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REPORTAGE. La pénurie d’eau vue par ceux qui en pâtissent le plus !


Mouhoub Abdelkrim
Mardi 18 Juillet 2023

REPORTAGE. La pénurie d’eau vue par ceux qui en pâtissent le plus !
Au moment où l’augmentation de la demande en eau se fait sentir notamment ces deux dernières années, l’inquiétude regagne le citoyen, le paysan en premier, à tel point qu’il est difficile d’en définir l’ampleur. D’autant plus que l’offre n’est pas en mesure de couvrir les besoins ni des paysans, ni de leur bétail dans beaucoup de régions du Royaume, et les puits deviennent paradoxalement le privilège des grands propriétaires fonciers qui ont su s’accaparer l’eau, la bonne eau.

On voit les gamins parcourir avec leurs bidons de plastique ou des tonneaux bleus de grandes distances pour en avoir à tout prix. «L’eau ne se vendait pas chez nous. Deux dirhams pour l’«bermil», c’est trop cher pour moi, sachant que je ne gagne pas un sous. Ce que j’avais comme grains, je les ai confiés à la terre qui souffre autant que moi de la soif, de la sécheresse», nous confie H’mida, dont le teint ne diffère plus de celui du sol, lui qui jugulait de joie et débordait de bonheur que lui inspiraient sa nature et celle du ciel.

 Si l’homme passe avant sa naissance, par une phase “aquatique”, l’eau occupe une place de plus en plus importante dans sa vie une fois venu au monde. Il en use dans toutes ses activités. «L’hygiène fait partie  de la foi», ne manque pas de nous le rappeler le fqih du Msid dont les élèves se font rares pendant les vacances et qui est là pour appeler à la prière et assurer l’imamat. L’eau est d’autant plus vitale qu’elle est sacrée. «L’eau n'est autre que la sécurité», ajoute-t-il. C’est elle, en premier lieu, qui rassure l’homme, le conforte et lui permet de vivre en toute quiétude. Par conséquent, «nous sommes appelés plus que jamais à en rationnaliser l’usage, à revoir notre comportement quant à sa consommation, même quand elle est abondante. Son gaspillage serait un péché », conclut-il. Cette logique fait l’unanimité de nos interlocuteurs qui opinaient du chef.

L’on est en droit de constater et de reconnaître que la mise en place de points d’eau à proximité des agglomérations rurales se généralise et partant, se banalise, sa consommation ne fait qu’augmenter eu égard au changement du mode de vie des gens de la campagne. « On ne voit plus ces enfants crasseux d’il y a vingt ans. Nos filles sont propres, nos garçons se lavent et changent de vêtements régulièrement », nous confie lalla Kelthoum, une octogénaire en «choqqa» légère sentant la sainteté, ajoutant, avec toute la modestie qu’on lui reconnait, que «vos ancêtres disaient que la main du fellah est toujours propre : il ne se lavait pas tout le temps comme aujourd’hui. Regardez leurs mains, ne vous rappellent-elles pas celles du fqih ?»

Sur la route de Tafraout, avant Tighmi, ce pâtre, détachant les écouteurs de son smartphone, la tête emmitouflée dans un chèche bleu délavé, les yeux derrière des lunettes de soleil, n’a pas manqué de nous gratifier par ses remarques et… ses propositions après avoir abreuvé son troupeau. «Nous avons créé de l’eau tout être vivant», dit le Tout-Puissant dans son Livre. D’où « sa sacralité», ajoutant que cette ressource s’amenuise horriblement.

«Regardez, toutes ces étendues étaient pleines, quand j’étais jeune, de toutes sortes de bétails : Ramma (les équidés, chevaux, mulets, ânes…), vaches, veaux, moutons pullulaient. «Aujourd’hui, c’est le désert! Faute d’eau ! Nous devons parcourir des kilomètres pour le pâturage et pour l’abreuvage de ces bêtes», et «tu dois te battre pour vivre». Réponse du berger à la bergère!
    Selon Bouchaib L. dont la question de l’eau taraude l’esprit, « c’est en 1992, lors de la Conférence des Nations unies sur l’eau que cette ressource a été officiellement et internationalement reconnue pour la première fois comme un bien économique. Toutefois, il ne faudrait pas en faire une épée de Damoclès et la tirer de son fourreau quand bon nous semble», ajoutant, par ailleurs, que cette ressource essentielle à la vie est un bien commun. «Il en découlerait, comme le disait le sociologue Franck Poupeau, «un droit à l’eau» qui institutionnaliserait un lien spontané entre la nature et l’humanité».

D’autre part, « la rareté de l’eau porte un sérieux dommage à la vie des paysans marocains, surtout ceux qui n’ont d’autres ressources que l’élevage», nous fait remarquer BenSmaïl, un jeune qui s’est converti en ouvrier bon à tout faire pour parvenir à «épargner mes enfants du manque». «On puisait l’eau avec un seau et quelques mètres de corde. Regarde maintenant : pour puiser cette eau, ce n’est plus accessible. Les puits ont tari. Le fourrage manque en conséquence et le cheptel en bovins et ovins tend à disparaître », développe Lemaalem Brahim, qui délaisse ses terres, contraint, et s’engage dans le bâtiment comme maçon. «Ce qui m’inquiète le plus, c’est que ni ma maison, ni mon bled ne veulent de moi et cessent de m’héberger; et de ce fait, je serais obligé de déguerpir et de gagner ma vie ailleurs. Maintenant je comprends pourquoi nos jeunes chantent la vie sous d’autres cieux ! ».

Mostapha, une licence en poche «mais qui ne me sert plus à rien maintenant, vu mon âge», et qui s’est fait creuser un puits dont l’eau lui suffirait pour «exister», nous dit en connaisseur: «Déjà l’ancien secrétaire général des Nations unies Boutros Boutros Ghali avait prophétisé, en 1992, que «l’eau deviendrait une ressource plus précieuse que le pétrole», ajoutant que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat a souligné dans son dernier rapport de synthèse publié en mars qu’«environ la moitié de la population mondiale connaît actuellement une grave pénurie d’eau pendant au moins une partie de l’année en raison d’une combinaison de facteurs climatiques et non climatiques». affirmant pour conclure que « l’homme averti est celui qui sait s’imposer des règles de bonne conduite pour mieux rationaliser sa consommation en matière d’eau». 

Force est de constater que le déficit lié au stress hydrique que connaît notre pays représente une réelle menace pour la stabilité et la sécurité de la population, particulièrement le monde rural. Devant cet état de fait, il est urgent de diversifier les approches proactives à même de multiplier les sources d’approvisionnement. Et le Maroc n’est jamais en reste de bonnes initiatives. Sa réaction contre la Covid-19 en est un exemple édifiant.

Mouhoub Abdelkrim


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