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Testament d’un livre

Un hymne aux passionnés de la lecture




Publié en 2018, chez Marsam Editions, le nouveau roman d’Abdellah Baïda, Testament d’un livre, se lit d’emblée comme la jonction de deux genres différents : le testament et la confession.
Le personnage-narrateur, en l’occurrence le livre, semble en effet conscient de l’ambiguïté et de la complexité de l’entreprise et n’hésite pas à le faire savoir en s’interrogeant, sporadiquement, sur les techniques d’écriture d’un testament, dans une sorte de clin d’œil bienveillant à André Gide, figure longuement évoquée dans le roman, et en particulier à son fameux Les Faux-monnayeurs. Ainsi découvrons-nous au fil de la lecture que la dimension testimoniale ou testamentaire – une autre ambivalence que le roman exploite parfaitement - compose avec la confession, puisque le livre qui dresse le bilan d’une aventure touchant presque à sa fin n’en demeure pas moins conscient des cataclysmes dont il fut le protagoniste : il a froidement assassiné certains de ses illustres amoureux, à l’exemple de Jahiz.
Le livre fait donc amende honorable, semant le doute sur les véritables intentions du discours et sur la fonction programmatique du titre. Il nous interpelle essentiellement par ce brouillage délibéré des pistes que nous ne pouvons véritablement appréhender qu’en replaçant l’énonciation dans son contexte, celui de l’urgence face à l’imminence de la mort. Celui qui se croit désormais condamné se voit dans l’obligation de tout dire avant que sa voix ne s’éteigne définitivement.
L’émotion, la passion, l’angoisse sont d’une telle importance pour la vérité du discours que tout développement savant sur le genre s’avèrerait oiseux et artificiel.
Un testament est nécessairement ce qui annonce la fin, le déclin et l’apocalypse. Testament d’un livre est un roman apocalyptique, ouvert sur un avenir incertain : le livre court le risque de la disparition définitive, menacé qu’il est par les nouveaux moyens de communication (tablette, téléphone portable, ordinateur).
Le virtuel rend le monde moderne de plus en plus exigu, assignant à résidence le livre en papier, contraint à faire le grabataire dans les coins poussiéreux d’une vieille bibliothèque que personne ne visite ou d’un salon bourgeois où la lecture est le dernier des soucis des habitants : « On m’abandonne de plus en plus pour se pencher sur de froids écrans ; c’est là aussi un de mes malheurs qui me poussent justement à pressentir ma fin et en être amené à rédiger ce testament (…) L’étroitesse des appartements a souvent constitué un prétexte pour mettre dehors » (p. 14-16).
Le livre plaide ici sa cause et la confession ou l’aveu deviennent le lieu d’une relecture de ces épisodes historiquement authentiques, rendant assez sympathiques les désastres commis par le livre grâce à la transfiguration du réel que ce dernier réussit à opérer. C’est ainsi que nous découvrons un Jahiz se délectant dans l’agonie de cette mort ô combien jouissive.
La fusion orgasmique, la symbiose éminemment sensuelle remplacent, tel un palimpseste salutaire, cette vision d’horreur, livrée par la version historique où des tas de livres terrassent impitoyablement le corps frêle du vrai Jahiz. C’est que tout est sensuel dans ce texte qui vise à mettre en évidence la corporéité du livre, sa prédisposition à la caresse, au plaisir et à l’érotisme : « Et quelle frisson quand, enfin, cette main  fébrile se posait nerveusement sur mon dos ! Mes nervures imperceptibles s’enivraient. Elles vibraient, gonflaient et j’en jouissais pleinement » (p. 36) Tout concourt à mettre en saillance le rapport érotique entre le livre et ses « amants ».
Le livre aspire constamment à être caressé et adulé et la lecture est assimilée à l’acte amoureux. Le livre est obsédé par le feu : «On dirait que je suis obsédé par le feu » (p.30). Le feu est ce grand paradoxe du livre, son obsession inextinguible : le livre a peur des autodafés mais crie son désir de chaleur, son besoin de la caresse et du feu de la passion. Ses amoureux sont des êtres de feu et les dernières pages débordent d’allusions érotiques.
Mais c’est essentiellement la dénonciation qui constitue le grand enjeu de ce roman : attirer l’attention sur le cataclysme qui menace le livre et exposer au grand jour la bêtise humaine et les ravages de la modernité.
La rapacité vampirique des éditeurs, les propos fastidieux de la critique journalistique, l’incompétence des responsables du secteur et bien d’autres cibles font longuement l’objet d’un procès sans appel. La dénonciation repose principalement sur l’humour noir qui traverse les passages les plus sombres du testament, édulcorant, du coup, l’amertume du constat. Aussi le message livré par ce testament n’est-il pas définitivement apocalyptique ; c’est plutôt un rappel, un cri d’alarme et surtout un hommage : le livre sait faire la différence entre ses amoureux et ses détracteurs. Il est par définition humaniste en incarnant la vie dans toute sa splendeur et en rendant possible l’évasion dans un monde meilleur. Le livre transcende et transfigure les imperfections du quotidien.
C’est ce que semble parfaitement incarner la conclusion de l’œuvre : le personnage d’Amal – espoir, en arabe - dépoussière le livre et l’arrache à l’oubli. Le livre n’a pas définitivement perdu foi en l’humanité.  Entre confession, testament et réquisitoire, ce troisième roman d’Abdellah Baïda touche donc à l’une des problématiques les plus brûlantes du monde contemporain ; il soulève avec acuité et d’une manière originale le désaveu de la lecture et du livre en papier. La sincérité de ce testament, de cet hymne  aux amants du livre, nous invite à repenser notre rapport à la lecture.

Par Aïssa Chahlal
Mardi 11 Décembre 2018

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