Traitant dans son ouvrage Critique et clinique (Minuit, 1993) de la question de la littérature dans son rapport avec la vie, Gilles Deleuze (1925-1995) montre en quoi la littérature transforme la langue par la création de la syntaxe et du style de façon à aboutir à une langue en devenir : « Il n’y a pas de création de mots, il n’y a pas de néologismes qui vaillent en dehors des effets de syntaxe dans lesquels ils se développent ».
L’inachèvement, l’informel sont plutôt ce que cherche la littérature. C’est toujours une affaire en cours, en acte, en devenir, l’écriture. Comme chez Gombrowicz ou dans un roman de Le Clézio ou encore dans une œuvre puissante de Lovecraft. Or devenir ne veut pas dire aller vers une forme, mais trouver une zone de voisinage où l’on est « entre » ou « parmi » : « Le devenir est toujours « entre » ou « parmi » : femme entre les femmes, ou animal parmi d’autres ». Chez Le Clézio ou Kafka, le personnage devient. Sans pour autant s’identifier à un champion olympique, le littérateur est un athlète, un sportif au lit, comme disait Michaux. La langue doit se métamorphoser et permettre à l’écrivain de devenir femme, animal, végétal, molécule. La littérature est là où la syntaxe devient un ensemble de détours nécessaires et révélateurs de la vie dans les choses. En écrivant, on devient.
On n’écrit pas non plus avec ses névroses dans la mesure où la maladie n’est pas un devenir, mais une rupture, un arrêt du processus. C’est pourquoi l’écrivain cherche une santé durant ce processus car la littérature peut être une affaire de santé. La littérature est une santé, voire une médecine de l’écrivain et du monde. C’est aussi une fabulation consistant à inventer un peuple qui manque, un peuple mineur. L’exemple que cite Deleuze dans ce sens est la littérature américaine qui a ceci de particulier qu’elle produit des écrivains qui racontent des souvenirs de tout le peuple américain, composé par les émigrés de tous les pays. Chez Thomas Wolfe, dit-il, l’Amérique peut se trouver dans l’expérience d’un seul homme, et, en tant que peuple mineur, il n’a pas pour vision de dominer. Raison pour laquelle, le peuple ne peut être pour l’écrivain qu’un bâtard, non pas au sens d’un état de famille, mais en tant que mineur, toujours inachevé, dominé. Ça, c’est aussi Kafka pour l’Europe centrale, c’est Melville pour l’Amérique. L’écrivain est ce mineur qui donne la parole au peuple mineur.
Ecrire n’est pas facile, et la littérature travaille à la transformation de la langue. Deleuze dit qu’elle trace dans la langue une sorte de langue étrangère, « qui n’est pas une autre langue, ni un patois retrouvé, mais un devenir-autre de la langue, une minoration de cette langue majeure, un délire qui l’emporte, une ligne de sorcière qui s’échappe du système dominant ». On ne peut pas passer outre la figure mystérieuse du poète Rimbaud, dont on dirait que tout le langage qu’il crée passe par des Visions et des Auditions n’appartenant à aucune langue. Considérées en tant que “de véritables Idées”, car émanant des “interstices du langage”, l’écrivain décompose en cela la langue maternelle et invente une nouvelle langue dans la langue. La vie passe dans le langage pour constituer les Idées, tel est le but de la littérature. Des chefs-d’œuvre ont leur place ici : le Voyage de Céline où l’on assiste à une langue maternelle décomposée ou Mort à crédit où la nouvelle syntaxe réalise une langue dans la langue ; Artaud également dont la chute des lettres est révélatrice de cette destruction du langage maternel…
Bref, écrire veut dire créer une nouvelle syntaxe de manière à tracer dans la langue maternelle une langue étrangère. La tâche est ardue, on le voit. C’est pour cette raison que Deleuze conclut son discours en affirmant: « Si l’on considère ces critères, on voit que, parmi tous ceux qui font des livres à intention littéraire, même chez les fous, très peu peuvent se dire écrivains ».
Najib Allioui
La seule manière de défendre la langue, c’est de l’attaquer…Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue…On n’écrit pas pour imposer une forme, mais peut-être pour n’en avoir aucune.
Proust
L’inachèvement, l’informel sont plutôt ce que cherche la littérature. C’est toujours une affaire en cours, en acte, en devenir, l’écriture. Comme chez Gombrowicz ou dans un roman de Le Clézio ou encore dans une œuvre puissante de Lovecraft. Or devenir ne veut pas dire aller vers une forme, mais trouver une zone de voisinage où l’on est « entre » ou « parmi » : « Le devenir est toujours « entre » ou « parmi » : femme entre les femmes, ou animal parmi d’autres ». Chez Le Clézio ou Kafka, le personnage devient. Sans pour autant s’identifier à un champion olympique, le littérateur est un athlète, un sportif au lit, comme disait Michaux. La langue doit se métamorphoser et permettre à l’écrivain de devenir femme, animal, végétal, molécule. La littérature est là où la syntaxe devient un ensemble de détours nécessaires et révélateurs de la vie dans les choses. En écrivant, on devient.
On n’écrit pas pour imposer une forme, mais peut-être pour n’en avoir aucune. L’inachèvement, l’informel sont plutôt ce que cherche la littérature.Si on croit qu’écrire se limite à raconter des histoires, des souvenirs, des deuils et des amours, c’est qu’en réalité on ne comprend rien à l’écriture. On n’écrit pas pour son père-mère, ou alors se satisfaire d’une simple littérature de psychanalisation et d’infantilisation. La littérature commence avec une troisième personne qui naît en nous, l’impersonnel. A ce niveau, la littérature se dessaisit du Je et se définit par le neutre de Blanchot : « Quelque chose arrive (aux personnages), qu’ils ne peuvent ressaisir qu’en se désaisissant de leur pouvoir de dire Je » (L’entretien infini). C’est que les personnages ont une vision qui les dépasse comme un devenir, une puissance. L’exemple que donne Deleuze à cet égard est celui de l’avare ; ses traits individuels, le fait d’aimer une femme par exemple, le font devenir riche, donc, il aurait ainsi accès à sa vision, celle de devenir puissant.
On n’écrit pas non plus avec ses névroses dans la mesure où la maladie n’est pas un devenir, mais une rupture, un arrêt du processus. C’est pourquoi l’écrivain cherche une santé durant ce processus car la littérature peut être une affaire de santé. La littérature est une santé, voire une médecine de l’écrivain et du monde. C’est aussi une fabulation consistant à inventer un peuple qui manque, un peuple mineur. L’exemple que cite Deleuze dans ce sens est la littérature américaine qui a ceci de particulier qu’elle produit des écrivains qui racontent des souvenirs de tout le peuple américain, composé par les émigrés de tous les pays. Chez Thomas Wolfe, dit-il, l’Amérique peut se trouver dans l’expérience d’un seul homme, et, en tant que peuple mineur, il n’a pas pour vision de dominer. Raison pour laquelle, le peuple ne peut être pour l’écrivain qu’un bâtard, non pas au sens d’un état de famille, mais en tant que mineur, toujours inachevé, dominé. Ça, c’est aussi Kafka pour l’Europe centrale, c’est Melville pour l’Amérique. L’écrivain est ce mineur qui donne la parole au peuple mineur.
Ecrire n’est pas facile, et la littérature travaille à la transformation de la langue. Deleuze dit qu’elle trace dans la langue une sorte de langue étrangère, « qui n’est pas une autre langue, ni un patois retrouvé, mais un devenir-autre de la langue, une minoration de cette langue majeure, un délire qui l’emporte, une ligne de sorcière qui s’échappe du système dominant ». On ne peut pas passer outre la figure mystérieuse du poète Rimbaud, dont on dirait que tout le langage qu’il crée passe par des Visions et des Auditions n’appartenant à aucune langue. Considérées en tant que “de véritables Idées”, car émanant des “interstices du langage”, l’écrivain décompose en cela la langue maternelle et invente une nouvelle langue dans la langue. La vie passe dans le langage pour constituer les Idées, tel est le but de la littérature. Des chefs-d’œuvre ont leur place ici : le Voyage de Céline où l’on assiste à une langue maternelle décomposée ou Mort à crédit où la nouvelle syntaxe réalise une langue dans la langue ; Artaud également dont la chute des lettres est révélatrice de cette destruction du langage maternel…
Bref, écrire veut dire créer une nouvelle syntaxe de manière à tracer dans la langue maternelle une langue étrangère. La tâche est ardue, on le voit. C’est pour cette raison que Deleuze conclut son discours en affirmant: « Si l’on considère ces critères, on voit que, parmi tous ceux qui font des livres à intention littéraire, même chez les fous, très peu peuvent se dire écrivains ».
Najib Allioui









Quand l’urgence a du sens


