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Saltani Bernousi : En Allemagne, l´intellectuel est respecté




S’il y a une qualité à attribuer à l’écrivain Saltani
Bernousi, c’est bien sa modestie. Ayant enseigné aux
universités du Maroc, notamment à Fès, aux Etats-Unis,
en France et en Allemagne, il poursuit sa carrière
d’académicien-chercheur. Et à l’instar d’Edmond Amran El Maleh, il entame une carrière d’écrivain, un peu tard, mais à point nommé à un moment où l’on a vraiment
besoin d’écrits qui s’intéressent à la culture populaire en voie de déperdition. L’auteur expose son point de vue sur les rapports des intellectuels aves les médias au Maroc, mais aussi en Allemagne où il réside actuellement.  


Libé : Vos deux récits « Homère à Bab Ftouh » et « Fragments… », viennent de sortir récemment. Voulez-vous nous en parler.
Bernousi Saltani : «Homère à Bab Ftouh» a été publié à mon insu par trois de mes amis chercheurs et écrivains, Kamal Abderrahim, Atmane Bissani et Mohammed El Bouazzaoui. Ils l´ont fait éditer par un ami de Tanger, Mehdi Lamrani. C´est l’histoire de trois Mousquetaires, d´un absent, moi, et d´une grande amitié.
La première version de ce texte, je l´ai écrite à l´âge de 24 ans. Elle est restée dans un cahier d´écolier plus de 40 ans. Je l´ai reprise en 2018 et l´ai envoyée à mes amis pour lecture en partage. J’envoyais des poèmes à des revues en France et surtout au Maroc et on me les publiait. Cela me suffisait. Entrer dans la fabrique des maisons d´édition m´angoissait et les échos que j´avais des éditeurs et des écrivains par rapport à l´argent m´affligeaient.
Mon histoire avec Homère remonte à l’enfance et l’adolescence. Pour me cultiver, j´allais vers la culture populaire (halqua et conteurs) parce que c´était dans mes cordes à cause ou grâce à la pauvreté. Le cinéma coûtait cher, le cirque davantage et les soirées de Malhoun ou de théâtre à Fès étaient hors de portée. A la Halqua, nous les enfants, on payait avec les applaudissements, quelques centimes et parfois en rendant service aux artistes. J´y allais souvent et c´était un immense bonheur d´écouter ce monsieur dérouler les heurs et malheurs d´Antar et c´était une grande joie d´être mêlé  à ce petit peuple d´artisans, de chômeurs et de retraités à qui mon texte rend un grand hommage.
Et donc dès que j´ai su écrire, c´est-à-dire  au-delà du niveau de la langue utilitaire, j´ai magnifié ce rhapsode, ce héros noir et cette assistance populaire magnifique. Mon bonheur était aussi de servir ce maître conteur : lui porter son thé et son tabouret, recevoir les oboles que lui offraient «les écoutants», l´aider á descendre vers la porte de Bab Ftouh ou à remonter vers le théâtre où il officiait. Plus tard, en souvenir de toute cette culture, j´ai fait ma thèse d´Etat sur Antar Ibn Chaddad et ce fut la première sur cette biographie.
Dans mon poème-récit, je dénonce le mauvais cinéma qui a tué les conteurs. Je dénonce également les répressions des années de plomb, les manipulations des textes sacrés au Maroc comme en Palestine et ailleurs.
Dans « Fragments…d´enfance », l´enfance est primordiale, mais je raconte  aussi à mes enfants, des fragments de mon passage en France et aux USA. Ce texte a été écrit sur la demande de mes deux filles. Abderrahim Kamal a tout pris en charge. Ma dette envers lui est grande. Qu´il en soit tout simplement remercié.

A quoi est dû ce retard à votre avis, sachant que vous avez dans vos archives d’autres manuscrits non publiés ?
Passez-moi cette parodie respectueuse que voici : Je rends grâce à Dieu  qui m’a gratifié dans le grand âge de « Homère » et des «Fragments». Mais trêve de parodie. Je n’ai pas été un docteur d´Etat d´Ifrane, ce qui m´aurait permis de disposer de plusieurs années pour romancer ou poétiser. Une autre raison est que je m´investissais énormément dans la préparation de mes cours, car j’avais beaucoup de respect pour mes étudiants et la sainte horreur était toujours là pour m’empêcher de me contenter de ma présence physique, mon esprit étant ailleurs.
Chez moi, enseigner et chercher laissaient peu de temps à la création littéraire. Troisième raison de mon retard, c´est mon engagement dans la vie associative. Je fus président de l’ALCS (Association marocaine de lutte contre le sida) de Meknès pendant 10 ans. Un travail extrêmement passionnant et qui me prenait beaucoup de temps. Heureusement que mon ami Kamal Abderrahim était avec moi. Je ne regrette strictement rien.
Bien évidemment, j´ai aussi quelques manuscrits et tapuscrits que je vais reprendre maintenant que j´exerce le beau métier du monde : Retraite.

Quel accueil ces deux récits ont-ils eu de la part des médias et de la critique ?
Les deux ou trois articles qui sont parus dans la presse étaient généreux et sympathiques. Ceux qui les ont écrits, et je les remercie, m´ont donné la certitude que j´ai été compris et que je n´ai pas écrit pour la gloriole. Les personnes qui ont lu ces deux textes, collègues, amis, étudiants les ont beaucoup appréciés et m´ont encouragé à continuer.
Ma rencontre avec les étudiants de la Faculté de Taza et le grand public à l´Institut français de Fès était une vraie fête d´émotion et d´échange culturel et surtout humain.

Dans «Homère…», vous choisissez votre personnage principal parmi les « intellectuels» populaires. Quel rôle jouait le conteur populaire dans une ville impériale comme Fès ?
L´intellectuel “analphabète”, était un pilier de la culture à Fès, Marrakech, Meknès et autres villes anciennes. Les intellectuels cultivés à travers le savoir livresque venaient aussi se cultiver auprès de lui. On a beau étudier le théâtre, le cinéma ou la peinture à Paris, Rome, Madrid, c´est de la culture « analphabète », du conteur et du Meddah, du clown ou du danseur…que les intellectuels marocains cultivés ont tiré la quintessence de l´art.
Malheureusement, ils n´ont pas fait grand-chose pour maintenir l´intellectuel « analphabète» en vie. C´est ce que l´on appelle l´exploitation, c´est-à-dire le contraire de vivre, fructifier et créer. Je n´ai pas eu connaissance qu´un grand écrivain ait offert un café à un hlaïqui.

«Homère…» est un triomphe pour la mémoire collective. Comment, à votre avis, peut-on préserver ce patrimoine commun ?
Une idée ambitieuse dans ce sens serait de créer dans chaque université au Maroc un département de langues et de littératures orales et populaires. Plus modestement, il faut aménager de vraies places où ce patrimoine pourrait ressusciter et s´épanouir. Les artistes détenteurs de ces savoirs doivent vivre de salaires décents et non de la générosité du public.
Apparemment, vous n’avez pas beaucoup de rapports avec les médias marocains, la présence de vos récits étant très modeste.
Pour être sincère, je ne cherche pas sciemment des rapports avec les médias, je ne cours pas après eux, sinon j’aurais le sentiment d’être un opportuniste. Mais, j´ai toujours eu un rapport courtois avec eux et une empathie particulière pour les journalistes qui font bien leur travail. J’ai toujours été content de les rencontrer et de leur parler à cœur ouvert quand je suis invité à m´exprimer ou dialoguer sur un sujet. Quant à mes écrits, ils feront leur bonhomme de chemin et mes remerciements anticipés vont à celles et ceux qui les aideront à vivre le plus longtemps possible.

Quelle image les médias allemands réservent-ils aux intellectuels et à la vie intellectuelle ?
L´Allemagne est un grand pays de culture musicale, philosophique, théâtrale, picturale, chorégraphique… L´intellectuel ou l´artiste est une figure respectée. Chaque artiste disparu a un lieu de mémoire…A l´entrée des musées, aux fêtes culturelles, devant les théâtres et les cinémas, à l´opéra, aux fêtes foraines, il y a toujours foule. Les enfants, dès leur jeune âge, sont initiés à l´amour de la culture. Les Allemands aiment leur culture mais ils sont aussi férus de la culture mondiale et sont ouverts sur les autres peuples. Il y a par exemple, dans ma petite ville de Höchst, une fête annuelle, entre autres, culinaire. La fête des soupes où l’on peut déguster toutes les soupes du monde et parler avec des gens venus de partout. A cette fête participent le maire de la ville et d’autres personnalités du monde politique et de l’art. La culture marocaine occupe une belle place en Allemagne.

Quels rapports les intellectuels et les médias devraient-ils entretenir ?
Un rapport de fraternité, de respect et d´égalité. Les médias ne doivent pas être asservis par les intellectuels et inversement. Les uns et les autres doivent se sentir libres pour pouvoir dialoguer, s´encourager et communiquer avec le grand public.

Entretien réalisé par Mustapha Elouizi
Samedi 1 Juin 2019

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