fonds de pension, aux banques commerciales et à d’autres acteurs de la région une alternative régionale viable à la dette libellée en dollars. Les dirigeants africains doivent s’attacher à développer et à intégrer ces initiatives.
Troisièmement, les gouvernements africains doivent accélérer la transition vers l'emprunt en monnaie locale.
Environ 53 % de l'ensemble de la dette d'entreprise africaine en cours est libellée en dollars américains – précisément la monnaie dont le renforcement lors de chaque crise géopolitique rend le remboursement plus coûteux. Pour atténuer cette pression, les banques multilatérales de développement devraient renforcer leurs facilités de prêt en monnaie locale, et les banques centrales africaines doivent approfondir leurs marchés de pension (prêts à très court terme) et adopter des politiques visant à promouvoir une plus grande participation des fonds de pension à l'économie.
Dans chaque cas, l’objectif n’est pas d’abandonner les marchés internationaux, mais de les diversifier et de renforcer la résilience aux niveaux international, régional et national avant que n’éclate la prochaine crise mondiale.
Par Era Songwe
Chercheuse associée non résidente au sein du programme Économie mondiale et développement de la Brookings Institution
De plus, la guerre a invalidé l'hypothèse selon laquelle les investisseurs se ruent vers la sécurité en temps de crise, hypothèse qui a longtemps sous-tendu les marchés obligataires mondiaux. Les traders se sont d'abord tournés vers les bons du Trésor américain, mais en moins de 48 heures, les marchés ont basculé. Le taux de référence à dix ans est passé de 3,96% à 4,43% en mars, soit une hausse de 12%, et le rendement à deux ans a bondi de 39 points de base, les marchés passant de l'anticipation de deux baisses de taux par la Réserve fédérale à celle d'éventuelles hausses. Plutôt que d'offrir un refuge, les obligations d'Etat américaines ont pris part à la vente massive générale.
C'est l'inverse de ce que nous avons observé pendant la pandémie de Covid-19. Ce choc était déflationniste : le pétrole s'est effondré à 20 dollars le baril, la Fed a ramené ses taux à zéro et les bons du Trésor se sont redressés, leurs rendements chutant de 140 points de base, les obligations amortissant les pertes sur les actions. Les Etats-Unis étaient alors le refuge incontesté.
En mars, Wall Street a connu son pire mois depuis 2022, les obligations et les actions américaines chutant au même rythme. Les Etats-Unis ne sont plus considérés comme une zone neutre et sûre; leurs obligations sont vendues comme celles d'une économie de marché émergente. Pour les titres souverains africains, dont l'architecture d'emprunt repose sur les bons du Trésor américain et qui sont souvent cotés à Londres, c'est alarmant.
Certes, l'élargissement des courbes de rendement des obligations souveraines africaines depuis février n'est qu'une fraction de ce qui s'est produit pendant la pandémie, lorsque les rendements ont grimpé de 200 à 600 points de base en un seul mois. Mais pour tous les pays africains, le véritable danger réside dans l’évolution des bons du Trésor américain. Lorsque ceux-ci ont progressé de 140 points de base pendant la pandémie de Covid-19, ils ont fait baisser les coûts d’emprunt de l’Afrique, même si les écarts se sont creusés. Mais cette fois-ci, c’est le taux de référence lui-même qui augmente – de 44 points de base et ce n’est pas fini –, ce qui aggrave les dégâts au lieu de les amortir.
En conséquence, certains pays sont confrontés à une nouvelle crise de liquidité. Le Kenya, par exemple, a récemment passé deux ans à mettre en œuvre une gestion du passif exemplaire : rachat d’obligations coûteuses, allongement des échéances, obtention d’un programme de crédit de soutien auprès du Fonds monétaire international et relèvement de sa note par Moody’s à B3. Le Ghana s’est remis d’un défaut de paiement, a réintégré les marchés des capitaux et a reconstitué ses réserves. La Côte d’Ivoire a obtenu des notations de niveau BB grâce à une gestion rigoureuse de sa dette et à des investissements ciblés, a réintégré les marchés internationaux et s’est procuré les ressources nécessaires pour restructurer sa dette à de meilleures conditions. Quant au Cameroun, il a récemment fait appel aux marchés internationaux pour la première fois depuis des années.
Au début de cette année, ces quatre pays se sont également empressés d’émettre de la dette pour bloquer les taux avant que la fenêtre d’opportunité ne se referme, ce qu’ils ont fait avant le début de la guerre. Pourtant, aujourd’hui, leurs rendements sont supérieurs de 45 à 75 points de base à ce qu’ils étaient il y a un mois. Chaque point de base de renforcement du dollar rend le service de leur dette existante plus coûteux.
Ce ne sont pas des emprunteurs imprudents. Ce sont des réformateurs pris au piège d’une crise de liquidité causée par la guerre d’un autre, la monnaie d’un autre et le marché obligataire hautement concentré d’un autre.
Trois changements structurels pourraient briser le schéma de vulnérabilité que cette crise a mis en évidence. Premièrement, les pays africains doivent diversifier leurs emprunts. Les euro-obligations africaines sont majoritairement cotées à Londres et à Dublin, avec des prix basés sur des indices de référence en dollars américains. Lorsque les décisions politiques américaines font grimper les rendements des bons du Trésor, tous les Etats africains en paient le prix.
Il existe de solides arguments en faveur d’alternatives. L’indice Hang Seng de Hong Kong a surperformé le S&P 500 au cours des 30 premiers jours de la guerre en Iran. Il a reculé de 6,3% par rapport à son niveau du 28 février, tandis que le S&P 500 a baissé de 7,4%.
Parallèlement, le marché des obligations Dim Sum (dette offshore libellée en renminbi) a vu ses émissions atteindre des niveaux record. La Deutsche Bank estime que 1.400 milliards de yuans (196 milliards de dollars) d’obligations Dim Sum ont été émis en 2024, soit trois fois le niveau de 2022, et que 2025 devrait dépasser ce chiffre, marquant ainsi une huitième année consécutive de croissance. Ces obligations ont généré un rendement de 9,2% en dollars américains en 2025, avec des coupons de 2% à 3,6% pour des échéances d’un à cinq ans, soit environ 200 points de base de moins que les obligations comparables libellées en dollars.
Lorsque l'Indonésie a émis son premier emprunt obligataire Dim Sum fin 2025, elle a attiré des ordres représentant trois fois le montant de l'offre. Si les Etats souverains d'Asie du Sud-Est peuvent faire appel à Hong Kong, les Etats souverains africains le peuvent aussi. Les pays africains devraient également se diversifier en émettant des obligations «Samurai» et «Panda», libellées en yen et renminbi respectivement.
Deuxièmement, les gouvernements africains devraient se concentrer sur la mise en place de marchés de capitaux régionaux. A l’instar de l’Europe, qui s’est efforcée de développer un marché obligataire unique grâce à une réglementation harmonisée et à des infrastructures communes, l’Afrique dispose des éléments de base nécessaires. Le marché obligataire régional de l’Union économique et monétaire ouest-africaine a connu une augmentation de 84% des émissions (atteignant 12,5 milliards de dollars) au premier semestre 2025, et le marché intérieur sud-africain répond déjà aux normes mondiales. À l’avenir, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) peut servir de tremplin pour l’intégration des marchés de capitaux, offrant aux fonds de pension, aux banques commerciales et à d’autres acteurs de la région une alternative régionale viable à la dette libellée en dollars. Les dirigeants africains doivent s’attacher à développer et à intégrer ces initiatives.
Troisièmement, les gouvernements africains doivent accélérer la transition vers l'emprunt en monnaie locale.
Environ 53 % de l'ensemble de la dette d'entreprise africaine en cours est libellée en dollars américains – précisément la monnaie dont le renforcement lors de chaque crise géopolitique rend le remboursement plus coûteux. Pour atténuer cette pression, les banques multilatérales de développement devraient renforcer leurs facilités de prêt en monnaie locale, et les banques centrales africaines doivent approfondir leurs marchés de pension (prêts à très court terme) et adopter des politiques visant à promouvoir une plus grande participation des fonds de pension à l'économie.
Dans chaque cas, l’objectif n’est pas d’abandonner les marchés internationaux, mais de les diversifier et de renforcer la résilience aux niveaux international, régional et national avant que n’éclate la prochaine crise mondiale.
Par Era Songwe
Chercheuse associée non résidente au sein du programme Économie mondiale et développement de la Brookings Institution








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