Sigmund Freud (1856-1939). Introduction à la psychanalyse I (leçons professées en 1916)


Najib Allioui
Samedi 17 Janvier 2026

Sigmund Freud (1856-1939). Introduction à la psychanalyse I (leçons professées en 1916)
« La psychanalyse n’est pas un système philosophique (…) En tant que théorie, la psychanalyse se définit comme une série d’hypothèses, qui d’abord n’ont servi à rendre que des phénomènes se produisant au cours d’une cure, puis qui ont bouleversé la compréhension du psychisme humain en général. Mais ces hypothèses restent susceptibles d’être modifiées en face de faits nouveaux » Michel Haar

Le domaine de la psychanalyse est difficile pour un certain nombre de raisons. D’abord, la première difficulté s’explique par l’enseignement même de la psychanalyse. Dans le domaine de la médecine, de la chirurgie ou de la psychiatrie, on peut identifier les symptômes de la maladie, ce qui apporte au spécialiste une “foule d’observations” qui lui laisse une impression. Or, dans la psychanalyse, il se passe le contraire. Sachant bien que la psychanalyse a ceci d’original consistant dans l’échange entre le malade et l’analyste, il n’est donc pas évident d’y voir l’apparition de symptômes clairs.

Le psychanalyste doit apprendre à maîtriser les mots qui ont un pouvoir important sur la psyché du malade : « Les mots faisaient primitivement partie de la magie, et de nos jours encore le mot garde beaucoup de sa puissance de jadis. Avec des mots un homme peut rendre son semblable heureux ou le pousser au désespoir, et c’est à l’aide de mots que le maître transmet son savoir à ses élèves, qu’un orateur entraîne ses auditeurs et détermine leurs jugements et décisions. Les mots provoquent des émotions et constituent pour les hommes le moyen général de s’influencer réciproquement ».

Par exemple, en présentant aux élèves un neurasthénique (en psychiatrie : la neurasthénie signifie un syndrome associant des troubles fonctionnels et des troubles psychiques. Conséquences : idées noires), le psychiatre peut se contenter des plaintes exprimées par l’hystérique. En revanche, l’analyste doit avant tout tisser une relation presque intime avec le malade pour que ce dernier puisse s’exprimer. Dans un tel cas, le malade sait qu’il doit révéler ce qu’il doit cacher aux autres, c’est-à-dire ce qu’il a de profondément intime en lui. C’est que tout dépendra du degré de confiance entre l’analyste et le malade.

Après une comparaison avec l’historien, dont l’enseignement nécessite qu’on fasse confiance aux livres d’historiens précédents que citerait un conférencier lors d’une leçon d’histoire au sujet d’Alexandre, à titre d’exemple, il en va de même de la psychanalyse qui manquerait  apparemment de critère objectif permettant de juger de la “véridicité de la psychanalyse”. Par conséquent, on se demandera comment apprendre la psychanalyse et s’assurer de sa véridicité.

La psychanalyse ne s’apprend pas de manière systématique, mais d’abord par un travail sur soi-même, à l’instar de cette affirmation célèbre du philosophe : « Connais-toi toi-même ».

Autrement dit, la psychanalyse s’apprend tout en étant attentif à sa personnalité. Or la difficulté de la psychanalyse se comprend également par un autre phénomène dont est responsable le psychiatre lui-même. Dans la mesure où il se laisse orienter par ses études médicales antérieures, il pense qu’il pourrait expliquer les troubles psychiques depuis la physique et la chimie, sinon, depuis l’anatomie et la biologie, ce qui l’éloigne complètement de la psychanalyse. Au lieu donc de s’y attaquer rigoureusement et  scientifiquement, il l’abandonne « aux profanes, poètes, philosophes de la nature et mystiques ».

Il n’y a pas encore de science qui soit capable d’élucider les rapports entre le corps et l’âme, ou d’expliquer un quelconque trouble psychique. Ni la philosophie spéculative, ni la psychologie descriptive ou dite expérimentale, laquelle se rattachant à la physiologie des sens ne sont en mesure de fournir des données utiles à la compréhension d’une anomalie psychique. Voici, entre autres, une lacune, disons psychiatrique. S’occupant à décrire les troubles psychiques, la psychiatrie ne peut se dire faire de la science pure ne serait-ce qu’en s’appuyant sur des arrangements descriptifs.

Or la psychanalyse cherche à combler un tel vide, en essayant de connaître les liens réciproques des symptômes composant la nosologie, celle-ci s’en tenant à classer les maladies d’après leurs caractères distinctifs. « La psychanalyse, précise Freud dans son « Introduction », veut donner à la psychiatrie la base psychologique qui lui manque ». Son but est d’expliquer la rencontre entre un trouble somatique et psychique. C’est pourquoi la psychanalyse doit exclure toute hypothèse d’ordre physiologique, anatomique ou chimique au profit d’une explication trouvant ses fondements dans la psychologie.

En plus de ces difficultés, on peut évoquer deux prémisses de la psychanalyse qui choquent tout le monde, et ce pour des raisons reposant sur un préjugé intellectuel, si ce n’est esthético-moral. La première prémisse s’explique par le fait que la psychologie consiste à étudier les contenus de la conscience. Or la psychanalyse conçoit le psychique comme un processus faisant partie intégrante des domaines du sentiment, de la pensée et de la volonté sans pour autant nier l’idée qu’il y a une pensée et une volonté inconscientes.

La seconde prémisse se traduit dans cette découverte psychanalytique qui postule que certaines impulsions sexuelles seraient responsables des maladies nerveuses et psychiques. Mieux encore, la psychanalyse affirme que ces émotions sexuelles peuvent être déterminantes quant au niveau de la création humaine dans différents domaines : l’art, la culture et la vie sociale.

Après quoi, Freud s’appuie sur sa propre expérience afin de souligner le fait que la psychanalyse croit que ce sont les nécessités vitales et instinctives qui poussent la nature humaine à créer la culture. Au profit de ce que Freud désigne par “ le sacrifice de ses instincts”, l’instinct pourrait ainsi être refoulé et subirait conséquemment une sublimation en faveur d’autres buts n’ayant rien de sexuel. S’agissant de la société, elle fait semblant de n’en rien savoir, car elle trouve qu’il n’y a pas plus grave que la libération des instincts sexuels.

Ainsi, elle adopte la stratégie de détourner l’attention de ce domaine. Que la psychanalyse s’en occupe pose un énorme rejet sociétal, condamnable au point de vue esthétique et moral. Mais la science ne doit pas craindre ces reproches, cette aversion, comme dit Freud.

La psychanalyse ne doit pas céder à cette logique qui n’est pas scientifique. Si la nature humaine confond injuste et désagréable, c’est son affaire, la science doit quant à elle continuer son chemin fondé sur l’objectivité. La société cherche des arguments faciles pour justifier son aversion. Il n’en est rien de la psychanalyse.

Par Najib Allioui


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